La berceuse : de la chambre d’enfant à la salle de concert


Récemment promu au noble rôle d’heureux papa, j’ajoute une corde à mon arc de musicien : désormais, je chante des berceuses. Tout parent connaît ces moments magiques où, par le chant, un lien s’installe avec l’enfant. Chacun de nous se souvient également avec bonheur du bien-être ressenti lorsque, étant petits, nos parents, grands frères et grandes sœurs nous partageaient quelques notes avant de dormir…

Est-ce cette magie de la berceuse qui en a fait un genre musical important ? En tous les cas, elle ne s’est pas confinée à une petite musique sans intérêt. Je me souviens d’une mélodie de mon enfance, que je chante aujourd’hui à mon fils, et que joue également sa boîte à musique en forme de singe. Ce thème si populaire est en fait un Lied de Brahms : Wiegendlied, parfois aussi nommé selon son incipit Guten Abend, gut’Nacht. Malgré sa simplicité, cette musique est absolument splendide. Dans ce blog, qui s’intéresse avant tout à la musique sacrée, il vaut la peine de relever que l’aspect religieux, souvent ôté des innombrables traductions, est présent dans l’original allemand. Le chant compte deux strophes. La première tire son texte du recueil de poésie Das Knaben Wunderhorn, et la seconde a été écrite par Georg Scherer en 1849. C’est précisément dans cette strophe que l’on souhaite à l’enfant d’être gardé dans son sommeil par les anges, et que ces derniers lui montrent en rêve l’arbre de l’Enfant Jésus. Pour lire le texte entier et sa traduction française, nous vous renvoyons à la page Wikipedia, dont certaines informations ci-dessus ont été tirées.
Outre les autres berceuses dues à de grands compositeurs, en particulier Mozart, on pourra citer les thèmes populaires de différents pays, volontiers chantés aujourd’hui par les chœurs de nos régions. Ainsi, on entend facilement en concert la Berceuse cosaque, harmonisée par Etienne Daniel (qui compose régulièrement des chants pour la liturgie), ou la Berceuse russe (« Une libellule s’est posée sur la Lune »), harmonisée par Roger Calmel sur un texte français du poète Didier Rimaud, célèbre également pour ses textes liturgiques. Mais la berceuse qui semble la plus populaire dans les chœurs, surtout depuis qu’elle a été reprise dans le film Les Choristes, est probablement L’Hymne à la Nuit, tirée de l’opéra Hyppolite et Aricie de Jean-Philippe Rameau, et qui est aujourd’hui chantée dans différentes transcriptions. La version chantée en Suisse romande est en général celle de Jean Dubois, dont le texte de la seconde strophe est d’ordre religieux : «Un Dieu, sous l’abri de tes voiles, vient nous soumettre tous à ses aimables lois. Il prête aux bergers comme aux rois, l’azur de ton manteau tout parsemé d’étoiles.»1
Outre les berceuses chantées, certaines sont jouées par un instrument. Dans nos églises, même l’orgue s’y met quelques fois. Le compositeur français Louis Vierne (1870-1937), organiste à Notre-Dame de Paris, a ainsi laissé, parmi ses 24 Pièces en style libre, une délicieuse Berceuse pour orgue. La pièce, assez brève, porte comme sous-titre «sur les paroles classiques». En fait, si la mélodie et son harmonie sont de Vierne, le rythme est celui de… Do, do, l’enfant do! Cette œuvre est ainsi une véritable paraphrase de ce thème si connu. Par ailleurs, j’y vois personnellement ce que les musicologues appellent un « programme » : la musique raconte une histoire, certes bien modeste ici. Au milieu de la pièce, on entend un passage un peu plus fort et plus vif, avant le retour du thème initial. A mon sens, ce forte peut être compris comme une agitation de l’enfant, un petit cauchemar avant l’apaisement de la fin de la pièce. Les dernières mesures sont également fort intéressantes : dans une nuance pianissimo, la main droite tient une note aigue, alors que les voix inférieures font entendre le thème par bribes, ce qui donne l’impression d’entendre encore la berceuse d’une oreille, alors que le sommeil vient.
Pour orgue encore, citons également la Berceuse sur deux notes qui cornent de Jehan Alain (1911-1940). Suite à un incident technique (do et do dièse restés coincés), le compositeur a écrit une page très calme et très belle.
Enfin, on relèvera l’usage courant des berceuses dans la musique sacrée. On s’abstiendra de parler ici des œuvres pour la fête de Noël, tant ce style y abonde. Mais on ne retrouve pas les berceuses que pour évoquer la naissance et l’enfance du Christ : à l’autre extrême de la vie, la mort peut également appeler des mises en musique comparables. Il suffit de penser que la liturgie catholique fait commencer la messe des morts par le mot « Requiem » (repos). De même, les musiques commémorant la passion du Christ peuvent elles-mêmes prendre la forme d’une berceuse. Je ne citerai ici qu’un exemple, mais non le moindre : dans la Passion selon saint Jean de Bach, dont nous avons déjà parlé dans un précédent article, l’avant-dernier chœur commente la mise au tombeau de Jésus, sur le texte «Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine» («Reposez en paix, saintes dépouilles»). La musique est ici d’une paix et d’une sérénité qui tranchent un peu avec le drame de ce qui se passe. On est ici déjà dans l’espérance de la Résurrection, et Bach écrit en fait une berceuse. «Ce sont les paroles des fidèles qui, autour du tombeau, veillent sur le repos du Christ. Il n’est donc pas étonnant de constater que Bach gratifie cette page d’un rythme de berceuse qui s’énonce dès le début, aux instruments de dessus.»2
La berceuse est donc un genre qui accompagne chacun dès la naissance, mais qui concerne finalement tous les stades de la vie, du début à la fin. La berceuse est donc loin d’être un genre mineur limité à quelques notes dans une chambre d’enfant, elle est présente dans les plus grandes œuvres, et peut porter une signification profonde. Quel beau cadeau à un enfant que de lui faire découvrir ce monde magique des berceuses…

