“Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains“. | © Flickr/Lawrence OP/<a href="https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/legalcode" target="_blank">CC BY-NC-ND 2.0</a>)
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“Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains“. | © Flickr/Lawrence OP/CC BY-NC-ND 2.0)

Evangile de dimanche: sauvons les manchots!


Il y a quelques semaines, j’étais dans le Nord de la France. Je visitais une communauté vivant au bord de la mer. Ces religieux ont pour mission d’accueillir pour un repas ou une nuit les migrants qui tentent de passer en Angleterre. Un religieux présent sur place me disait être saisi par un contraste auquel il était chaque jour confronté.

D’une part, il a devant les yeux le parcours de ces migrants – souvent de très jeunes hommes – qui prennent des risques inimaginables: laisser tout ce qu’ils ont, traverser le Sahara, puis la Méditerranée pour espérer construire une vie meilleure. D’autre part, il est interpellé par les populations européennes très préoccupées par la conservation (économique, politique, philosophique voire religieuse) de la situation dans laquelle elles sont établies, de leur patrimoine.

“Cherchons-nous à nous préserver un patrimoine ou à prendre des risques pour atteindre le Royaume qui nous est promis?”

Ce contraste soulève des questions complexes dans lesquelles il n’est pas question d’entrer ici. Il serait mal venu de donner a priori des bons ou des mauvais points aux uns ou aux autres. Mais cette situation nous met devant une alternative, de nature spirituelle, qui n’est pas étrangère aux paroles de Jésus dans l’Evangile de ce dimanche. Cherchons-nous à nous préserver un patrimoine ou à prendre des risques pour atteindre le Royaume qui nous est promis?

De manière insidieuse, nous nous figurons parfois la vie chrétienne comme le simple fait de ne pas commettre de mal. Pour être un chrétien accompli, un saint, il faudrait ne pas bouger, par crainte de faire un faux pas. Un saint serait une personne dont tout l’effort résiderait dans la conservation d’une situation: de fait, celui qui ne fait rien ne risque pas de tomber. Le Royaume serait promis à ceux qui éviteraient toute occasion d’ouvrir de nouvelles voies, de se salir et de perdre un peu de leur précieuse intégrité.

Or, dans l’Evangile de ce dimanche, Jésus nous indique que ce sont les manchots, les estropiés et les borgnes qui choisissent une voie sûre pour entrer dans le Royaume. Autrement dit, la sainteté est l’inverse de la préservation d’un état de fait. Elle n’est pas la conservation d’une intégrité bien huilée. En effet, la sainteté ne consiste pas seulement à éviter de faire le mal. Elle vise aussi à faire le bien. A faire bien le bien et à le faire de manière active. Or faire le bien c’est souvent, dans le monde imparfait dans lequel nous vivons, accepter d’être blessé; c’est parfois aussi oser prendre des risques qui peuvent nous conduire à laisser des plumes, voire un œil, un pied ou une main.

“Mieux vaut pour toi entrer manchot, estropié, borgne dans la vie éternelle”. Bien sûr, ce texte n’est pas à prendre au premier degré. Bien sûr, Jésus ne fait pas la promotion de la mutilation volontaire. Mais ce texte est à prendre avec sérieux.

“La sainteté ne consiste pas seulement à éviter de faire le mal. Elle vise aussi à faire le bien.”

Il nous redit que si notre souci consiste seulement à préserver notre intégrité, nous nous condamnerons effectivement à suffoquer. Les fumées de la géhenne éternelle sont souvent nourries par l’air putride des espaces clos où nous nous confinons par peur. Ouvrir les portes et les fenêtres, nous exposer, peut nous blesser, nous conduire même à faire des faux pas qui nous marqueront peut-être à vie. Mais, comme le disait le pape François, il vaut mieux être des chrétiens accidentés que des chrétiens malades. Le Christ blessé mais victorieux nous précède sur le chemin. Alors il vaut mieux avancer en boitant vers le Royaume que s’arrêter en route par crainte de la blessure.

Jacques-Benoît Rauscher | Vendredi 28 septembre 2018


Mc 9, 38-43.45.47-48

En ce temps-là,
Jean, l’un des Douze, disait à Jésus :
« Maître, nous avons vu quelqu’un
expulser les démons en ton nom ;
nous l’en avons empêché,
car il n’est pas de ceux qui nous suivent. »
Jésus répondit :
« Ne l’en empêchez pas,
car celui qui fait un miracle en mon nom
ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ;
celui qui n’est pas contre nous
est pour nous.
Et celui qui vous donnera un verre d’eau
au nom de votre appartenance au Christ,
amen, je vous le dis,
il ne restera pas sans récompense.

Celui qui est un scandale, une occasion de chute,
pour un seul de ces petits qui croient en moi,
mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou
une de ces meules que tournent les ânes,
et qu’on le jette à la mer.
Et si ta main est pour toi une occasion de chute,
coupe-la.
Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains,
là où le feu ne s’éteint pas.
Si ton pied est pour toi une occasion de chute,
coupe-le.
Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds.
Si ton œil est pour toi une occasion de chute,
arrache-le.
Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux,
là où le ver ne meurt pas
et où le feu ne s’éteint pas. »

Jacques-Benoît Rauscher

Fr. Jacques-Benoît Rauscher est dominicain. D'origine française, il vit au couvent Saint-Hyacinthe de Fribourg.

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