Jacques-Benoît Rauscher

Evangile de dimanche: les anciens, les prostituées et moi

Les grands prêtres. Les anciens du Peuple. Les publicains. Les prostituées. Ces figures-là, nous les rencontrons à longueur d’évangile. Et nous connaissons la chanson: les publicains et les pécheurs, si éloignés a priori de Dieu, précèderont tout le monde dans le Royaume.

C’est très beau et ce retournement est sans doute une des plus grandes révolutions apportées par Jésus. Pourtant, ces paroles nous font courir un risque: celui d’estimer qu’elles ne nous concernent que de loin et qu’elles visent seulement les très grands pécheurs ou, au contraire, les fondamentalistes. Jésus ne s’exprime-t-il ici que pour les groupes situés aux deux extrémités de la pyramide religieuse de son temps: les «réputés très-haut » (comme les anciens ou les grands prêtres) et les «supposés très-bas» (comme les publicains et les prostituées)? S’adresse-t-il aussi à toutes les «classes moyennes de la spiritualité» dans lesquelles bon nombre d’entre nous se rangerait volontiers?

Bien sûr que oui. Mais encore faut-il comprendre en quoi les grands prêtres impénitents et les prostituées converties peuvent nous interpeller quelle que soit notre situation personnelle. Il me semble qu’une des voies pour l’accepter consiste à regarder ces deux catégories de croyants dessinées par Jésus comme habitant toutes les deux en nous.

Les publicains et les prostituées sont les images de tous ces comportements de complaisance avec le mal que nous adoptons parfois. Ils sont en nous la figure de toutes nos recherches de bonheur tâtonnantes et défigurées qui nous conduisent dans des impasses. Nous avons honte d’elles. Mais nous n’avons pas de difficultés à les appeler à la conversion. Même si nous n’y parvenons qu’imparfaitement, quand nous entendons la parole de Dieu, nous savons que le publicain et la prostituée en nous sont pressés de changer de vie.

«Il ne s’agit évidemment pas là d’une invitation à pécher. Mais il nous faut nous réhabituer à regarder le pécheur en nous comme un chercheur de bonheur.»

Les anciens et les grands prêtres qui nous habitent sont, en revanche, plus subtiles à convertir. Eux, ne font rien d’a priori blâmable. Ils présentent même une image assez religieusement correcte. Nous en sommes presque fiers. Mais, eux, nous font croire que nous connaissons bien la Parole. Ils nous rendent imperméables aux prophètes extérieurs. Ils nous poussent à ne plus les écouter. Les anciens et les grands prêtres en nous restent immobiles, ne nous invitent pas à bouger. Ils ont, depuis longtemps, arrêté de chercher, de se mettre en route. Même s’ils font tout «comme il faut», leur immobilisme est un poison qui s’installe lentement dans toutes les strates de notre âme pour, à la fin, l’asphyxier totalement.

L’appel de Jésus dans cet Évangile consiste à inviter les grands prêtres et les anciens qui sclérosent notre cœur à se laisser dépasser. Si nous voulons entrer dans le Royaume, nous ne pouvons nous contenter d’un quelconque immobilisme. Il faut décider de regarder d’abord le pécheur que nous sommes et que nous voudrions faire taire. Il nous faut redonner la première place au pécheur que nous sommes dans notre marche vers le Royaume.

Il ne s’agit évidemment pas là d’une invitation à pécher. Mais il nous faut nous réhabituer à regarder le pécheur en nous comme un chercheur de bonheur. Un chercheur qui s’égare. Un chercheur qui a besoin de pardon. Un homme qui avance et essaie de tracer sa route singulière. Se laisser dépasser par le publicain et la prostituée en nous, c’est accepter de faire tomber les masques des fausses stabilités, y compris religieuses, pour accepter l’aventure courageuse d’une quête authentiquement humaine, soutenue par la grâce de Dieu. Le plus grand risque de notre vie chrétienne n’est pas que nous nous trompions de route; c’est que nous arrêtions de marcher.

Jacques-Benoît Rauscher | Vendredi 25 septembre 2020


Mt 21, 28-32

En ce temps-là,
Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple :
    « Quel est votre avis ?
Un homme avait deux fils.
Il vint trouver le premier et lui dit :
›Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’
    Celui-ci répondit : ›Je ne veux pas.’
Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
    Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière.
Celui-ci répondit : ›Oui, Seigneur !’
et il n’y alla pas.
    Lequel des deux a fait la volonté du père ? »
Ils lui répondent :
« Le premier. »

Jésus leur dit :
« Amen, je vous le déclare :
les publicains et les prostituées
vous précèdent dans le royaume de Dieu.
    Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice,
et vous n’avez pas cru à sa parole ;
mais les publicains et les prostituées y ont cru.
Tandis que vous, après avoir vu cela,
vous ne vous êtes même pas repentis plus tard
pour croire à sa parole. »

25 septembre 2020 | 17:00
par Jacques-Benoît Rauscher
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