1 La partition a été publiée aux éditions Foetisch, à Lausanne.

2 LEMAITRE, Edmond, Guide de la Musique sacrée, L’âge baroque, Fayard, Paris, 1992, p. 147.

La berceuse : de la chambre d’enfant à la salle de concert

Récemment promu au noble rôle d’heureux papa, j’ajoute une corde à mon arc de musicien : désormais, je chante des berceuses. Tout parent connaît ces moments magiques où, par le chant, un lien s’installe avec l’enfant. Chacun de nous se souvient également avec bonheur du bien-être ressenti lorsque, étant petits, nos parents, grands frères et grandes sœurs nous partageaient quelques notes avant de dormir…

Est-ce cette magie de la berceuse qui en a fait un genre musical important ? En tous les cas, elle ne s’est pas confinée à une petite musique sans intérêt. Je me souviens d’une mélodie de mon enfance, que je chante aujourd’hui à mon fils, et que joue également sa boîte à musique en forme de singe. Ce thème si populaire est en fait un Lied de Brahms : Wiegendlied, parfois aussi nommé selon son incipit Guten Abend, gut’Nacht. Malgré sa simplicité, cette musique est absolument splendide. Dans ce blog, qui s’intéresse avant tout à la musique sacrée, il vaut la peine de relever que l’aspect religieux, souvent ôté des innombrables traductions, est présent dans l’original allemand. Le chant compte deux strophes. La première tire son texte du recueil de poésie Das Knaben Wunderhorn, et la seconde a été écrite par Georg Scherer en 1849. C’est précisément dans cette strophe que l’on souhaite à l’enfant d’être gardé dans son sommeil par les anges, et que ces derniers lui montrent en rêve l’arbre de l’Enfant Jésus. Pour lire le texte entier et sa traduction française, nous vous renvoyons à la page Wikipedia, dont certaines informations ci-dessus ont été tirées.
Outre les autres berceuses dues à de grands compositeurs, en particulier Mozart, on pourra citer les thèmes populaires de différents pays, volontiers chantés aujourd’hui par les chœurs de nos régions. Ainsi, on entend facilement en concert la Berceuse cosaque, harmonisée par Etienne Daniel (qui compose régulièrement des chants pour la liturgie), ou la Berceuse russe (« Une libellule s’est posée sur la Lune »), harmonisée par Roger Calmel sur un texte français du poète Didier Rimaud, célèbre également pour ses textes liturgiques. Mais la berceuse qui semble la plus populaire dans les chœurs, surtout depuis qu’elle a été reprise dans le film Les Choristes, est probablement L’Hymne à la Nuit, tirée de l’opéra Hyppolite et Aricie de Jean-Philippe Rameau, et qui est aujourd’hui chantée dans différentes transcriptions. La version chantée en Suisse romande est en général celle de Jean Dubois, dont le texte de la seconde strophe est d’ordre religieux : «Un Dieu, sous l’abri de tes voiles, vient nous soumettre tous à ses aimables lois. Il prête aux bergers comme aux rois, l’azur de ton manteau tout parsemé d’étoiles.»1
