Guy Musy

Le moi est-il toujours haïssable? Pas vraiment

J’en suis convaincu. L’autobiographie vaut bien une thérapie. Non seulement elle freine les outrages que les années font subir à la mémoire, mais elle peut guérir des plaies cachées dans nos profondeurs. Elle met en lumière la vérité, même si elle la camoufle, l’embellit et la censure.

Surtout, si l’autobiographe, même s’il s’en défend, n’écrit pas ses mémoires pour son seul plaisir, mais pour celui d’être lu. Même l’auteur d’un Journal intime destiné à une publication posthume le sait. Il en tient compte lorsqu’il est assis face au clavier de son ordinateur. Ce n’est pas tant sa bonne ou moins bonne réputation post-mortelle qui est en jeu, mais son souci – même inconscient – d’éviter que sa plume ne blesse des personnes ou aggrave le mal qu’il a fait de son vivant. L’autobiographie qui se respecte n’est pas un règlement de comptes personnels.

Il en va de même des récits biographiques ou de souvenirs de personnes très proches de celui ou celle qui les met par écrit. J’ai parlé de mes parents dans mes «Souvenirs d’enfance». Je crois l’avoir fait avec vérité, mais aussi avec retenue, puisque l’ouvrage devait être édité et donc livré au public. Ce n’est pas le cas d’un fascicule dactylographié destiné exclusivement aux proches parents d’une personne que l’on voudrait immortaliser.

«Un avantage des récits autobiographiques est qu’ils révèlent des pans méconnus, oubliés ou refoulés de l’histoire»

Ainsi, en vertu d’une marque de confiance exceptionnelle, j’ai pu avoir accès à un écrit de ce genre rédigé par la fille de celle dont elle relate la vie. Je trahirais cette confiance si je ne taisais pas leurs noms. J’ai admiré la liberté de ton de cet écrit qui révèle à la fois le sublime et ce qui l’est moins. Il a fallu à l’auteure beaucoup d’amour pour relater des faits que seule la confidentialité l’autorisait à divulguer.

Un autre avantage de ces récits biographiques ou autobiographiques est qu’ils révèlent des pans méconnus, oubliés ou refoulés de l’histoire d’une génération passée. Grâce à ces pages, je découvre la Genève pauvre, populaire et laborieuse du siècle dernier. Celle de Carouge, de La jonction ou de Rive. Tous fils et filles d’immigrés suisses, italiens ou savoyards, révoltés contre la société d’opulence qui leur fait face. Un bloc de granit sur la Plaine de Plainpalais commémore leur combat et leur sacrifice. Des femmes «contraintes» à subir au risque de leur vie des avortements clandestins répétés, une Eglise plutôt marâtre que mère, une foule de gagne-petit luttant jour après jour, mais sans jamais négliger la plus humble fleur qui vous permet de vivre l’instant présent, des mères-courage par centaines, des croyantes pudiques, soutenues par des expériences spirituelles indicibles…

Cette richesse et cette pauvreté entremêlées ne se trouvent pas derrière les vitrines d’un musée, parmi les masques africains et les totems amérindiens. Mais dans le cœur de ceux qui ont vécu ici ces événements et aussi dans le cœur de celle qui les a transmis.

Ce ne sont pas d’étranges éléments d’archéologie. Ils nous ont construits et nous aident à vivre notre présent. Ils nous portent sur leurs épaules de géants.

Guy Musy

10 février 2021

L'autobiographie recèle un grand nombre de vertus | © Yannick Pulver/Unsplash
10 février 2021 | 08:28
par Guy Musy
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