Jacques-Benoît Rauscher

Evangile de dimanche: parabole pour occidental assoupi

Je dois l’avouer. J’appartiens à une génération de catholiques à qui on a tellement proclamé un Evangile aux couleurs sociales que je ne manque pas d’être irrité lorsque l’on sert dans les églises un discours trop assaisonné à une sauce tiers-mondiste.

J’ai souvent le sentiment qu’un tel propos dénature le goût du message du Christ pour en faire un programme politique. Pourtant, quand j’entends l’Evangile du pauvre Lazare et du riche, j’ai beau le méditer en tous sens et tenter de penser à une autre interprétation, c’est toujours la même image qui s’impose à mon esprit. Je ne peux m’empêcher d’y lire une grande parabole adressée aujourd’hui à nos sociétés occidentales; à nous tous qui y vivons.

Comme le riche de la parabole, nous sommes aveugles. Nous ne voyons pas combien nous nous repaissons de biens dans des forteresses dorées alors qu’à nos portes, à nos frontières, des personnes sont couchées dans le dénuement le plus extrême. Nous refusons de voir, dans la Méditerranée au bord de laquelle nous prenons le soleil, un grand cimetière où périssent des milliers de Lazare modernes qui aimeraient bien bénéficier des miettes qui tombent de nos tables trop bien garnies.

Comme le riche de la parabole, nous voulons nous donner l’illusion que le monde d’en-bas n’est pas pour nous. Pensez donc! Nos cultures raffinées, faites depuis des siècles de pourpre et de lin fin ne peuvent se laisser menacer par les ulcéreux couchés en terre qui risqueraient de les salir! Mieux vaut laisser ces derniers aux chiens. Mieux vaut les laisser croupir sur le sol. Mieux vaut les laisser retourner vers cette terre que nous ne regardons plus… de peur sans doute de nous rappeler que c’est là que nous finirons quand eux seront portés par les anges dans le sein d’Abraham.

Comme le riche de la parabole, nous voulons nous donner l’illusion que le monde d’en-bas n’est pas pour nous.

Comme le riche de la parabole, comme son entourage, nous sommes fatigués d’entendre les paroles des prophètes. Nous courons après de la nouveauté, du sensationnel. Un phénomène paranormal? La dernière révélation sur la véritable identité de Jésus? Voilà un piment susceptible d’émoustiller quelques secondes nos esprits saturés… Mais la proclamation de l’Evangile qui laboure depuis 2000 ans notre vieux continent, nos terres occidentales en sont épuisées.

Bien sûr, nous ne sommes pas tous identifiables au riche de cette parabole. Bien sûr les situations scandaleuses de notre monde sont complexes et nous donnent souvent le sentiment qu’il ne nous est pas possible d’avoir prise sur elles. Mais il ne nous est pas permis de nous résigner.

Soyons, comme Abraham dans ce texte, la voix de ceux qui n’ont pas de voix. Acceptons d’être la voix qui appelle à la conversion. Acceptons d’entendre nous-mêmes cette voix rugueuse. Ce n’est pas un discours tiers-mondiste de circonstance. C’est la Parole que le Christ nous adresse en ce dimanche. A nous de l’appliquer. De l’appliquer aujourd’hui.

L’abîme que nous laissons se creuser dans ce monde-ci, ne se fermera pas comme par enchantement dans l’autre. Si nous n’y prenons pas garde c’est lui qui nous séparera définitivement de Dieu.

Jacques-Benoît Rauscher | Vendredi 27 septembre 2019


Lc 16, 19-31

En ce temps-là,
Jésus disait aux pharisiens :
    » Il y avait un homme riche,
vêtu de pourpre et de lin fin,
qui faisait chaque jour des festins somptueux.
    Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare,
qui était couvert d’ulcères.
    Il aurait bien voulu se rassasier
de ce qui tombait de la table du riche ;
mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
    Or le pauvre mourut,
et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham.
Le riche mourut aussi,
et on l’enterra.
    Au séjour des morts, il était en proie à la torture ;
levant les yeux, il vit Abraham de loin
et Lazare tout près de lui.
    Alors il cria :
›Père Abraham, prends pitié de moi
et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau
pour me rafraîchir la langue,
car je souffre terriblement dans cette fournaise.
    – Mon enfant, répondit Abraham,
rappelle-toi :
tu as reçu le bonheur pendant ta vie,
et Lazare, le malheur pendant la sienne.
Maintenant, lui, il trouve ici la consolation,
et toi, la souffrance.
    Et en plus de tout cela, un grand abîme
a été établi entre vous et nous,
pour que ceux qui voudraient passer vers vous
ne le puissent pas,
et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’
    Le riche répliqua :
›Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare
dans la maison de mon père.
    En effet, j’ai cinq frères :
qu’il leur porte son témoignage,
de peur qu’eux aussi ne viennent
dans ce lieu de torture !’
    Abraham lui dit :
›Ils ont Moïse et les Prophètes :
qu’ils les écoutent !
    – Non, père Abraham, dit-il,
mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver,
ils se convertiront.’
    Abraham répondit :
›S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes,
quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts :
ils ne seront pas convaincus.’ »

«Le mauvais riche et le pauvre Lazare», huile sur toile par Bonifazio Veronese vers 1540. | Wikimedia – Domaine public
27 septembre 2019 | 16:23
par Jacques-Benoît Rauscher
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