Guy Musy

Rachel, Ida et Mounir, ou le rêve de Metin Arditi

J’ai été fort ému en lisant le dernier roman de Metin Arditi Rachel et les siens, paru cette année comme ses œuvres précédentes chez son éditeur parisien Bernard Grasset. Cinq cent pages qui, selon ses propres dires, ont coûté à l’auteur dix ans de travail.

Un roman d’abord esquissé, abandonné, repris, puis mené à son terme. Un accouchement difficile. Comme si chaque ligne voulait délivrer dans la douleur un message essentiel de l’auteur, consanguin oserais-je dire, expression de son être profond et de ses rêves aussi. Un Metin Arditi éloigné des palaces genevois, des fondations qui portent son nom ou des multiples prix littéraires ou sociaux qui l’honorent.

Déjà son autobiographie Mon père sur mes épaules (2017) avait révélé la vérité de cet homme, né en 1945 à Ankara, dans une famille modeste, issue d’une lignée de Juifs séfarades expulsés d’Espagne au 15ème siècle et qui trouvèrent asile en Turquie ottomane, qui avait alors maille à partir avec les rois catholiques de la péninsule ibérique.

En fait, Arditi se considère «étranger» où qu’il se trouve. Même en Suisse, où il séjourne depuis sa septième année, pensionnaire dans des institutions privées avant de devenir étudiant et lauréat de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et de l’Université Stanford, en Californie. Il aurait pu s’appeler «Gershom» (en hébreu: l’étranger), prénom donné à l’ultime rejeton de la famille dont la saga constitue la trame de son roman. Roman que j’ai peine à lire comme une fiction, tant son auteur y est présent.

«Comment cette juive séfarade née en Palestine aurait-elle pu s’entendre avec ces juifs venus du Nord et qui parlaient yiddish?»

Rachel, l’héroïne qui en traverse toutes les pages, est la porte-parole de l’auteur. Née à Jaffa, juive de tradition séfarade elle aussi, dans cette Palestine autrefois ottomane, là où les familles juives, chrétiennes et musulmanes faisaient alors bon ménage, partageaient la même langue arabe, ne dormant toutefois que d’un seul œil pour ne pas susciter la fureur d’un sultan de La Sublime Porte qui, telle une éruption volcanique inopinée, ferait subir sa mauvaise humeur aux minorités de son empire, ou se vengerait sur elles des convoitises d’un puissant voisin.

Rachel-Arditi est convaincue que deux intervenants extérieurs ont détruit cette fragile, mais réelle cohabitation. Ou plutôt qu’un seul, l’Occident, qui depuis les Croisades jusqu’aux Traités de Sèvre et de Lausanne n’a jamais compris l’Orient, se limitant à le dépecer en zones d’influences et à dresser ses composantes les unes contre les autres. C’est encore l’Occident qui est à l’origine de l’arrivée en Palestine dès la fin du 19ème siècle de juifs ashkénazes fuyant les pogroms dont ils étaient victimes en Europe de l’Est, à la recherche de nouvelles terres et bientôt d’un pays où ils seraient enfin en sécurité et surtout chez eux.

Rachel les connaît bien pour avoir bénéficié un jour de l’asile d’un kibboutz créé par ces jeunes hommes et femmes inventifs, travailleurs et sûrs d’eux-mêmes. Comment cette juive séfarade née en Palestine aurait-elle pu s’entendre avec ces juifs venus du Nord et qui parlaient yiddish? La cohabitation devait être encore plus difficile avec les Palestiniens chrétiens ou musulmans, qui voyaient dans ces nouveaux-venus, non seulement des concurrents, mais des envahisseurs.

«Pas de réconciliation ni de cohabitation possibles sans que le cœur ne s’en mêle et joue sa partition»

Arditi connaît la suite de cette histoire qui dans son roman s’achève en 1982. Il en connaît aussi les prolongements. Un mur désormais sépare deux peuples qui auraient dû cohabiter. Mais notre auteur veut encore rêver. Son roman crée le personnage d’Ida, seule rescapée d’une famille ashkénaze exilée en Palestine, qui devient la sœur adoptive de Rachel et l’épouse de Mounir, un jeune arabe chrétien qui a grandi avec elles sous le même toit. Miracle de l’amour…romanesque!

L’auteur n’est pas dupe. Il pressent que le chemin de la réconciliation sera long et difficile. Tout commence par l’écoute de l’autre et de sa douloureuse histoire de vie. Le premier pas du dialogue consiste à jouer le rôle de son partenaire ou de son antagoniste, imaginer vivre ce que l’autre a vécu et souffert.

Pas de réconciliation ni de cohabitation possibles sans que le cœur ne s’en mêle et joue sa partition. Il fallait bien cinq cent pages pour nous y faire croire.

Guy Musy

28 octobre 2020

L'écrivain Metin Arditi est né à Ankara en 1945 | © Metin Arditi/Wikimedia/CC BY-SA 4.0
28 octobre 2020 | 07:36
par Guy Musy
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