Autriche : troisième voyage du pape Jean Paul II du 19 au 21 juin

APIC-Dossier

Une Eglise en crise qui attend des réponses

Maurice Page, Agence APIC

Fribourg, 17 juin 1998 (APIC) Pour son troisième voyage en Autriche, du 19 au 21 juin le pape Jean Paul II trouvera une Eglise locale en pleine crise, profondément secouée par des scandales et des divisions. Les trois béatifications célébrées à Vienne, dont celle de Sœur Restituta Kafka exécuté par les nazis en 1943, risquent fort de passer au second plan bien après les conflits au sein de l’Eglise. Selon les observateurs, seule une minorité des catholiques attend avec impatience cette venue du pape. C’est dire si Jean Paul II devra faire preuve de beaucoup de charisme pour apporter réconfort et encouragement aux catholiques autrichiens.

Depuis plusieurs années, l’Eglise en Autriche est en proie aux crises et aux difficultés. Dans un pays qui compte 78% de catholiques, les conflits ont largement débordé les frontières de l’Eglise, prenant une dimension sociale voire politique. Pour les évêques autrichiens, cette visite doit être l’occasion de restaurer l’esprit de communion et d’effacer l’image négative dont souffre l’Eglise. Les fidèles attendent de leur côté des réponses à des questions devenues brûlantes.

Beaucoup de catholiques espèrent avec impatience une prise de position du pape sur les revendications la «Pétition du peuple de Dieu» dont l’Autriche est le pays d’origine, sur le scandale du cardinal Groër accusé d’abus sexuels, ou encore à propos de Mgr Kurt Krenn, le très contesté évêque de Sankt-Pölten. On ne peut guère imaginer que Jean Paul II puisse faire l’impasse sur ces thèmes délicat, même si les menaces de boycott ou de manifestations se sont faites plus discrètes ces dernières semaines.

La visite du pape en Autriche ne doit pas servir à cacher les turbulences mais aider à regarder la réalité en face, souligne Mgr Johann Weber, président de la Conférence épiscopale. Il tient par ailleurs fortement à rappeler qu’en Autriche les efforts pastoraux sont extraordinaires et que pratiquement jamais auparavant il n’y a eu un engagement aussi intense des prêtres et des laïcs. Malgré ses crises internes, l’Eglise autrichienne reste très vivante. Avec ses 4’950 prêtres diocésains et religieux, elle dispose d’un clergé encore nombreux, même s’il est vieillissant. Quant aux Congrégations religieuses féminines, elles rassemblent 6’600 membres. L’Eglise autrichienne est fortement engagée dans le débat social en faveur des étrangers ou de la solidarité internationale envers les pays de l’Est et le tiers monde.

Salzbourg, Vienne et Sankt-Pölten au programme

Le programme de la visite papale prévoit trois étapes et trois journées : Salzbourg, Sankt-Pölten et Vienne avec dans chaque lieu une grand messe solennelle. Aux traditionnelles rencontres avec le président de la République, le corps diplomatique et les évêques du pays, s’ajoutera dimanche une visite aux malades dans un hospice de Vienne. Le programme ne prévoit par contre pas de rencontre particulière avec les jeunes.

Les pronostics avant la visite de Jean Paul II à Paris, en été dernier, étaient aussi très réservés, ce fut un grand succès, rappelle Mgr Christoph Schönborn. Le cardinal-archevêque de Vienne, qui passe pour un «papable», refuse le pessimisme ambiant : «Jean Paul II, même dans la dernière phase de son pontificat est capable de créer la surprise. Sa relation à Dieu est si intense qu’elle n’a pas besoin toujours d’une communication verbale. Les gens ressentent fortement la cohérence entre sa personne et ce qu’il représente». Paradoxalement Jean Paul II est probablement plus populaire aujourd’hui chez les personnes qui ont pris leurs distances avec l’Eglise que chez les pratiquants. Sa personnalité sans compromis, son attachement indéfectible à des vérités qui dépassent l’esprit du temps et les modes, lui valent un respect certain.

