Le mariage mystique de Catherine de Sienne par Giovanni di Paolo, en 1460
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Le mariage mystique de Catherine de Sienne par Giovanni di Paolo, en 1460

Entre historiens et hagiographes - Catherine de Sienne


Guy Musy | Depuis toujours en chrétienté, la mémoire des saints et des saintes a connu un statut utilitaire. On les évoque et les invoque pour les besoins de la cause. Et si possible en ajustant dans ce but leur réel parcours de vie. Un seul exemple suffira. La fameuse “Légende dorée” de Jacques de Voragine (1222-1298) voulant édifier ses lecteurs par les exemples des saints présente une série de récits spécialement construits pour être “lus” (legenda) le jour de leur fête. Comme si un saint ne devait avoir d’intérêt que si la dévotion le récupérait.

C’est ainsi qu’opère l’hagiographe. Il est d’abord au service d’une cause – pieuse en général – et requiert l’aide d’un saint pour la confirmer et l’étayer. L’historien, lui, devrait être affranchi de cette mission et faire apparaître au grand jour les traits authentiques d’un personnage sans poursuivre d’autres intentions, même louables.

Dès mon noviciat chez les Dominicains, j’ai été intrigué par Catherine de Sienne. On me la présentait comme une grande sœur – elle devait mourir à 33 ans – inculte, fille d’artisan, mais promise dans l’Eglise à un rôle de premier plan, puisque, disaient ses hagiographes, elle ramena le pape à Rome, mettant ainsi fin à la captivité avignonnaise des successeurs de Pierre. Il fallut que j’attende soixante ans avant qu’un historien de métier n’épurât ma vision, libérât la sainte de ses auréoles factices, pour me la rendre, du même coup plus proche et, j’allais dire, plus sympathique. Je dois à André Vaucher ce travail purificateur.

Jusque là, ses hagiographes, surtout dominicains, s’étaient servis de Catherine pour promouvoir leur projet de réforme de l’Ordre dominicain ou comme alliée dans la course à la prééminence entre les Ordres mendiants. Les stigmates de Catherine valaient bien celles du Poverello dont ses disciples en avait fait une marque déposée. Le combat – et c’en fut un! – que mena la fille du teinturier de Sienne pour ramener le pape avignonnais à son siège romain tenait plus à la politique des villes toscanes en conflit avec ce qu’on appelait alors “Les Etats de l’Eglise” qu’à une conviction ecclésiologique très ferme. Même si Catherine donnait au pape le titre de “vicaire du Christ sur la terre”.

C’est surtout la personne de Catherine et non plus son personnage qui fait l’objet de la recherche de l’historien profane. Et tout d’abord “ses passions”. L’auteur les mentionne au pluriel. Passions humaines, bien sûr, sublimées en expériences mystiques, force de caractère devenant vite autoritarisme (“Je le veux!”, une de ses expressions favorites), goût immodéré du sang comme métaphore de l’amour, difficultés relationnelles avec sa mère jusqu’au jour où cette dernière entra dans sa “famiglia”. Une fille pas si inculte qu’on a pu le faire croire, qui savait lire et même écrire et qui l’a bien prouvé dans les lettres qu’on lui attribue. Plus encore que son “Dialogue”, ces lettres constituent le corpus indispensable qui permet de tracer avec une certaine exactitude son itinéraire de vie à travers les entrelacs de la politique italienne du XIVème siècle, mais qui font découvrir aussi les riches facettes de son tempérament.

L’iconographie traditionnelle représente souvent Catherine au côté de saint Dominique, recevant l’un et l’autre d’une Vierge à l’enfant le chapelet ou le rosaire dont les mystères furent pendant des siècles le canevas de la prédication populaire des Frères Prêcheurs. Il est vrai que l’on ne prête qu’aux riches. Car Catherine, pas plus que Dominique, n’égrena jamais un chapelet de son vivant. Mais il était fructueux de se réclamer de son patronage pour donner à cette dévotion ses lettres de créance. Ce procédé hagiographique camoufle la personnalité de la sainte qui n’a pas besoin de ce subterfuge pour témoigner de ses bons sentiments. Merci à André Vaucher de nous avoir rendu notre Catherine sincère et naturelle, quoique toujours aussi mystérieuse.

Guy Musy

Le Frère Guy Musy est né en 1936 à dans le canton de Fribourg. Entré dans l'ordre des Frères Prêcheurs en 1956, il accomplit ses études de théologie en Belgique puis en Suisse. Ordonné prêtre en 1962, il poursuit ses études à la Faculté évangélique de l’Université d’Heidelberg, avant d’être rappelé en Suisse pour prendre en charge l’aumônerie catholique de l’Université de Lausanne.

En 1970, il répond à un appel de ses supérieurs qui l’envoient au Rwanda. Il y demeurera quelques vingt ans durant lesquels ils assumera différents ministères: aumônier à l'Université nationale de Butare, puis en milieu populaire à Kigali, mais aussi responsable de la Caritas de la capitale du Rwanda.

De retour à Genève en 1989, entre autres activités, il enseigne à l’Atelier Œcuménique de Théologie et à l’Ecole de la Foi de Fribourg. Passionné d’écriture – il a déjà publié quatre volumes de ses «mémoires» – il collabore notamment, depuis plus de vingt ans, au périodique romand «L’Echo-Magazine». Enfin, il continue d’assumer depuis plusieurs années la charge de rédacteur responsable de la revue dominicaine «Sources».

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