La liberté d'expression confine à la loi du plus fort. (Photo: flickr/Crosa/<a href="https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/legalcode" target="_blank">CC BY 2.0</a>)
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La liberté d'expression confine à la loi du plus fort. (Photo: flickr/Crosa/CC BY 2.0)

Jésus prend le métro…


La scène se déroule dans le métro de Lausanne au lendemain des attentats de Charlie Hebdo. Deux journalistes consternés discutent des événements de la veille. Au-delà du drame, il est question de liberté d’expression. “Si je veux dire que Jésus est un connard, je dois pouvoir le faire”, affirme le premier alors que le second accueille benoîtement ce qu’il considérait, semble-t-il, comme la plus grande des lapalissades.

Je me suis senti atteint par ce propos, non pas tant par son contenu que par la vacuité de l’argument.

Rien dans la liberté d’expression ne m’empêche de faire taire celui qui affirme que Jésus est un sombre imbécile, ou que ce n’est pas bien de commettre un attentat à Charlie Hebdo, voire que Mgr Huonder est le dernier des homophobes.

Inversement, au nom de quoi réduire au silence celui qui affirmerait son admiration pour les frères Kouachi? Ou que l’homosexualité est un mal à éradiquer? Voire que le paroxysme de la liberté d’expression se situe dans sa négation? Comment condamner de tels propos sans atteindre cette sacro-sainte liberté d’expression?

“Beaucoup de gens se réclament à corps et à cris de la liberté d’expression, jusqu’à ce que celle-ci vous égratigne”, confie aujourd’hui Maître Alec Reymond à cath.ch, à propos de la pertinence d’une attaque en justice contre les propos de Mgr Huonder.

Il ne pouvait pas si bien dire. La liberté d’expression n’est pas absolue: délimitée par l’opinion dominante, elle s’arrête à “ce qui égratigne”. C’est là son point de rupture idéologique: c’est ici que l’on quitte le monde de la raison pour celui de l’épiderme. On ne débat plus des idées, mais on juge des personnes – reconnaissez que si Mgr Huonder est “homophobe”, il n’y a plus lieu de débattre de la pertinence de son propos. C’est imparable.

Mais le pire dans ce glissement de l’idée à l’épiderme, c’est qu’il confine à la loi du plus fort: si, dans cette rame de métro, j’avais fait valoir mon “droit” à taxer de “connards” ceux qui affirment que “Jésus est un connard”, je vous laisse imaginer la suite du débat…

Le jour où nous serons moins prompts à brandir cette illusoire liberté d’expression, peut-être pourrons-nous débattre plus sereinement de religion, de liberté et d’homosexualité.

Pierre Pistoletti

Pierre Pistoletti est théologien et journaliste, rédacteur en chef de cath.ch, le portail catholique suisse.

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