Denis Müller

La naissance du sujet

Il y a trente ans, au début de mon enseignement universitaire, je m’étais coltiné, dans un séminaire avancé, l’éthique de Foucault et donc aussi l’Histoire de la sexualité (parue en 1976, puis en 1984, année de la mort de l’auteur)1. Le 4e volume – posthume – de l’Histoire de la sexualité n’est paru qu’en 2018, sous le titre Les aveux de la chair. De fait, je n’ai guère eu le temps de poursuivre mon approche de Foucault.

J’avais cru que ce volume porterait sur la discipline médiévale et réformatrice de la libido. Je me souviens en particulier d’une remarque de Jacques Proust, critique littéraire et historien protestant, croisant Foucault à la Bibliothèque nationale, et à qui Foucault aurait dit: «Ils m’emmerdent tes réformateurs». Proust avait compris cette interjection comme suit: «Foucault n’arrivait pas à caser la logique de la Réforme dans sa théorie générale de la libido»2.

«Augustin est un moderne avant la lettre»

Le volume posthume de Foucault publié en 2018 s’en tient aux Pères de l’Eglise, avec une forte insistance sur la virginité, et se termine par une étude puissante et captivante de la pensée de saint Augustin. Mais le fil conducteur qui guide l’approche foucaldienne de la sexualité est la thématique du sujet, comme nous l’avions déjà relevé en 1989 à propos des volumes 2 et 3. Cela lui donne tout son prix en même temps que son étrangeté: Augustin reste dans la continuité des Pères antérieurs – de saint Jean Chrysostome notamment -, mais en même temps son insistance sur le sujet confère une indéniable radicalité aux notions quasi modernes de consentement et d’usage. En quelque sorte, le cadrage classique sur la volonté et sur la concupiscence se trouve déplacé sur la structuration du sujet. Pour Foucault, même s’il ne commet pas l’anachronisme, Augustin est un moderne avant la lettre. On le voit bien dans les écrits augustiniens sur le mariage. La virginité a beau détenir, comme chez ses prédécesseurs, une supériorité théologique, éthique et méthodologique, c’est finalement le mariage qui vient occuper le devant de la scène. En opérant la «libidinisation du sexe», le mariage institue le sujet comme désir autonome. La profondeur de son  mystère, conquise contre le rationalisme pélagien, n’empêche pas de reconnaître le sujet comme source de la vie individuelle et conjugale. Dans une page étonnante (337), Foucault note que, pour Augustin, le sexe masculin, en sa visibilité même, occupe l’avant-scène, faisant rougir de honte le couple; cette prééminence phallique nous fait entrer en même temps dans le règne de la mort. La dramatique du désir (libido, concupiscence) est pour Foucault autant théologique que psychanalytique, elle annonce littéralement l’érection du sujet moderne en sa profonde ambivalence. Aucune célébration du mâle, la femme étant plutôt reconnue dans sa différence et son mystère.

«La dramatique du désir est pour Foucault autant théologique que psychanalytique»

Nous aurions envie de faire dialoguer à distance Michel Foucault et Charles Taylor, chez qui une certaine continuité paraît possible entre les Confessions de Rousseau et celles d’Augustin. Mais Foucault aborderait ici sans fausse pudeur la connexion du sujet et du sexe. Pour lire correctement Augustin, puis les Réformateurs (si absents chez le catholique canadien Taylor), il devrait passer par Freud et par Lacan. Notre ami le théologien protestant et psychanalyste Jean-Daniel Causse, récemment disparu, a sans doute posé les bases fondamentales d’un tel travail d’interprétation dans son dernier livre Lacan et le christianisme, Paris, CampagnePremière, 2018.

Denis Müller

19 septembre 2018


1 J’avais donné un écho partiel et partial de ces enjeux dans mon article «Ethique et sujet. A propos de Michel Foucault», Le Supplément 170, 1989, p. 181-194 puis dans ma leçon inaugurale «L’accueil de l’autre et le souci de soi», Revue de Théologie et de Philosophie 123, 1991/2, p. 195-212, où l’accent portait davantage sur la comparaison entre Foucault et Ricœur  avec une nette préférence pour le second.

2 Après avoir longuement travaillé Diderot, Jacques Proust s’était tourné vers le Japon ; il est mort en 2005 ; cf. Leca-Tsiomis Marie, «In memoriam Jacques Proust», Revue d’histoire littéraire de la France, 2006/2 (Vol. 106), p. 485-486.

Quel lien entre sujet et sexualité? (Pixabay.com)
18 septembre 2018 | 11:49
par Denis Müller
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