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Henri Tincq dénonce la 'grande peur' des catholiques en France

Henri Tincq, ancien journaliste religieux du Monde, s’inquiète de l’évolution du catholicisme en France. Dans son dernier livre «La grande peur des catholiques de France», il dénonce. «Je ne reconnais plus mon Eglise», affirme-t-il, soucieux de préserver l’héritage de sa génération, imprégnée du concile Vatican II.

Pourquoi parler de ‘grande peur’ des catholiques?
Henri Tincq:
Le mot de peur ne me semble pas excessif. Cette peur a commencé avec les manifestations contre le mariage homosexuel en 2012-2013. Il y a eu un réveil de la mobilisation des catholiques de droite contre les projets de loi de la gauche. Plus que contre le mariage homosexuel, la révolte était fondée sur un sentiment d’hégémonie culturelle de la gauche libérale et libertaire. Comme un élément supplémentaire face à une série de défaites morales pour l’Eglise: l’avortement, le Pacs, le divorce, la loi sur la fin de vie. Avec la conviction que cette gauche culturelle et morale provoque la défaite des valeurs chrétiennes.

Mais il n’y a pas que cela, non?
La deuxième peur, c’est l’islam. Dans les années 1960-1970, les batailles pour l’intégration des immigrés, les sans-papiers, c’était celles des croyants. Or depuis cinq-six ans, les sondages indiquent que les catholiques ne se comportent pas différemment de l’ensemble des Français sur le plan de l’accueil des immigrés, sur les questions de voile, de construction de mosquées.

Comme quoi, 40 ans de dialogue interreligieux n’auraient pas servi à grand-chose. On comprend bien les raisons. Le contexte de l’islam a changé et il a eu les attentats terroristes. Et l’assassinat du Père Jacques Hamel, égorgé dans son église, en célébrant la messe. C’est la première fois depuis la Guerre de Vendée qu’un prêtre est tué à l’autel en France. La peur est aussi rattachée à la situation dramatique des chrétiens d’Orient, notamment de Syrie et d’Irak. Le sentiment d’une confrontation planétaire entre le christianisme et l’islam devient de plus en plus présent.

Et il y a la peur de la laïcité, de plus en plus militante et agressive. Avec un leitmotiv: il ne faut pas faire de cadeaux aux musulmans et aux religions en général.

«Les évêques français sont tétanisés par les divisions du corps catholique»

On serait donc entré dans une «guerre» entre le christianisme et l’islam?
Je ne le crois pas. Mais la guerre en Syrie, l’assassinat du Père Hamel, un antisémitisme d’origine musulmane, tout cela accrédite l’idée que cet islam n’est pas importable facilement dans un pays comme la France, malgré la tradition de dialogue et d’hospitalité.

Comme symptômes de la peur, il y a des discours qui marchent dans une certaine droite catholique. D’abord, on prétend que les musulmans pratiquants seraient désormais plus nombreux chez nous que les catholiques pratiquants. Et ne va-t-on pas transformer nos églises vides en mosquées? Mais dans la petite église de campagne au fond de la campagne de Normandie, il n’y a pas de musulmans. Et juridiquement, c’est assez compliqué de réaffecter une église, car elles dépendent des communes.

En matière d’accueil des réfugiés, les appels répétés du pape François se heurtent à une certaine surdité en France. Ce pape ferait preuve d’angélisme, il n’a pas idée de la gravité de la menace islamique. Et son discours naïf sur l’accueil va ruiner l’âme chrétienne de l’Europe. On n’est pas loin, dans certains milieux catholiques français, de partager les idées de Victor Orban en Hongrie.

Quelle catégorie de croyants a pris plus d’importance que les autres dans le panorama des catholiques français?
Il y a dix ans, je ne voyais aucun avenir pour les intégristes de Mgr Lefebvre, que je voyais évoluer comme une secte… Or certains des intégristes sont en train de se réconcilier avec Rome. Le pape François et le pape Benoît XVI ont posé des gestes à leur égard, au nom de l’unité des chrétiens. On dit qu’ils ont des prêtres et des séminaristes et qu’il faut donc les réintégrer dans l’Eglise. Je suis contre, car la gravité du schisme ne se mesure pas au nombre de séminaristes.

L’évêque intégriste Mgr Bernard Fellay, lors d’une ordination à Ecône (photo Jacques Berset)

La frontière avec les autres catégories de chrétiens s’amenuise grâce aux communautés nouvelles qui font de l’identitaire. Ces communautés ne remettent pas en cause Vatican II. Mais leur vision du monde, leur conception de la liturgie, les messes en latin, l’abus de la soutane, la formation très traditionnelle donnée font que la frontière avec les intégristes et les communautés nouvelles se réduit. D’où la multiplication des gestes, du côté du jeune clergé, pour réaffirmer sa foi catholique, dans sa dimension liturgique traditionnelle et dans son identité. Ce ne sont pas des «anti-conciliaires», mais leur notion du Concile est sans perspective historique. Pour eux, l’Eglise, c’est les prosternations, les processions, les adorations du saint-sacrement, le culte des reliques, etc.

