Quel avenir pour les crucifix dans les lieux publics? | © Frank/Flickr/CC BY-NC 2.0
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Quel avenir pour les crucifix dans les lieux publics? | © Frank/Flickr/CC BY-NC 2.0

Quelle laïcité?


Sur une paroi de la salle de délibérations du Grand Conseil fribourgeois est toujours suspendu un crucifix, sans doute centenaire. Continue-t-il d’éclairer les débats de conscience des députés? A moins qu’il ne soit qu’un reliquat muet d’une société disparue qui subissait naguère le joug d’un catholicisme triomphant et même oppresseur. Aujourd’hui, image anachronique et désuète que l’on hésite à décrocher pour la reléguer dans un musée.

Les députés de l’Assemblée nationale du Québec, face au même dilemme, viennent de franchir le Rubicon. Ils ont donc fait enlever le crucifix qui depuis 1936 était suspendu au-dessus du siège du président de leur Assemblée, refusant ainsi d’identifier leur Etat à une religion particulière. Dans une société pluraliste, la laïcité de l’Etat doit assurer la liberté de conscience et de religion de tous ses citoyens.

Ce point de vue, somme toute réaliste et intelligent, est défendu par Bruno Demers, dominicain canadien, dans une petit brochure de 115 pages, claires et concises: Quelle laïcité?, parue chez Mediapaul au Canada, dans la collection Dialogue, ouverte aux questions controversées au sein de l’Eglise et de la société. La particularité de cette collection est de donner la parole à part égale à deux auteurs qui défendent sur le même sujet des positions différentes. Ici, Yvon Lamonde, historien des idées au Québec et le frère Bruno Demers, professeur à l’Institut de pastorale de Montréal. Le premier est le protagoniste d’une laïcité pure et dure et le second d‘une laïcité ouverte. Le lecteur, après les avoir lus, est invité à se forger lui-même sa propre opinion.

“Il n’existe pas de laïcité hermétiquement fermée”

J’ai trouvé très éclairante la distinction retenue par Demers entre la sécularisation, qui est un fait de société, et la laïcisation, qui est un dispositif politique et légal attestant la neutralité de l’Etat par rapport à toute conviction ou expression religieuse particulière et, du même coup, leur assurant le droit d’exister et de se manifester à titre privé.

Mais voilà, toute laïcité ne va pas sans “accommodements”, qui tiennent compte de l’histoire et de la richesse patrimoniale d’un peuple ou d’une nation. Ainsi, il serait absurde au Québec de déraciner la croix dressée au sommet du Mont Royal par les colons de la Nouvelle France, pas plus qu’il serait raisonnable d’abattre en Gruyère nos croix alpines, témoins d’un patrimoine religieux, peut-être dévitalisé, mais qui mérite d’être conservé aussi bien que la Fête des Vignerons. Il n’existe donc pas de laïcité hermétiquement fermée. Les autorités genevoises, pourtant si soucieuses de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, demandent aux paroisses de faire sonner leurs cloches au soir du 1er août, tandis qu’après leur élection, les magistrats de ce canton vont en pompe solennelle prêter serment…à la cathédrale.

“Il se pourrait que les religions relèvent la tête et reconquièrent leur influence sociale perdue”

Demeurent des pièges très controversés. Le port du hijab par certaines femmes est-il oui ou non un signe religieux et, si oui, incompatible avec l’exercice d’une fonction publique dans un Etat laïc? Mais qui a autorité pour répondre à ce genre de questions? Dans un Etat qui affiche sa laïcité, les services officiels sont incompétents pour décider ce qui est religieux et ce qui ne l’est pas. En l’occurrence, seules les femmes portant le hijab pourraient le dire. Mais au risque de se voir exclues de la fonction publique. Serions-nous au rouet et au royaume de l’absurde?

Pour finir, un signe d’espérance pour les religions. En ce temps où les Etats prétendus démocratiques sont en manque de toute référence idéologique, se contentant de légiférer à la petite semaine au gré de l’opinion, il se pourrait que les religions relèvent la tête et reconquièrent leur influence sociale perdue. “La nature a horreur du vide!”, serinait le vieil Aristote. Une chance pour les religions?

Guy Musy

31 juillet 2019

Guy Musy

Le Frère Guy Musy est né en 1936 à dans le canton de Fribourg. Entré dans l'ordre des Frères Prêcheurs en 1956, il accomplit ses études de théologie en Belgique puis en Suisse. Ordonné prêtre en 1962, il poursuit ses études à la Faculté évangélique de l’Université d’Heidelberg, avant d’être rappelé en Suisse pour prendre en charge l’aumônerie catholique de l’Université de Lausanne.

En 1970, il répond à un appel de ses supérieurs qui l’envoient au Rwanda. Il y demeurera quelques vingt ans durant lesquels ils assumera différents ministères: aumônier à l'Université nationale de Butare, puis en milieu populaire à Kigali, mais aussi responsable de la Caritas de la capitale du Rwanda.

De retour à Genève en 1989, entre autres activités, il enseigne à l’Atelier Œcuménique de Théologie et à l’Ecole de la Foi de Fribourg. Passionné d’écriture – il a déjà publié quatre volumes de ses «mémoires» – il collabore notamment, depuis plus de vingt ans, au périodique romand «L’Echo-Magazine». Enfin, il continue d’assumer depuis plusieurs années la charge de rédacteur responsable de la revue dominicaine «Sources».

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