La chapelle romane de Donatyre (11e siècle), consacrée à sainte Thècle (© Wikimedia commons)
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La chapelle romane de Donatyre (11e siècle), consacrée à sainte Thècle (© Wikimedia commons)

Sainte Thècle entre Donatyre et Daech


Donatyre est un village de la Broye vaudoise, en bordure d’Avenches, l’ancienne capitale de l’Helvétie gauloise. On y trouve une merveille de petite chapelle romane du 11e siècle, consacrée à sainte Thècle. Celle-ci fut vénérée au début du christianisme, car elle faisait partie des premiers chrétiens touchés par la prédication de saint Paul à Iconium.

Appelée aujourd’hui Konya, dans l’actuelle Anatolie turque, la ville accueillit les apôtres Paul et Barnabé pendant une année, vers l’an 47 après Jésus-Christ. Les Actes de Paul et Thècle, un texte du 2e siècle, raconte que Thècle, après avoir écouté sa prédication en secret, refuse le mariage prévu avec un païen, pour suivre Paul, au grand mécontentement de sa famille, qui fait condamner le prédicateur.

“Malgré les aléas de l’histoire et du temps, des beautés et des saintetés réapparaissent”

Elle subit ensuite de graves épreuves, qui la font considérer comme martyr. Vénérée comme égale aux apôtres par l’Église d’Orient, elle voit son culte se répandre en Occident. La cathédrale de Tarragone en Espagne lui est dédiée, des villages portent son nom en Italie et en France, de nombreuses chapelles lui sont consacrées jusqu’au Canada. Selon la légende, elle termine sa vie en ermite dans une grotte syrienne, où s’installe, au 4e siècle, le monastère Mar Takla (sainte Thècle) près de la ville de Maaloula à une cinquantaine de kilomètres de Damas. La ville est encore actuellement à majorité chrétienne et ses habitants parlent en partie l’araméen, le langage de Jésus.

Elle s’est trouvée en grave danger lors de la guerre de Syrie, lorsque les djihadistes d’al-Nosra s’en emparent en septembre 2013. Ils tuent une vingtaine de chrétiens et prennent d’autres en otages. Reconquise par les troupes gouvernementales, elle retombe sous la coupe des djihadistes en décembre, qui séquestrent douze religieuses du monastère de Mar Takla. Ils saccagent le couvent et détruisent des icônes anciennes de grande valeur. Espérons que cette vieille chrétienté puisse subsister à l’avenir.

Petit clin d’œil de la longue histoire de l’Église: dans ses Propos de table, Martin Luther, persécuté par le diable qui le taraude jour et nuit, se demande ce que veut dire l’«écharde dans la chair» dont se plaint saint Paul, une énigme qui n’a jamais trouvé d’explication communément admise par les commentateurs. Lui, en tout cas, rejette une interprétation qu’il attribue aux «papistes», celle d’une passion pour Thècle, jeune et belle vierge, qui se serait exagérément attachée à lui. Ce n’est guère à quoi incitent les Actes de Paul et Thècle, d’inspiration plutôt gnostique, qui font au contraire un éloge soutenu de la continence et de la virginité. Cependant ce texte, que dénonce Tertullien, connaît une importante diffusion en grec, syrien, arménien et latin.

Nouveau paradoxe de l’histoire, c’est la conquête bernoise qui met Donatyre (Dona Thecla) dans l’orbite protestante. La chapelle, comme beaucoup d’autres, connaît l’iconoclasme et voit disparaître ses peintures. Une rénovation au début du 20e siècle réinscrit dans l’abside la figure du Christ en gloire dominant les douze apôtres, inspiré des fresques de l’église clunisienne de Montcherand près d’Orbe. C’est ainsi que malgré les aléas de l’histoire et du temps, des beautés et des saintetés réapparaissent.

Jean-Blaise Fellay | 13.02.2017

Jean-Blaise Fellay

Né en 1941, entrée chez les jésuites en 1961, spécialiste de l’Histoire de l’Eglise, est engagé comme directeur spirituel aux Séminaires diocésains des Diocèses de Lausanne, Genève et Fribourg et de Sion.

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