Entretien avec l’archevêque irakien Al Jamil

APIC Interview

Les prétextes de Washington à la guerre

Propos recueillis à Rome par Antoine Soubrier.

Rome, 20 janvier 2003 (APIC) Le spectre d’une guerre des Etats-Unis et de l’Angleterre contre l’Irak agite de plus en plus le monde. Irakien d’origine, Mgr Mikhael Al Jamil, représentant de l’Eglise syro-antiochienne à Rome et visiteur apostolique en Europe de son patriarcat, suit de près la situation de son pays. Confiant dans l’issue de la crise, il éprouve cependant un sentiment d’impuissance et de déception face à l’attitude des Etats-Unis. Entretien.

APIC: Dans son discours au corps diplomatique, Jean Paul II s’est dit «personnellement impressionné» par la peur qui règne aujourd’hui dans le monde. Qu’est-ce que les Irakiens appréhendent le plus ?

Mgr Mikhael Al Jamil: La principale question qui hante tous les esprits, en ce moment, est «que va-t-il se passer ?». Il est évident que si cette guerre que veut faire Washington à l’Irak éclate, elle fera inévitablement naître d’autres conflits dans le Moyen-Orient. Le pape a largement fait part de sa préoccupation à ce sujet. Les Irakiens ont surtout peur que leur pays soit divisé ou morcelé, ce qui serait une chose terrible pour ce pays, car nous avons toujours vécu dans une relative bonne unité. Les Irakiens ont peur qu’une intervention des Etats-Unis divise non seulement leur terre, mais aussi leur peuple.

APIC: C’est-à-dire?

Mgr Mikhael Al Jamil: «Il est devenu évident que les Etats-Unis ont l’intention, avec l’aide de puissances locales, d’affaiblir l’Irak du point de vue économique et même intellectuel. L’Irak aurait pu être un des meilleurs pays du Golfe, s’il avait pu se développer dans les mêmes conditions que les pays occidentaux. Mais étant situé dans cette région où se trouvent tant d’intérêts économiques, notamment avec le pétrole, il était voué à un sort de division et d’assujettissement.

APIC: La revue des jésuites italiens, «La Civiltà Cattolica», accuse les Etats-Unis d’avoir des intérêts cachés dans cette crises.

Mgr Mikhael Al Jamil: C’est évident ! Pourquoi pensez-vous que les Etats- Unis veulent attaquer l’Irak ? Avez-vous déjà entendu parler un jour d’un terroriste d’origine irakienne? Ce n’est pas le terrorisme qui est à l’origine de cette crise. Ni la question de savoir si l’Irak possède ou non des armes de destruction de masse. Il suffit de voir que de nombreux autres pays en possèdent. Ce ne sont que des excuses pour diviser l’Irak et pouvoir ainsi plus facilement utiliser le pétrole et toutes les richesses du Golfe. Si l’Irak avait été un pays pauvre, il aurait eu moins de problèmes. Il y a également la question israélienne, à la base de la volonté de Washington de frapper l’Irak. Israël est un pays qui a peur de la paix et de ses conséquences. Ses gouvernants considèrent qu’ils ne pourront pas vivre en paix au milieu de pays arabes, car il y a la question palestinienne. Ils soutiennent donc les Etats-Unis dans leur objectif d’affaiblir les pays arabes sur le plan militaire, mais aussi économique.

APIC: Les chrétiens se sont récemment mobilisés pour défendre Saddam Hussein. Est-ce par peur ? Quel rôle jouent-ils ?

Mgr Mikhael Al Jamil: Les chrétiens dans les pays arabes bénéficient en général d’une bonne situation du point de vue religieux, même si elle n’est pas, bien sûr, sans problèmes. Mais ce qui peut sembler être un manque pour un Européen, n’en est pas forcément un pour nous. Par ailleurs, le régime actuel aide les chrétiens à rester fidèles à leurs traditions et respecte leur religion. En outre, les chrétiens ne sont pas en position secondaire dans la vie sociale du pays, et inversement, peu de chrétiens blâment le régime actuel. Il suffit de constater la présence du catholique Tarek Aziz, vice-Premier ministre, au gouvernement. J’ajoute que tous les responsables d’Eglises locales que je rencontre me disent la même chose: Jean Paul II est la seule personne qui défende sans faille la population irakienne. Les musulmans sont, eux aussi, reconnaissants envers le pape pour ce soutien, ce qui explique en partie les bonnes relations entre musulmans et catholiques d’Irak.

