Martin Luther. (Photo: DR)
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Martin Luther. (Photo: DR)

Réforme et… réformes


Reconnaissance et félicitations à l’équipe de RTSreligion pour nous avoir narré le périple helvétique de la “Réformation” inaugurée par Luther en 1517. Une réforme  parmi  toutes les réformes qui l’ont précédée ou suivie. L’Eglise, en effet, n’a pas attendu le moine de Wittenberg pour savoir qu’elle était semper reformanda. Même le pape Alexandre VI en était, semble-t-il, persuadé.

L’influence de Luther dans ce processus fut en Suisse secondaire et même marginal. D’autres réformateurs locaux (Zwingli, Calvin, Oecolampade, Bullinger, Farel, Viret etc.) furent tout aussi prestigieux, pertinents et efficaces. Luther, toutefois, alluma le feu qui pour de longs siècles mit la Confédération en émoi. Ses protestations contre le commerce des indulgences et les abus du haut et du bas clergé, son plaidoyer en faveur de la liberté du chrétien n’ont pas laissé indifférents les humanistes helvétiques qui se préoccupaient de “recadrer” cette vieille dame légère qu’était devenue l’Eglise romaine.

Les émissions de la RTS ont voulu couvrir tout le territoire suisse pour analyser l’événement, relevant toute la diversité des situations. Un seul exemple suffira pour s’en convaincre: l’introduction de la Réforme dans le pays de Vaud sous la pression de l’occupant bernois n’a rien de commun avec la libre adhésion des Zurichois aux “thèses” prêchées par Zwingli.

Une dominante ou une constante dans cette fresque polymorphe. Sauf rarissimes exceptions, les mobiles religieux ou spirituels en faveur du changement de foi ne furent pas prépondérants. De même, les raisons qui militaient pour le rejet de la Réforme. Ce furent d’abord des avantages matériels ou financiers que la Réforme faisait espérer à ceux qui étaient tentés d’y adhérer; ou, à l’inverse, chez les opposants, c’était le risque d’en perdre s’ils devaient l’adopter. Sans parler des ambitions militaires et politiques communes aux uns et aux autres. Cette hypothèse est largement mise en valeur par cette série d’émissions.

Il faudra attendre une ou deux décennies avant que les adeptes de la Réforme et ceux qui lui résistaient puissent percevoir le fondement spirituel de leur attitude.

A première vue, il serait difficile de la contester. Ainsi, l’introduction de la Réforme à Genève accompagne les luttes des bourgeois contre le Duc de Savoie, allié de l’évêque, qui menacent d’annexer leur ville et de supprimer leurs franchises. Ailleurs, à Berne, Bâle ou Zurich, le phénomène s’explique par le désir des bourgeois de s’approprier des biens de l’Eglise au profit d’une cité qui régirait souverainement à la fois les affaires civiles et ecclésiastiques. Luther n’avait-il pas obtenu le ralliement à ses idées des princes allemands en faisant miroiter à leurs yeux cette alléchante perspective? A l’inverse, la résistance des Fribourgeois à la Réforme s’expliquerait par la crainte de perdre le bénéfice des indulgences achetées à grand prix et le déficit économique qui suivrait l’abolition du service mercenaire prônée par Zwingli.

J’avoue éprouver quelques réserves face à cette lecture “matérialiste” de cette page d’histoire. Comme si l’adhésion à la foi nouvelle ou le maintien des anciennes croyances n’était motivé que par l’appât du gain. Il faudra attendre une ou deux décennies avant que les adeptes de la Réforme et ceux qui lui résistaient puissent percevoir le fondement spirituel de leur attitude. Ils seront alors en mesure d’en développer et d’en exprimer toute la richesse. Ce sera pour les protestants le siècle des confessions de foi et pour les catholiques les décrets du Concile de Trente. Les émissions de la RTS auraient gagné en authenticité en mettant davantage en valeur ces effets tardifs. Ils constituent encore aujourd’hui l’essentiel du matériau qui fait l’objet de nos rencontres œcuméniques.

Enfin un constat final relevé par nos historiens: la Suisse n’existerait pas aujourd’hui si elle n’avait pas été pluriconfessionnelle. Elle a donné au cours de son histoire un témoignage de cohabitation, parfois rugueuse, qui permet à d’autres de s’en inspirer. Ce n’est pas le moindre fruit de ces cinq cents ans de coexistence interconfessionnelle. Elle connut ses heures sombres. Mais elle a aussi le mérite d’avoir existé et d’avoir …duré.

Guy Musy | 25.11.2016

Guy Musy

Le Frère Guy Musy est né en 1936 à dans le canton de Fribourg. Entré dans l'ordre des Frères Prêcheurs en 1956, il accomplit ses études de théologie en Belgique puis en Suisse. Ordonné prêtre en 1962, il poursuit ses études à la Faculté évangélique de l’Université d’Heidelberg, avant d’être rappelé en Suisse pour prendre en charge l’aumônerie catholique de l’Université de Lausanne.

En 1970, il répond à un appel de ses supérieurs qui l’envoient au Rwanda. Il y demeurera quelques vingt ans durant lesquels ils assumera différents ministères: aumônier à l'Université nationale de Butare, puis en milieu populaire à Kigali, mais aussi responsable de la Caritas de la capitale du Rwanda.

De retour à Genève en 1989, entre autres activités, il enseigne à l’Atelier Œcuménique de Théologie et à l’Ecole de la Foi de Fribourg. Passionné d’écriture – il a déjà publié quatre volumes de ses «mémoires» – il collabore notamment, depuis plus de vingt ans, au périodique romand «L’Echo-Magazine». Enfin, il continue d’assumer depuis plusieurs années la charge de rédacteur responsable de la revue dominicaine «Sources».

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