Jacques-Benoît Rauscher

Evangile de dimanche: regarder la croix et se taire

Je sèche. En lisant l’Evangile de ce dimanche, je me rends compte que je ne peux pas et, au fond, que je ne veux pas dire grand-chose. Bien sûr, je pourrais me forcer un peu. Je pourrais tenter d’écrire quelque chose sur la grandeur de la croix dans la vie chrétienne, grandeur qu’on oublie trop souvent, dans notre monde en quête de plaisirs faciles. Je pourrais me lamenter sur la recherche effrénée de jouissance qui aurait supplanté le goût de l’effort bien connu par les générations passées.

Mais, même si elles disent des choses partiellement exactes, je ne peux m’empêcher de voir en ces déclarations des jérémiades qui portent les accents nauséabonds d’un catholicisme bien pensant et finalement très peu vivant.

En effet, nous le savons bien, un discours sur la croix est incompatible avec des propos superficiels et distanciés. Comme dans le domaine du pardon et de la souffrance, on peut certes discourir sur les petites croix que l’on rencontre au quotidien. Mais LA croix, au singulier, celle que l’on ne rencontre qu’à quelques moments précisément «crucifiants» dans notre existence, celle-ci nous laisse, la plupart du temps, sans voix.

Discourir sur la croix, c’est justement ce que ne fait pas Jésus dans l’Evangile de ce jour. Il n’explique pas à Pierre pourquoi il lui faut souffrir et être mis à mort. Il n’explique pas non plus pourquoi un disciple doit s’attendre à une existence où il portera sa croix. Il l’annonce, sobrement. A nous d’écouter le constat. De nous taire. Et de vivre.

«Il n’y a aucune situation humaine où le Christ ne vienne nous dire: «Je viens. Je viens pour te rendre ce qui te revient: ta dignité».»

Oui, de vivre. Car c’est ainsi que se termine cet Evangile qu’on ne peut limiter à des accents «doloristes»: «le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père; alors il rendra à chacun selon sa conduite».

Le Christ est celui qui vient. Voilà l’annonce qu’on ne peut oblitérer. Il ne vient pas à la fin des temps seulement. Le Fils de l’homme ne cesse de venir pour donner la gloire à l’homme, pour donner du poids à la vie de l’homme. Il faut le redire et le répéter. Il n’y a pas une situation humaine, y compris les situations extrêmes de faiblesses et souffrance, y compris les situations où tout semble bloqué et qui paraissent ne laisser aucun choix, y compris les situations où notre péché semble prédominer… il n’y a aucune situation humaine où le Christ ne vienne nous dire: «Je viens. Je viens pour te rendre ce qui te revient: ta dignité».

Ne parlons pas trop de la croix. Ne cherchons pas à plaquer immédiatement sur nos croix personnelles une explication facile. Mais quand la croix se présente, répétons-nous avec force même si c’est dans la nuit: «le Christ est Celui qui vient. Et il vient me donner la gloire». Là est la source de notre espérance et de notre joie. Une joie grave et finalement assez peu bavarde. Mais une joie confiée, à la suite de Pierre, à tous les disciples du Christ, s’ils acceptent de faire silence devant la croix et d’entendre le Fils de l’homme qui vient.

Jacques-Benoît Rauscher | Vendredi 28 août 2020


Mt 16, 21-27

En ce temps-là,
    Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait partir pour Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens,
des grands prêtres et des scribes,
être tué, et le troisième jour ressusciter.
    Pierre, le prenant à part,
se mit à lui faire de vifs reproches :
« Dieu t’en garde, Seigneur !
cela ne t’arrivera pas. »
    Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tu es pour moi une occasion de chute :
tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »

    Alors Jésus dit à ses disciples :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix
et qu’il me suive.
    Car celui qui veut sauver sa vie
la perdra,
mais qui perd sa vie à cause de moi
la trouvera.
    Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il
à gagner le monde entier,
si c’est au prix de sa vie ?
Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
    Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges
dans la gloire de son Père ;
alors il rendra à chacun selon sa conduite. »

Discourir sur la croix, c’est justement ce que ne fait pas Jésus dans l’Evangile de ce jour | © La croix Flickr/CC BY 2.0
28 août 2020 | 17:00
par Jacques-Benoît Rauscher
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