Dossier

«L'homme ne vit pas seulement de pain»

3

Différentes nourritures co-existent pour alimenter l’humanité: les nourritures physiques qui alimentent le corps, les nourritures mentales qui accroissent la connaissance et les nourritures spirituelles qui touchent le plus profond de l’être. «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur» dit le Deutéronome.

Maurice Page

Dès le début de l’Eglise, le rapport entre nourritures terrestres et nourritures célestes a interrogé les chrétiens. «L’alimentation est centrale à la vie humaine. On ne mange pas n’importe quoi. Chaque culture détermine ce qui est comestible, ce qui est bon, ce qui est mauvais», relève Béatrice Caseau, professeure d’histoire byzantine à l’université de Paris-Sorbonne et auteure d’une somme sur la culture alimentaire à Byzance. 

Ce qui change entre l’Antiquité et le Moyen Age entre la société païenne et chrétienne c’est l’adoption d’une éthique alimentaire avec une insistance sur la frugalité. Certes, des textes antiques notent ce comportement, mais la frugalité est réservée aux philosophes, explique l’historienne dans un entretien à France Culture. Le christianisme démocratise ce principe de vie. Chaque chrétien est concerné par une consommation contrôlée de l’alimentation et de la boisson.

Pas d’aliments interdits pour les chrétiens

Béatrice Caseau, professeure d’histoire byzantine à l’université de Paris-Sorbonne | Capture d’écran

La dimension religieuse est fondamentale, mais elle est différente de celle du judaïsme puis de l’islam. Le lien ne se fait plus à travers une liste d’aliments ou de boissons interdites, mais à travers un rythme alimentaire qui se calque sur la passion du Christ. Les chrétiens établissent un jour de jeûne le vendredi, jour de la mort de Jésus et un deuxième le mercredi, jour de l’entrée dans sa passion. La Semaine Sainte est ainsi intégrée dans la semaine de tous les chrétiens. On y rajoute ensuite des temps plus spécifiques, en préparation des grandes fêtes, comme le carême et l’avent.

Jésus dépasse la loi juive

Le Christ lui-même suit la loi juive et donc est soumis à ses interdits, mais les évangiles rapportent plusieurs épisodes où il prend de la distance en prônant une loi supérieure à celle de l’Ancien Testament, rappelle l’historienne. Dans les Actes des apôtres (10.10-16), Pierre a une vision où il voit tous «les animaux quadrupèdes, ceux qui rampent sur la terre et ceux qui volent dans le ciel» et une voix lui dit «Tue et mange». Ce récit illustre très bien la difficulté des premières générations chrétiennes de faire la transition d’un dégoût des aliments interdits à une forme de liberté par rapport à l’alimentation. Jésus dit en substance que ce qui passe par le ventre n’a pas de conséquences sur le spirituel. L’éthique chrétienne se déconnecte ainsi de la question de la pureté rituelle.

Lorsque Basile de Césarée, Père de l’Eglise du IVe siècle, interdit de manger du chien ou du vautour, c’est pour une raison d’hygiène et de santé et pas du tout parce que Dieu a interdit de les consommer, rapporte Béatrice Caseau. Raison pour laquelle, il n’y a plus d’exclusion de la viande de porc, ni de listes d’animaux à rejeter par définition. Le christianisme tient compte des éléments de la nature et rejette les aliments répulsifs ou nuisibles à la santé.

Les apologistes chrétiens expliquent que le judaïsme est resté sur les interdits dans une interprétation très matérialiste de la loi, alors que c’est le comportement des animaux qui est visé. Ainsi, le chrétien ne doit pas se comporter comme un porc pour dire grossièrement les choses. Le texte biblique est conservé, mais on lui donne une nouvelle exégèse.

Un changement long à se faire  

Le changement se fait sur une longue période par la prédication des responsables religieux qui définissent un comportement et des normes, souligne l’historienne. Le contrôle de soi et la frugalité visent surtout une aristocratie habituée aux banquets antiques qui servent aussi à faire étalage de sa richesse. Même si la surabondance est ensuite redistribuée. Face à l’ostentation, se développe aussi la notion de partage qui se manifeste notamment dans la création d’hospices ou de maisons de charité confiées à l’Eglise.

Au fur et à mesure que s’impose cette éthique alimentaire chrétienne, on considère comme barbares ceux qui ne la respectent pas. L’ennemi est décrit comme celui qui est vorace, qui mange mal ou qui se gave.

