Denis Müller

Mai 68 – une date du calendrier religieux?

On a beaucoup parlé ces dernières semaines du cinquantième anniversaire de mai 68. J’ai même eu l’occasion de tisser des liens, lors d’un colloque et d’un culte récents, entre les 50 ans du Centre œcuménique de Grenoble et les 50 ans des Jeux olympiques au même endroit. C’est dire si 68 a marqué les esprits.

J’avais 21 ans cette année-là; jeune étudiant en théologie protestante, fiancé à une catholique belge qui est aujourd’hui mon épouse, j’étais par ailleurs rédacteur en chef de la Tribune universitaire de Neuchâtel. La Suisse ne connaissait pas l’agitation dramatique de Paris et de la France. Mais on y a néanmoins vécu des syndromes propres à mai 68. A Lausanne, le slogan «rasez les Alpes, qu’on voie la mer» m’a particulièrement amusé, et ce d’autant plus quand, devenu professeur à l’Université de Lausanne, j’ai pu constater que le provincialisme vaudois pouvait devenir un véritable barrage contre le Pacifique. Genève, avec sa symptomatique attirance pour Paris, avait adopté une posture en apparence moins traditionnelle et faisait mine de créer sa révolution à elle. Mais cela ne l’empêchait pas de cultiver son omphalisme séculaire. En fait, quand on connaît bien ces villes romandes, on y découvre un héritage protestant et démocratique, serti d’un mélange assez indéfinissable de conservatisme et de progressisme. Fribourg, comme cité et canton catholiques, n’en est pas moins démocratique et ambigu, son ouverture œcuménique et internationale est bien plus grande que ce que laissent croire ou entendre les cantons protestants.

«La foi chrétienne n’a pas à canoniser mai 68»

Mais revenons à mai 68. J’ai souvent eu l’impression que cet événement culturel et politique, dans sa fulgurance même, avait pu servir de substitut religieux à bien des esprits laïcs. Il a régné ici une idéalisation excessive. Mais, d’un autre côté, les critiques adressées à mai 68 sont souvent passées à côté du phénomène historique correspondant. Je pense en particulier à la charge philosophique de Luc Ferry et d’Alain Renaut, aussi inexacte historiquement qu’injuste philosophiquement.

Les Eglises ou les politiques (surtout Nicolas Sarkozy) ont parfois fait preuve d’une même intransigeance, voyant en mai 68 un mouvement anarchiste et spontanéiste, opposé aux vérités solides et stables de la religion et de l’Etat-Nation. De notre point de vue, il importe plutôt de reconnaître les mérites de mai 68. L’appel à l’imagination et à la liberté étaient salutaires. Ce n’est pas par hasard que la si conservatrice encyclique Humanae vitae date de la même année. Le mouvement intellectuel et spirituel lié à mai 68 entretenait en effet des liens complexes et croisés avec l’aggiornamento du Concile Vatican II et avec les développements parallèles du Conseil œcuménique des Eglises. La foi chrétienne n’a certes pas à canoniser le moment anarchiste et libertaire de mai 68. Mais elle ne peut pas non plus oublier les sources de la liberté chrétienne et de l’autonomie éthique que mai 68 est venu lui rappeler avec vigueur et exigence. Mai 68 ne doit pas devenir une date sainte du calendrier chrétien, il lui suffit d’être l’aiguillon créatif d’une révolution intérieure et sociale.

Denis Müller

2 mai 2018

Les événements de mai 68 ont changé la société
2 mai 2018 | 10:20
par Denis Müller
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