Fribourg: Visite de l’ancien vice-chancelier démocrate-chrétien autrichien Erhard Busek
Apic Interview
28ème Journée de l’Europe à l’Université de Fribourg
Jacques Berset, Apic
Fribourg, 8 mai 2003 (Apic) Les frontières physiques disparaissent en Europe, mais d’autres naissent, – culturelles celles-là – dans les têtes et dans les coeurs, constate l’ancien vice-chancelier autrichien Erhard Busek. Qui déplore que pour une grande part, les Européens affrontent les défis du XXIe siècle avec les armes du XIXe siècle.
Hôte d’honneur de la 28ème Journée de l’Europe organisée jeudi 8 mai par l’Université de Fribourg, le politicien démocrate-chrétien plaide pour le renforcement du processus d’intégration de l’UE, une constitution européenne, un gouvernement européen capable d’agir, un armée européenne en mesure d’intervenir. Pour offrir un contrepoids à la seule superpuissance mondiale, les Etats-Unis, qui s’érigent en gendarme du monde.
Chargé par le gouvernement autrichien du dossier de l’élargissement de l’Union européenne, Erhard Busek est également coordinateur spécial pour l’Union européenne du Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est. L’ancien ministre de la Science, de la Recherche et de l’Education donnait jeudi une conférence sur le thème «Europe sans frontières?». L’Apic a rencontré cet Européen convaincu.
Apic: Nous vivons désormais une période de disparition des frontières.
E. Busek: Cela se voit de façon très pratique: chute du Mur de Berlin, élargissement de l’Union européenne, accords de Schengen sur la circulation des personnes, euro. Mais de nouvelles frontières apparaissent: manque de compréhension entre les cultures, problèmes de relations entre «nous» et «les autres». L’effacement des frontières par la globalisation de l’économie, les nouvelles techniques et le développement de la société de l’information n’est pas encore maîtrisé politiquement.
Pour une part considérable, nous affrontons les défis du XXIe siècle avec les armes du XIXe siècle. On peut se poser la question sur la prétention des Européens et des Américains à vouloir posséder pour eux seuls la raison universelle. Ce ne sont pas seulement les frontières politiques qui nous séparent, mais les frontières culturelles, mentales, qui passent dans les têtes et dans les coeurs. Le conflit du Moyen-Orient en est un exemple, mais aussi les tensions entre les Etats-Unis et l’Europe nées de la guerre contre l’Irak.
Apic: D’autres frontières naissent, culturelles celles-là ?
E. Busek: Face au fossé culturel qui se creuse au niveau mondial, il est très important que nous soyons capables de comprendre ce que les autres ont à nous dire, ne pas se fermer aux valeurs des autres cultures. Pensons à l’islam.
Apic: L’Europe, puissante économiquement, n’est pas à la hauteur politiquement.
E. Busek: C’est malheureusement vrai. Je trouve en effet problématique que les Etats-Unis soient désormais la seule superpuissance mondiale et qu’ils essaient de remplacer les Nations-Unies. Cela ne peut aller ainsi. Aussi puissants soient-ils, ils ne pourront pas déterminer à eux tout seuls la politique mondiale. Tôt ou tard, ils devront revenir au multilatéralisme. Du point de vue historique, il faut savoir que toute puissance impériale – une pensée dans ce cas symbolisée par l’équipe de Bush – n’est pas éternelle et tout empire finit par s’effondrer. Mais avant cela, à long terme, je suis sûr qu’on trouvera un arrangement sur la base d’intérêts communs entre les Etats-Unis, l’UE et la Russie, car il y des menaces globales, du point de vue économique, écologique, sanitaire (pensons aux pandémies), sécuritaire qui exigent la coopération internationale.
Apic: Les pays d’Europe centrale et orientale candidats à l’Union européenne – notamment la Pologne – ont fait le jeu des Américains contre l’UE dans la crise irakienne. N’est-on pas là en face d’un problème de loyauté ?