APIC: N’y a-t-il pas une pression du régime sur les chrétiens ?

Mgr Mikhael Al Jamil: Nous ne pouvons pas être à l’écart de ce qui touche notre pays. Nous devons défendre notre identité tous ensemble. Si l’on dit que les chrétiens sont sous la pression, c’est pour chercher à les diviser. Les Etats-Unis ont sali l’image de l’Irak, notamment durant la guerre du Golfe, en 1991. Seule la chaîne de télévision CNN avait le droit de parler pour le monde entier, au début des bombardements sur Bagdad, et ils ont dit du mal de l’Irak. Je ne suis pas un spécialiste de la politique, mais je connais le peuple irakien et je peux affirmer qu’il a de nombreuses qualités. En particulier, les Irakiens sont prêts à supporter un conflit plutôt que de chercher à faire la paix en disant un mensonge pour faire plaisir aux Etats-Unis. Chaque pays a ses valeurs et ses défauts. Il faut vivre avec.

APIC: Vous pensez donc que la guerre est désormais inévitable ?

Mgr Mikhael Al Jamil: Depuis longtemps, j’ai l’impression que la guerre n’éclatera pas. Mais est-ce un désir ou une vision ? J’espère seulement que ce soit vrai. (apic/imedia/pr)

20 janvier 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Les 100 premiers jours en Suisse de Mgr Rauber, Nonce Apostolique

APIC – Interview

«Fortifier l’unité»

Jacques Berset et Brigitte Muth, Agence APIC

Berne, 14septembre(APIC) Je me sens davantage pasteur que diplomate… Le

ton est donné, Mgr Karl-Joseph Rauber, Nonce Apostolique en Suisse depuis

mai dernier, ne se donne pas l’allure imposante d’un «prince de l’Eglise».

Il est venu fortifier l’unité ecclésiale en Suisse, mise à mal par les événements de Coire. Beaucoup voient dans ce conciliateur un «porteur

d’espoir». Bilan des 100 premiers jours du représentant du pape en Suisse.

Mgr Karl-Joseph Rauber est certes diplomate, – et il est même ex officio

doyen du corps diplomatique – mais il ne représente pas un Etat quelconque.

Et en tant que prêtre, il est au service de l’Eglise universelle. Pour lui,

pas de «Sonderfall Schweiz». Malgré ses particularités, l’Eglise locale en

Suisse appartient à l’Eglise universelle et, culturellement, le peuple

suisse fait bel et bien partie de l’Europe.

Derrière des lunettes qui glissent sur son nez, des yeux bleus brillants

soulignent la vivacité d’esprit de cet ancien président de l’Académie Pontificale Ecclésiastique, une institution destinée à former les diplomates

du Saint-Siège. Un fin connaisseur de la réalité ecclésiale suisse, aussi,

puisqu’il fut il y a deux ans nommé, sur une suggestion des évêques suisses, délégué du pape pour analyser la situation née de «l’affaire Haas».

Préjugés anti-romains

S’il est trop tôt pour tirer un premier bilan – «je suis partout au début et pour des raisons d’agenda, je n’ai même pas pu visiter tous les diocèses» – le diplomate du Vatican entrevoit déjà des développements positifs, même si, à Coire, cela ne fait que commencer. Par ses dialogues avec

les gens, lors de visites de paroisses, Mgr Rauber pense qu’il arrivera peu

à peu à diminuer les idées préconçues qui existent quelquefois encore face

au Saint-Siège: on soupçonne vite le Vatican d’être mû par une volonté de

pouvoir. Pas facile par conséquent d’être un nonce, perçu comme «envoyé de

l’autorité».

Les préjugés à cet égard sont souvent sous-entendus, dans des articles

de presse par exemple, quand on sait lire entre les lignes. Certes, aujourd’hui, d’aucuns pensent peut-être que le pape a montré sa bienveillance

envers la Suisse (en nommant en mars dernier deux évêques auxiliaires, Mgr

Peter Henrici et Mgr Paul Vollmar pour seconder l’évêque de Coire), «il

subsiste encore quelquefois une certaine méfiance à l’égard de Rome».