Le milieu catholique, qui s’est tardivement ouvert, revendique de son côté, parfois de manière véhémente une plus grande démocratie dans l’Eglise. C’est en Autriche que la «Pétition du peuple de Dieu» a été lancée en 1995, récoltant plus de 500’000 signatures, avant de gagner l’espace germanique puis l’Europe. Meilleure écoute de la base, ordination d’hommes mariés, accès des femmes au sacerdoce, approche plus positive de la sexualité sont devenus des revendications récurrentes. Elles ont encore été renforcées par l’instruction romaine de novembre 1997 sur la collaboration des laïcs au ministère des prêtres. Pour la première fois peut-être un évêque, Mgr Rheinold Stecher, a vertement critiqué le document romain et la façon de gouverner du Vatican. L’ancien évêque d’Innsbruck a immédiatement obtenu un large soutien dans le clergé et la population. Du côté de ses confrères en revanche la gêne était évidente. Aujourd’hui les sondages donnent deux-tiers des catholiques favorables aux demandes de la «Pétition du peuple de Dieu».

Un cardinal accusé d’abus sexuels

Deuxième épine dans le pied, pour L’Eglise autrichienne et pour Rome, l’»affaire Groër». Le cardinal avait été contraint de démissionner en 1995 de son poste d’archevêque de Vienne après des accusations d’abus sexuels sur des jeunes et des mineurs commis dans les années 70 dans une institution catholique d’Hollabrunn, où il était enseignant. L’affaire a rebondi au début de l’année après de nouveaux soupçons concernant cette fois-ci l’abbaye bénédictine de Göttweig, dont Mgr Groër était membre. Rome a alors ordonné une enquête canonique extraordinaire à Göttweig. Mis sous pression par l’opinion publique puis par les évêques eux-mêmes qui jugent les accusations fondées, le cardinal Groër après des demi-aveux s’est retiré dans un couvent en Allemagne. La clarté n’a cependant pas encore été faite. Là aussi on attend une parole du pape puisque Mgr Groër, en tant que cardinal dépend directement et uniquement de lui. Selon Mgr Krenn, Jean-Paul ne devrait cependant pas prendre directement position sur l’»affaire Groër» au cours de ce voyage. Une participation du cardinal Groëër à la visite pontificale est néanmoins exclue.

Nominations d’évêques contestés

Le conflit dans le diocèse de Skt-Pölten, où se rendra Jean Paul II samedi, est un troisième point noir pour l’Eglise autrichienne. Dès sa nomination en 1991, Mgr Kurt Krenn, réputé conservateur et autoritaire, provoque de fortes oppositions dans son diocèse puis au sein de la Conférence épiscopale. Dernier épisode en date, le limogeage par Mgr Krenn du Père Udo Fischer, justement un des dénonciateurs de l’»affaire Groer», a suscité une vague d’indignation sans précédent. L»’affaire Groër» et le conflit à Sankt-Pölten ont ramené au premier plan de l’actualité la délicate question de la nomination des évêques. L’orthodoxie des opinions sur quelques points controversés ne sauraient être le gage d’un bon évêque, rappelle-t-on. Beaucoup attendent, à l’instar de ce qui s’est passé finalement à Coire avec Mgr Wolfgang Haas, que le Vatican, à défaut de reconnaître ses erreurs, tente néanmoins de les réparer. Mgr Krenn souhaitede son côté que la venue de Jean Paul II soit un premier pas pour retrouver des repères pour la vérité et la paix plutôt que de se perdre en d’éternelles discussions.

1200 ans pour l’archidiocèse de Salzbourg

La venue du pape à Salzbourg marquera le 1’200e anniversaire de l’archidiocèse fondé en 798. L’archevêque, Mgr Georg Eder, attend de la visite du pape un encouragement et une espérance. La résignation, le découragement des prêtres, des religieux et des agents pastoraux constituent le plus grand danger, même si la situation dans son diocèse s’est normalisée. Dans un temps d’épreuves, les bergers comme les brebis ont besoin de consolation, relève-t-il. Le jubilé de l’archidiocèse de la ville de Mozart, qui joua un rôle de premier plan durant plusieurs siècles, sera par ailleurs largement célébré à travers de nombreuses manifestations populaires, religieuses et scientifiques. On attend 15’000 personnes pour célébrer la messe autour du pape dans la cathédrale et sur la place. Une grande fête des familles se déroulera parallèlement dans un parc de la ville.

