Les enjeux de la réalité virtuelle ont été discutés au pré-synode (Pixabay.com)
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Les enjeux de la réalité virtuelle ont été discutés au pré-synode (Pixabay.com)

Le problème n’est pas la chute, mais l’atterrissage…


Le pape François a pointé du doigt la nécessité de “faire atterrir les jeunes au monde réel”, lors du Congrès annuel de son diocèse, le 14 mai dernier, à Rome. Son constat rejoint les préoccupations liées aux enjeux de la formation, un thème pris en compte dans les récents travaux de la Plateforme Dignité et Développement.

En marge des signaux positifs vécus lors du pré-synode sur la jeunesse, le pape François a évoqué, lors de ce Congrès, une singulière rencontre avec des jeunes. Ceux-ci ont préféré un selfie à la traditionnelle poignée de main avec lui ! S’il est important de valoriser ce qu’il y a de bon dans le monde du virtuel, l’évêque de Rome nous demande toutefois d’aider les jeunes à ne pas décrocher de la réalité. Comment dès lors s’y prendre pour ne pas rater la piste d’atterrissage ? Avant d’entamer la descente, songeons à ce que nous mettons derrière le voile du “virtuel” ?

“Que mettons-nous derrière le voile du virtuel?”

Cette question peut être abordée sous l’angle d’un principe d’action – “la réalité est plus importante que l’idée” – tiré de l’enseignement social de l’Eglise et mis en avant par le pape François dans La Joie de l’Evangile (n° 231-233). Bien que le monde des idées ne coïncide pas à proprement parler avec celui du virtuel qui renvoie tantôt au sens philosophique de “possible” et tantôt, dans le contexte du numérique, à des acceptions fort diverses comme “fictif”, “immatériel” ou encore “imaginaire”, il est toutefois possible de tirer un parallèle éclairant à partir d’un point fixe.

Dire que “la réalité est plus importante que l’idée”, ce n’est pas trancher entre l’une ou l’autre – comment le pourrait-on, puisque l’idée est ce qui nous permet d’appréhender le réel ? – ; c’est au contraire montrer l’importance de ne pas se déconnecter de ce qui nous entoure. Il importe de garder un point fixe extérieur, tel est le message premier du pape. Et il en va de même avec le virtuel.

Pris en son sens philosophique, pas de problème majeur à l’horizon: le virtuel est contenu dans le réel, car porteur de potentialités et d’inattendus à actualiser. En cela, il ne nous décentre pas, mais nous perfectionne. Le virtuel du numérique est en revanche plus difficile à cerner, justement parce qu’on y perd pied. Il s’y produit une déterritorialisation. Comme le relève le philosophe Marcello Vitali Rosati, “l’ordinateur déconstruit l’endroit où nous nous trouvons et nous projette ailleurs. (…) L’espace nous échappe, nous ne savons plus comment nous rapporter à ce qui nous entoure” (S’orienter dans le virtuel, p. 15). C’est la chute apparente, alors que le virtuel peut lui aussi être source de connexion, comme l’eau qui relie les terres.

“L’ordinateur déconstruit l’endroit où nous nous trouvons”

Face à l’essor des formations en ligne, quels repères poser dans cette liquidité apparente où, à chaque seconde, près de 43’000 vidéos sont visionnées sur Youtube ? Si le recours à l’image est un outils d’apprentissage indéniable pour la nouvelle génération, reste à savoir si l’idéologie de l’open pour tous – à entendre le libre accès pour le plus grand nombre à un vaste panel de savoirs – ne cachent pas de nouvelles inégalités liées à la fracture du numérique. La qualité des contenus publiés soulève également moult questions : Qui les contrôle ? Que cherche-t-on à diffuser ? Quel esprit critique développe-t-on au-delà du commentaire impulsif? Comment sortir d’une lecture monolithique ou binaire du réel, sans parler de celle du zapping qui préoccupe tant les pédagogues. Bref, avec ces nouvelles technologies d’apprentissage en ligne, le problème fondamental réside peut-être dans ce passage rapide à un mode de diffusion qui fait l’impasse de l’intermédiation du réel et de ses âpres contraintes. Il y a là à coup sûr un point fixe à redécouvrir.

“Avec les nouvelles technologies d’apprentissage, on passe à un mode de diffusion qui fait l’impasse de l’intermédiation du réel”

Car en cette vaste mer virtuelle, il est tentant d’y mouiller définitivement l’ancre, tombant par là même dans un gnosticisme désincarné, fustigé d’ailleurs comme frein à la sainteté dans la dernière exhortation papale. Il devient alors urgent de rappeler que le poids du réel qui nous entoure contient en germe un surgissement d’inattendu. Pour Alain Finkielkraut, un autre philosophe, cette ouverture au “virtuel” dans le réel représente la méthode suprême de connaissance.

“Le risque est grand de canoniser une lecture monodimensionnelle du réel, tout en restant enfermé dans la chambre noire”

Certes, nous ne faisons jamais une expérience brute ni totale du réel; nos filtres de lecture nous limitent et conditionnent. Cependant, à l’instar du photographe qui par l’entremise du cadrage, arrive à nous montrer une image encore plus nette d’une portion succincte de réalité, n’en va-t-il pas de même dans les disciplines scientifiques où il conviendrait parfois de recalibrer les réglages. Face à la spécialisation galopante, le risque est grand de canoniser une lecture monodimensionnelle du réel, tout en restant enfermé dans la chambre noire. On oublie dès lors de replacer l’image obtenue à sa bonne place, dans la vaste mosaïque de lecture du monde.  Cet écueil ne touche pas seulement l’économie, comme on le clame trop souvent. Jacques Ellul, une fois encore, a des paroles fortes :

“En réalité aujourd’hui le théologien n’a plus rien à dire au monde parce que d’un côté il y a   le pasteur qui ne connait pas la situation du monde, et de l’autre, il y a des laïcs qui opèrent soigneusement la dissociation entre leur foi et leur vie mondaine”.

Si raisonnablement on ne peut faire ce procès au pape qui ne cesse de demander à ses pasteurs de connaître l’odeur de ses brebis, il n’est peut-être pas inutile, pour favoriser un atterrissage tout en douceur, de rappeler cette maxime du professeur jadis entendue : “Pour apprendre le latin, certes il faut connaitre le latin, mais bien plus encore il faut connaitre la personne qui l’apprend”.

Et dans la foulée, à la suite des brebis, il n’est peut-être pas vain, dans une société qui tend de plus en plus à se déconnecter de la nature, de se demander comment l’Ecriture Sainte, pétrie de références paysannes, pourra être transmise à la génération future 5.0 ? Laissons le virtuel nous surprendre…

17 mai 2018 | Paul H. Dembinski et Pascal Ortelli

Paul H. Dembinski

Né à Cracovie, Paul H. Dembinski préside la Plateforme Dignité et Développement, groupe de réflexion romand inspiré par l'enseignement social chrétien. Professeur à l'Université de Fribourg, son enseignement s'articule autour des questions liées à la concurrence et à la stratégie internationale des entreprises. Il dirige également l'Observatoire de la Finance à Genève.

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