«A vrai dire, poursuit le Nonce Apostolique, les gens sont toujours très

polis avec moi; pourtant je remarque parfois à leurs réactions qu’ils sont

étonnés d’être en face de quelqu’un de simple qui parle d’une façon tout à

fait normale, d’une personne qui aimerait tout simplement servir l’Eglise.

Peut-être s’attendaient-ils à ne pas être compris».

APIC:Excellence, le public a actuellement l’impression que pour le moment

les choses n’ont pas beaucoup changé à Coire, notamment après les dernières

nominations contestées à la Faculté de théologie. On se pose à nouveau la

question de savoir quels pouvoirs ont été effectivement attribués aux deux

nouveaux évêques auxiliaires.

MgrRauber:Les deux évêques auxiliaires de Coire ont une tâche

particulière, dans le sens que le Saint Père a exprimé clairement le voeu

qu’ils soient engagés pour restaurer la pleine communauté ecclésiale dans

le diocèse de Coire. Cela est écrit dans la bulle de nomination.

Même si Mgr Haas reste l’évêque diocésain, à Rome on a expressément souhaité que les deux évêques auxiliaires soient nommés vicaires généraux, et

par conséquent qu’ils soient consultés dans toutes les affaires importantes

du diocèse. Et je suis sûr qu’il le fera. On doit avoir de la patience, il

faut que Mgr Haas s’habitue à ses auxiliaires. Comme vicaires généraux,

«alter ego» de l’évêque, les auxiliaires ne pourraient pas prendre des décisions qui n’auraient pas l’aval de l’évêque. L’on a évité des solutions

trop juridiques, car les trois évêques doivent tous trois veiller à l’unité.

En ce qui concerne les dernières nominations à la Faculté de théologie

de Coire, les problèmes doivent être réglés pour le moment à l’amiable, et

on doit établir une procédure juridique exacte pour la nomination des

professeurs, laquelle jusqu’à ce moment n’existe pas.

APIC:Rome a exprimé à plusieurs reprises le souhait que l’on abolisse les

privilèges octroyés au cours des siècles en matière de nomination épiscopale. Pour le diocèse de Bâle, par exemple, le concordat a une grande signification…

MgrRauber:Il est compréhensible que Rome aimerait avoir une certaine liberté pour choisir les évêques, en dehors de toute influence extérieure. Ce

n’est d’ailleurs pas seulement le voeu du pape, mais le désir général du

Concile Vatican II. Mais on doit procéder très prudemment dans ce domaine.

En Suisse, cela sera de toute façon très difficile, en raison des très nombreuses structures démocratiques qui existent. Dans les régions allemandes

et en Suisse, plus précisément dans la partie alémanique, le chapitre cathédral joue un grand rôle dans ce domaine, alors que dans d’autres régions

du monde, il n’y en a pas du tout.

Il ne s’agit en fait pas tellement de toucher au mode d’élection de

l’évêque. Il faut seulement assurer que l’on tienne compte des exigences du

Saint-Siège d’avoir un bon évêque, un véritable pasteur, accepté par les

fidèles et par son clergé, et qui soit naturellement en accord avec le Pape

et l’Eglise universelle.

APIC:N’y aurait-il pas la nécessité d’une certaine «inculturation» des

instances centrales de l’Eglise à la réalité d’un pays comme la Suisse, à

l’instar de ce que l’on fait pour l’Afrique ?

MgrRauber:L’inculturation se rapporte à la culture, tandis que l’adaptation se rapporte à n’importe quelle structure administrative. Il faut donc

parler plutôt d’adaptation. Très souvent, c’est une question de mentalité.

Dans la mentalité germanique, par exemple, les droits du chapitre cathédral, la participation, la consultation, les corporations ont effectivement

une place importante.

Mais je ne voudrais pas insister sur le thème de l’»inculturation». Les

structures démocratiques sont plutôt l’expression de mentalités qui se sont

formées durant des siècles. Il y a toute une éducation démocratique là derrière, que l’on retrouve aussi ailleurs en Europe: pensons aux formes démocratiques qui se sont développées très tôt en Angleterre. Mais les traditions culturelles sont européennes, même en Suisse, avec naturellement des

nuances locales. Cet espace culturel européen se différencie radicalement

de l’espace africain ou asiatique. C’est dans ce contexte seulement que

l’on peut parler d’inculturation.