A l’époque que j’ai connue, celle de Vatican II, des mouvements d’Action catholique, la JOC, la JAC, on demandait aux fidèles de sortir de l’Eglise pour aller dans le monde. Maintenant on demande aux jeunes catholiques qui viennent d’un monde déchristianisé de rentrer dans leur Eglise pour retrouver des certitudes et des symboles.

Mais, vu de Suisse, le catholicisme français apparaît comme vivant et bouillonnant?
Oui, ça traduit la diversité d’une Eglise. Mais ça la paralyse car ce qui apparaît comme une variété est, en fait, le reflet des divisions. Regardez ce fait majeur: en 2017, avant le second tour des présidentielles, les évêques français ont refusé de se prononcer contre Marine Le Pen. Ils sont tétanisés par les divisions du corps catholique. Ils sont criblés par les affaires de pédophilie et pénalisés par la faiblesse cléricale: il n’y a aujourd’hui plus que 12’000 prêtres en France, dont la moitié a plus de 75 ans. Il y en avait 40’000 dans les années 1960.

«Les enquêtes sociologiques montrent que s’il n’y a que 2% de pratiquants, 56% des Français se disent catholiques»

On peut se réjouir du bouillonnement de la France, mais ça paralyse un épiscopat qu’on n’entend plus dans les médias. Avant, le cardinal Jean-Marie Lustiger ou le cardinal Albert Decourtray, archevêque de Lyon, prenaient position régulièrement contre Jean-Marie Le Pen. Maintenant les évêques n’osent plus. Je regrette que l’Eglise de France ait perdu ces grandes voix d’intellectuels, de prélats qui prenaient position.

La crise de la foi catholique n’est-elle pas une crise des croyances en général?
D’accord, mais le problème vient aussi de la poussée de l’islam. Quand vous avez 5 millions de musulmans, concentrés dans certaines régions, ça relativise le jugement sur le dialogue avec l’islam. Moi-même, j’ai eu longtemps une vision irénique de ce dialogue. Et de moins en moins. Regardez Tariq Ramadan, bien connu en Suisse, qui m’avait séduit. Voyez ce qu’il est devenu…

Mais en face quelles sont les forces? La peur des catholiques de France, c’est celle d’une institution en plein délitement. Aujourd’hui, on ne compte plus que 600 séminaristes et, à part dans les communautés nouvelles, il n’y a plus de vocations. On est tombé à moins de 100 ordinations sacerdotales, alors qu’en 1950, on était à 1000 ordinations par an! Alors on fait venir des prêtres de l’étranger. Et ça ne se passe pas sans difficultés. Et ça va de pair avec un effondrement des pratiques: il n’y a plus que 2% de catholiques pratiquants réguliers, le nombre des baptêmes tombe. Idem pour celui des mariages religieux ou des enfants catéchisés, qui ne sont plus que 15%.


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Pour Marcel Légaut, philosophe chrétien, si la France s’est déchristianisée si rapidement, c’est qu’elle n’était pas évangélisée en profondeur…
La fille aînée de l’Eglise n’est pas fondamentalement chrétienne, le problème n’est pas nouveau. Mais, quand même, les enquêtes sociologiques montrent que s’il n’y a que 2% de pratiquants, 56% des Français se disent catholiques. Ils continuent de se rattacher au catholicisme par le souvenir, la culture, etc. Ça ne veut pas dire pratiquer, mais avoir une religion d’identification.

De son côté, Emmanuel Macron a récemment tendu la main aux évêques français aux Bernardins à Paris…
Il n’y avait pas matière à une telle polémique. Parler d’atteinte à la laïcité est absurde. Pourquoi le président de la République ne dirait-il pas: ›Je compte sur vous, les évêques, car historiquement vous avez beaucoup apporté à la France’? Qui peut le nier? Les Lamennais, Lacordaire avec les catholiques libéraux, les catholiques sociaux après la guerre, le parti MRP, le syndicat CFTC, etc. Dire comme certains membres de la droite que les catholiques d’autrefois étaient tous marxistes et qu’ils n’ont pas su transmettre la foi est très injuste.

Qu’est-ce que vous demandez à Dieu dans votre prière?
Je ne prie pas pour revenir en arrière. Je suis nostalgique, mais pas passéiste. L’Eglise d’autrefois était le centre du monde avec la messe du dimanche, le patronage, la procession de la Fête-Dieu.Mais je regrette la droitisation dans les comportements et dans les discours. Et la trop grande timidité de l’Eglise qu’on entend peu sur les sujets pointus. Et je regrette la déperdition de l’engagement social, œcuménique, missionnaire, qui était typiques de l’Eglise après le Concile. (cath.ch/bl)

Henri Tincq, La grande peur des catholiques de France, Paris, 2018, Grasset, 204 pages

Pour Henri Tincq, «à l’époque de Vatican II, on demandait aux fidèles de sortir de l’Eglise pour aller dans le monde. Maintenant on demande aux jeunes catholiques de rentrer dans leur Eglise pour retrouver des certitudes». | © Bernard Litzler
3 mai 2018 | 18:00
par Bernard Litzler
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