Genève se veut une "République laïque" | © Pierre Pistoletti
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Genève se veut une "République laïque" | © Pierre Pistoletti

L'étrange laïcité genevoise


Jean-Blaise Fellay | A propos de Genève, on voit régulièrement apparaître dans les médias deux formulations devenues banales: “la cité de Calvin” et “la République laïque”, censées représenter des caractéristiques fondamentales de la ville du bout du lac.

Comme historien cela me fait sursauter, car la perspective de Calvin était l’inverse d’une séparation entre l’Eglise et l’Etat visée par la République laïque. Pour lui, la réformation religieuse n’était pas une question de conviction personnelle mais celle de la réalisation d’une République chrétienne. On a pu résumer la position des réformateurs protestants du 16e siècle dans les formules suivantes, pour Luther “comment puis-je être sauvé?”, pour Zwingli “comment sauver ma paroisse?”, pour Calvin “comment réformer la cité?”.

“Le modèle très particulier d’Eglise-Etat de Genève fit sa réputation dans l’Europe entière”

C’est ainsi que ce dernier mit comme condition à son retour à Genève l’adoption par les autorités des “Ordonnances ecclésiastiques” qu’il avait rédigées. Elles exigeaient de chaque citoyen l’adhésion à la Confession de foi qu’il avait préparée, l’obligation d’assister aux prêches, la soumission aux décisions du Consistoire qui réglementait les questions de mariage, de mœurs, de comportement religieux. Cela fit de Genève un modèle très particulier d’Eglise-Etat qui fit sa réputation dans l’Europe entière. Pour Calvin, très bien formé juridiquement, il y avait une distinction entre le politique et le religieux mais aucune séparation. Une cité était “réformée” quand ses mœurs étaient réglées par l’Evangile et maintenue dans la discipline ecclésiastique par le bras séculier. Cela fit de Genève une cité modèle pour les huguenots français, les réformés bataves ou les puritains anglo-saxons.

A part l’intermède de l’incorporation dans l’Empire napoléonien, cette conception domina la ville jusqu’au vote de 1907. Celui-ci ne fut pas à proprement parler un vote de séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais, plus modestement, le refus du budget des cultes. Il fut lancé par les catholiques, alliés à la gauche et à une partie du libéralisme protestant. C’était une conséquence de la politique du gouvernement Carteret qui avait donné les églises catholiques aux Vieux-Catholiques (ou Catholiques libéraux) et refusé de payer le clergé catholique romain, alors que leur salaire était versé aux pasteurs protestants et au prêtres (généralement mariés) catholiques libéraux. Comme les catholiques romains contribuaient par leurs impôts au budget du culte et n’en recevaient rien, ils décidèrent de voter pour l’égalité par “l’absence de budget”.

“La majorité des protestants genevois ne voulaient pas d’une séparation”

C’était une décision très paradoxale, car deux ans plus tôt, en France, les catholiques avaient voté contre la séparation de l’Eglise et de l’Etat. D’autre part, la majorité des protestants genevois ne voulaient pas non plus d’une séparation, qui enlevait à l’Eglise nationale protestante sa position privilégiée. C’est donc par une curieuse alliance électorale qu’une majorité du corps électoral, catholiques et gauche réunis, vota pour l’abolition du budget des cultes alors que la majorité des catholiques et des protestants était favorable au maintien du lien entre l’Etat l’Eglise. C’est la discrimination introduite par le gouvernement Carteret qui perturba l’alliance implicite entre les deux confessions chrétiennes. Elle ouvrit la porte à une laïcisation à la française, qui déplaisait aussi bien aux partisans du pape qu’aux disciples de Calvin.

A Genève, à la différence de la France, c’est la fracture confessionnelle qui occasionna la séparation, alors que la sécularisation n’avait pas encore atteint les foules. C’est un fait largement ignoré aujourd’hui par une grande partie des enseignants et des journalistes. Ce qui leur permet de juxtaposer sans réflexion l’étiquette “Cité de Calvin” à celle de “République laïque”.

Jean-Blaise Fellay | 03.01.2018

Jean-Blaise Fellay

Né en 1941, entrée chez les jésuites en 1961, spécialiste de l’Histoire de l’Eglise, est engagé comme directeur spirituel aux Séminaires diocésains des Diocèses de Lausanne, Genève et Fribourg et de Sion.

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