Trois béatifications dimanche sur la Place des héros de Vienne

La personnalité des trois béatifiés de dimanche sur la Place des Héros, à Vienne, n’est pas sans connotation sociale et politique. Soeur Restituta Kafka, exécutée par les nazis en 1943, incarne l’esprit de résistance face à une idéologie destructrice et au combat contre l’Eglise. Religieuse infirmière, très populaire, pour le secours qu’elle apportait aux exilés et persécutés de toute sorte, Soeur Restituta refusa de retirer les crucifix des chambres des malades comme le voulaient les nazis. Arrêtée pour avoir composé un poème satirique sur la personne d’Hitler, elle est condamné à mort pour haute trahison le 29 octobre 1942 et guillotinée à la prison de Vienne le 30 mars 1943. Quatre mois avant son exécution, la Gestapo avait décidé de ne pas rendre son corps à sa communauté de peur d’en faire une martyre.

Jakob Kern, jeune chanoine de l’Abbaye des prémontrés de Geras, mort en 1924, se fit après la première guerre mondiale et la fin de l’empire austro-hongrois, le défenseur de la réconciliation entre les peuples allemand, autrichien et tchèque. Le jeune homme est d’abord officier dans l’armée impériale autrichienne. Gravement blessé en 1916 sur le front italien, il décide alors de devenir prêtre. Il entre en 1920 à l’Abbaye de Geras où il est ordonné prêtre en 1922. Malgré plusieurs séjours à l’hôpital, Jacob Kern se lance alors dans une intense activité pastorale à l’abbaye et dans les paroisses de la région. Il meurt le 20 octobre 1924 à l’âge de 27 ans.

Le Père Anton Maria Schwartz fut au tournant du siècle un apôtre de la question sociale. Fondateur de la congrégation des «Kalasantiner», il voua sa vie à la pastorale du monde du travail, en particulier des apprentis. Ordonné prêtre en 1875, il se consacre aux questions sociales et fonde sa première communauté en 1886 placée sous le patronage de saint Joseph Kalasanz, un prêtre espagnol du XVIIe siècle. La congrégation développe rapidement activités pastorales et sociales (théâtre, chant, musique, formation). Le Père Anton Maria Schwartz est mort le 15 septembre 1929.

Un voyage politique

Entre les célébrations religieuses, le voyage de Jean Paul II prendra aussi un tour politique avec la réception par le président autrichien Thomas Klestil et le corps diplomatique au palais impérial de Vienne. Au moment où l’Autriche s’apprête à prendre la présidence de l’Union européenne, on attend du pape un discours sur l’UE et la nécessité de son élargissement à l’Est. (apic/mp)

3 mai 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Copenhague: aider les victimes de la torture à revivre (180893)

APIC – Dossier

Le Centre de réadaptation et de recherche pour les victimes de la torture

Fribourg, 18août (Maurice Page/APIC) Les médecins soignant des réfugiés

chiliens et grecs à la fin des années 70, s’aperçurent qu’au delà des séquelles physiques, les conséquences psycholiques de la torture étaient

souvent beaucoup plus graves et beaucoup plus durables. Les organisations

de défense des droits de l’homme ont cherché calors les moyens de venir en

aide à ces victimes. La création en 1982 à Copenhague du Centre de réadaptation et de recherche pour les victimes de la torture fut une première

dans ce domaine. Le numéro d’avril 1993 de la revue du Haut-Commissariat

pour les réfugiés «Réfugiés» relate l’activité du centre danois.

Aujourd’hui le CRT occupe 80 personnes et les chercheurs ont pu venir en

aide à des survivants de la torture provenant de 47 pays. En 10 ans, le

Centre a accumulé une expérience irremplaçable et la plus grande bibliothèque du monde sur le sujet.