Mosaique romaine de banquet, en dépôt au musée de Boudryy (NE)

A l’exemple des moines

Béatrice Caseau note en outre l’influence du régime des moines qui sont considérés comme les plus proches de l’idéal chrétien. Ce régime combine les connaissances de la médecine de l’époque avec le souci ascétique. La théorie des ‘humeurs’ classifie et répartit ainsi les aliments en chauds-froids, secs-humides. La viande et le vin sont par exemple des aliments qui ‘échauffent’ le sang et donc qui stimulent la sexualité. Raison pour laquelle, il y a chez les moines un contrôle voire une interdiction de la consommation de viande et de vin. Se crée aussi une aspiration à se libérer de la matière et de la nourriture pour vivre comme des anges. On le retrouve chez Siméon le stylite qui, à la fin de sa vie, ne se nourrit plus que de l’eucharistie.

Ce modèle est l’idéal pour les moines, mais le paysan qui travaille au champ a besoin de nourriture consistante pour y parvenir, avertit l’historienne. L’aristocratie est, elle, peu encline à abandonner la pratique du banquet comme signe de supériorité sociale. L’influence de l’Eglise reste donc relative. Elle demande par exemple que les tavernes soient fermées les veilles de fête pour éviter que des gens n’arrivent saouls à l’église

Pas de viande mais le meilleur des poissons

La démarche du jeûne mettra encore plus de temps à se mettre en œuvre. L’année compte un très grand nombre de jours de jeûne. L’aristocratie s’y soumet, mais en biaisant, en contournant la loi. On mangera certes du poisson au lieu de viande, mais on s’efforcera d’avoir le meilleur, on se gavera de crustacés. Et finalement on remplace par l’abondance ce qui est sensé être un moment de contrôle alimentaire.

«L’homme ne vit pas seulement de pain» | © Flickr/CC-BY-ND-2.0

Du vin pour célébrer les saints

L’historienne française relate un autre phénomène intéressant: le passage d’un christianisme plutôt festif, en particulier autour du culte des saints, à un christianisme nettement plus ascétique. Sainte Monique, la mère de saint Augustin, arrivait avec des jarres de vin et des paniers de victuailles pour faire la tournée des tombes des saints. A la fin les gens n’étaient plus très frais. Le concile de Carthage, à la fin du IVe siècle, doit interdire les banquets organisés à l’intérieur des églises.

Augustin, puis Ambroise, vont protester avec vigueur contre ces pratiques et chercher à les éliminer. En Orient, Clément d’Alexandrie et Basile de Césarée sont très opposés aux excès alimentaires et même à la gastronomie. Au lieu de festoyer pour les fêtes des saints, on introduit un jeûne préparatoire en partageant la nourriture avec les pauvres.

Pourquoi jeûner?

«Nous pouvons nous demander quelle valeur et quel sens peuvent avoir pour nous, chrétiens, le fait de se priver de quelque chose qui serait bon en soi et utile pour notre subsistance» s’interrogeait le pape Benoît XVI en 2009 dans son message pour le carême. Se référant explicitement à saint Augustin, il soulignait que «le jeûne est d’un grand secours pour éviter le péché et tout ce qui conduit à lui» […] Le jeûne est sans nul doute utile au bien-être physique, mais pour les croyants, il est en premier lieu une ‘thérapie’ pour soigner tout ce qui les empêche de se conformer à la volonté de Dieu.»

Pour saint Augustin, rien n’est plus utile que le jeûne pour le salut | peinture de Sandro Botticelli 1480

Pour le pape, «la pratique fidèle du jeûne contribue en outre à l’unification de la personne humaine, corps et âme. […] Se priver de nourriture matérielle qui alimente le corps facilite la disposition intérieure à l’écoute du Christ et à se nourrir de sa parole de salut. Avec le jeûne et la prière, nous Lui permettons de venir rassasier une faim plus profonde que nous expérimentons au plus intime de nous: la faim et la soif de Dieu.»  (cath.ch/mp)

Béatrice Caseau: Nourritures terrestres, nourritures célestes, la culture alimentaire à Byzance, Paris, 2015, 390 p.

Suite
Au démon qui le tente, Jésus répond: «Il est dit: l'homme ne vit pas seulement de pain.» Le Christ au désert, Ivan Kramskoi 1872

Série de carême
Nourritures terrestres, nourritures célestes

Le jeûne est l'une des démarches traditionnelles de Carême. Par la privation volontaire de nourriture, le fidèle veut davantage se mettre à l'écoute de Dieu, en remplaçant la nourriture terrestre par la nourriture céleste. Au fil de sept épisodes, cath.ch dévoile sous un angle différent, chaque vendredi du temps de Carême, les liens que nous tissons entre alimentation et spiritualité

Articles