Outre les berceuses chantées, certaines sont jouées par un instrument. Dans nos églises, même l’orgue s’y met quelques fois. Le compositeur français Louis Vierne (1870-1937), organiste à Notre-Dame de Paris, a ainsi laissé, parmi ses 24 Pièces en style libre, une délicieuse Berceuse pour orgue. La pièce, assez brève, porte comme sous-titre «sur les paroles classiques». En fait, si la mélodie et son harmonie sont de Vierne, le rythme est celui de… Do, do, l’enfant do! Cette œuvre est ainsi une véritable paraphrase de ce thème si connu. Par ailleurs, j’y vois personnellement ce que les musicologues appellent un « programme » : la musique raconte une histoire, certes bien modeste ici. Au milieu de la pièce, on entend un passage un peu plus fort et plus vif, avant le retour du thème initial. A mon sens, ce forte peut être compris comme une agitation de l’enfant, un petit cauchemar avant l’apaisement de la fin de la pièce. Les dernières mesures sont également fort intéressantes : dans une nuance pianissimo, la main droite tient une note aigue, alors que les voix inférieures font entendre le thème par bribes, ce qui donne l’impression d’entendre encore la berceuse d’une oreille, alors que le sommeil vient.
Pour orgue encore, citons également la Berceuse sur deux notes qui cornent de Jehan Alain (1911-1940). Suite à un incident technique (do et do dièse restés coincés), le compositeur a écrit une page très calme et très belle.
Enfin, on relèvera l’usage courant des berceuses dans la musique sacrée. On s’abstiendra de parler ici des œuvres pour la fête de Noël, tant ce style y abonde. Mais on ne retrouve pas les berceuses que pour évoquer la naissance et l’enfance du Christ : à l’autre extrême de la vie, la mort peut également appeler des mises en musique comparables. Il suffit de penser que la liturgie catholique fait commencer la messe des morts par le mot « Requiem » (repos). De même, les musiques commémorant la passion du Christ peuvent elles-mêmes prendre la forme d’une berceuse. Je ne citerai ici qu’un exemple, mais non le moindre : dans la Passion selon saint Jean de Bach, dont nous avons déjà parlé dans un précédent article, l’avant-dernier chœur commente la mise au tombeau de Jésus, sur le texte «Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine» («Reposez en paix, saintes dépouilles»). La musique est ici d’une paix et d’une sérénité qui tranchent un peu avec le drame de ce qui se passe. On est ici déjà dans l’espérance de la Résurrection, et Bach écrit en fait une berceuse. «Ce sont les paroles des fidèles qui, autour du tombeau, veillent sur le repos du Christ. Il n’est donc pas étonnant de constater que Bach gratifie cette page d’un rythme de berceuse qui s’énonce dès le début, aux instruments de dessus.»2
La berceuse est donc un genre qui accompagne chacun dès la naissance, mais qui concerne finalement tous les stades de la vie, du début à la fin. La berceuse est donc loin d’être un genre mineur limité à quelques notes dans une chambre d’enfant, elle est présente dans les plus grandes œuvres, et peut porter une signification profonde. Quel beau cadeau à un enfant que de lui faire découvrir ce monde magique des berceuses…

1 La partition a été publiée aux éditions Foetisch, à Lausanne.

2 LEMAITRE, Edmond, Guide de la Musique sacrée, L’âge baroque, Fayard, Paris, 1992, p. 147.

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