Le groupe danois a commencé son travail à partir de rien. Aucune étude

médicale systématique n’avait alors été consacrée à l’évaluation des séquelles physiques et psychologiques de la torture. La première découverte

fut que la torture est non seulement insupportable, perverse et abjecte,

mais qu’elle continue de hanter les survivants pendant des années. Il importait donc de trouver le moyen de leur venir en aide.

La seconde constatation fut que la torture ne visait pas prioritairement

à obtenir des renseignements, mais plutôt à briser la personnalité de la

victime. Les cibles des tortionnaires sont en effet de préférence de fortes

personnalités, des individus qui ont la force de combattre l’oppression,

syndicalistes, politiciens, défenseurs des droits de l’homme, membres de

minorités ethniques etc. Mais la découverte capitale de toutes ces recherches a été que les bourreaux ont tort d’affirmer que leurs victimes sont

brisées pour toute leur vie. On peut les aider.

De terribles sentiments de culpabilité

Curieusement, la torture peut engendrer de terribles sentiments de culpabilité. Simplement par exemple par le fait d’avoir survécu alors que

d’autres sont morts ou encore par le fait d’avoir livré des informations

qui ont pu nuire à d’autres personnes. Les victimes peuvent présenter des

troubles les plus divers: anxiété, trous de mémoire, dépression, manque de

respect de soi, dédoublement de la personnalité, cauchemars, maux de tête, troubles sexuels ou simplement une fatigue excessive.

Dès sa création, le CRT a eu pour objectif de rééduquer ces personnes et

d’informer les responsables de la santé sur la manière de traîter les victimes de sévices. L’intérêt suscité par cette démarche a permis la création

en 1988 du Conseil international de réadaptation pour les victimes de la

torture (CIRT) pour élargir cette démarche sur le plan international.

Au CRT, le travail de rééducation repose sur quelques principes de base.

Le traitement des symptômes physiques et psychologiques doit être simultané. Il s’agit ensuite de respecter l’individu et de lui inspirer confiance,

en évitant par exemple toute situation qui pourrait lui rappeler un interrogatoire, telle une longue attente dans un local fermé; ou encore en expliquant exactement des traitements tels qu’un électrocardiogramme, un encéphalogramme ou un acte chirurgical. Enfin un strict secret professionnel

doit être garanti.

J’étais une victime, je suis un survivant

Le modèle de psychothérapie développé au CRT part du postulat que la

victime doit être capable d’affronter et de surmonter ses traumatismes en

ramenant ses émotions à la conscience, en les réintégrant comme un événement du passé. La première phase consiste à reconstituer l’histoire du patient et à expliquer comment les signes et les symptômes du corps et de

l’esprit peuvent être liés à la mémoire de la torture. Le survivant commence à évoquer sa vie avant la torture et parvient graduellement au jour de

l’arrestation. Dans la phase émotive, alors que le patient se souvient des

séances de torture, la présence des émotions refoulées devient claire. Dans

la phase de réintégration, le survivant envisage progressivement ses épreuves sous un jour nouveau. Il comprend que ses réactions étaient celle d’un

être humain normal. Il devient capable alors d’évoquer ses tortures sans

ressentir de bouleversement émotionnel.

Après une trentaine de séances en moyenne, le survivant parvient à retrouver un comportement normal. Dans certains cas cependant, cette démarche

thérapeutique n’est pas posible. On s’oriente alors vers un traitement

d’appoint basé sur l’intrégration sociale, la formation, les langues,

l’éducation artistique, le jeu, ou encore une thérapie familiale ou de

groupe. Très souvent ces diverses formes de traitement se complètent.

«Je regarde l’avenir avec espérance plutôt qu’avec désespoir. Je n’oublierai peut-être jamais, mais je n’ai pas besoin de me souvenir constamment. J’étais une victime, je suis un survivant», écrit dans un poème Frank

Ochberg, un médecin américain qui résume ainsi parfaitement le programme

d’éducation du CRT. (apic/mp)

18 août 1993 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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