Je ne dis pas que l’on ne doit pas considérer chaque pays en tant que

tel, dans son développement et ses traditions particulières, mais l’on ne

doit pas parler d’emblée d’inculturation, mais plutôt d’adaptation, de

prise en compte de structures particulières. Je ne peux pas m’adresser de

la même façon à des ouvriers de fabrique ou à des professeurs d’Université;

je dois prendre en compte les mentalités différentes. Mais l’inculturation

signifie l’incarnation de la foi chrétienne dans une nouvelle culture. Cela

n’est pas du tout le cas en Suisse, malgré toutes ses particularités. De ce

point de vue, il n’y a pas de «Sonderfall Schweiz».

APIC:Avez-vous quand même découvert une spécificité de l’Eglise en Suisse?

Elle doit notamment faire face au défi posé par l’oecuménisme…

MgrRauber:C’est aussi le cas en Allemagne, où se posent aussi des

questions comme les mariages mixtes ou l’intercommunion. Mais il y a bien

une spécificité suisse: certainement une «symbiose» plus forte entre

l’Eglise catholique et l’Eglise protestante. Cela dépend évidemment de

l’espace suisse, où catholiques et protestants sont plus proches et, par

conséquent, plus mélangés.

APIC:Avez-vous un message particulier à adresser au public et aux chrétiens de Suisse ?

MgrRauber:Je considère très important que la Suisse vive selon ses traditions, mais que d’autre part elle reste ouverte, qu’elle regarde au-delà de

ses montagnes et ne reste pas une enclave. Parce qu’elle a sa place dans le

concert des peuples libres et qu’elle a par conséquent des devoirs importants à remplir dans ce contexte.

En ce qui concerne l’Eglise catholique en Suisse, il est également important qu’elle reste dans la «communion ecclésiale». Et s’il est peut-être

nécessaire que certains accents soient mis dans l’Eglise en Suisse, en raison notamment des traditions évoquées plus haut, il faut que l’on soit toujours conscient que l’on appartient à l’Eglise universelle. (apic/be)

Biographie

Mgr Rauber est né le 11 avril 1934 à Nuremberg (Allemagne). Après avoir obtenu sa licence en théologie à Mayence, il est ordonné prêtre le 28 février

1959 et travaille alors comme vicaire durant trois ans en Allemagne. Il

étudie le droit canon à l’Université grégorienne de Rome de 1962 à 1966 et

suit en même temps les cours de l’Académie Pontificale Ecclésiastique. Mgr

Rauber est consacré évêque à Rome le 6 janvier 1983 et devient évêque titulaire de Giubalziana et pro-nonce pour l’Ouganda.

Son parcours dans la diplomatie du Saint-Siège commence à Rome où, de

1966 à 1977, il est affecté à la Secrétairerie d’Etat du Vatican. Il se

rend ensuite à Bruxelles, où il est auditeur à la nonciature apostolique de

1977 à 1979. De 1981 à 1982, Mgr Rauber est appelé à Athènes en qualité de

conseiller auprès de la nonciature apostolique, avant d’être nommé à Kampala (Ouganda), en 1982, pour occuper le poste de chargé d’affaires à la nonciature puis celui de pro-nonce l’année suivante. En février 1990, il succédait comme président de l’Académie Pontificale Ecclésiastique à l’archevêque Justin Francis Rigali. Une Académie fondée en 1701 par le pape Clément XI, dont le but est de préparer des ecclésiastiques au service diplomatique du Saint-Siège.

En juin 1991, le pape Jean Paul II le désigne sur proposition de la Conférence des évêques suisses comme délégué pontifical pour examiner la situation dans le diocèse de Coire et proposer des solutions. Durant l’été

1991, Mgr Rauber dépouille une foule de documents et rencontre quelque 500

personnes de tous bords. Son analyse a servi de base à la décision romaine

concernant la nomination de deux évêques auxiliaires à Coire. (apic/mp/pr)

14 septembre 1993 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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