E. Busek: Il faut reconnaître que cela vient d’une expérience historique différente. Quand le ministre américain de la défense Ronald Rumsfeld parle de «vieille» et de «nouvelle» Europe, il y a quelque chose de vrai. Pour des pays qui ont vécu sous les régimes communistes, dans le cadre du système soviétique, ce sont les Etats-Unis seuls – pas l’Europe! – qui ont représenté le contrepoids à Moscou. Ces pays ont une autre appréhension de la réalité, et ce sera certainement un obstacle pour le rapprochement au sein de l’UE.
N’oublions pas ce que peuvent ressentir les Polonais quand ils voient l’Allemand Schröder et le Russe Poutine se mettre ensemble. Cela réveille des réminiscences historiques pénibles. Mais voir dans les Polonais une «cinquième colonne» au service des Américains serait une fausse interprétation.
Apic: Vous estimez que les Européens ont manqué des chances historiques, par exemple dans les Balkans ?
E. Busek: Les pays de l’ancien bloc soviétique ont vu, par exemple dans la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie, que les Américains sont intervenus alors que l’Union Européenne a beaucoup trop tardé. La guerre en Bosnie a pu durer quatre ans, où était l’UE ? C’est pourquoi il est urgent que l’UE ait sa constitution et une capacité d’agir rapidement. Justement, dans cette époque si médiatisée, l’UE a besoin de visibilité. Le président Bush a visité Varsovie, Budapest, Bucarest. Quel est l’Européen qui se fait ainsi voir ?
Aux Etats-Unis, on dit volontiers: «The European Union is a global payer, but not a global player», c’est-à-dire que l’UE a le pouvoir économique, mais n’est pas à la hauteur politiquement, n’a pas les moyens d’agir. C’est malheureusement vrai, et nous devons nous en faire nous mêmes le reproche. Nous devons laisser de côté notre égoïsme national et penser vraiment européens, et ce n’est pas encore le cas! Mais je ne condamne pas cette réalité, car en pensant dans une dimension historique, il faut savoir qu’un tel processus d’intégration démocratique et en profondeur a besoin de temps. La seule difficulté, c’est que nous avons à lutter contre le temps, car nous devons à tout moment faire face à de nouveaux développements. JB
Encadré
La Journée de l’Europe, une longue tradition
La traditionnelle «Journée de l’Europe» est célébrée chaque année à l’Université de Fribourg depuis 1976. Une occasion d’inviter des orateurs européens prestigieux pour débattre des multiples facettes d’un continent en mouvement. Créée à l’origine par la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université, cette Journée reprenait alors une idée propagée par le Conseil de l’Europe. En mai de chaque année, cet organisme européen fondé en 1949 fêtait sa naissance en appelant villes et régions à consacrer une journée à cette Europe en devenir. Le succès rencontré à Fribourg incita les professeurs à pérenniser la rencontre. Dès 1980, le rectorat de l’Université a chapeauté cette manifestation qui devint au fil des ans un grand rendez-vous intellectuel et médiatique de la vie de l’Alma mater friburgensis. Pierre Pflimlin, Mario Soares, Mgr Jean-Marie Lustiger, Flavio Cotti ou encore Helmut Kohl sont venus à Fribourg dans ce cadre pour rappeler la dimension spirituelle, politique, juridique et économique de l’Europe. (apic/be)
Rencontre avec Mgr Paul Vollmar, évêque auxiliaire de Coire
APIC – Interview
Bilan de six premiers mois d’épiscopat
Jean-Paul Federneder, Agence APIC
Dans le but de contribuer à résoudre les tensions persistantes dans le diocèse de Coire et à rétablir la pleine communion ecclésiale, le pape Jean
Paul II a nommé deux évêques auxiliaires que Mgr Wolfgang Haas «intégrera
pleinement dans la direction du diocèse», annonçait le 4 mars la Conférence
des évêques suisses. Les deux nouveaux élus, le jésuite Peter Henrici et le
religieux marianiste Paul Vollmar, ont été ordonnés évêques le 31 mai dernier, lundi de Pentecôte, en l’abbatiale d’Einsiedeln. Bilan des six premiers mois d’épiscopat de Mgr Paul Vollmar.
Au début d’une nouvelle année liturgique, à la veille d’une nouvelle année
civile, c’est le temps des bilans. Mgr Vollmar, depuis son ordination épiscopale, vient de vivre six mois comme évêque auxiliaire de Coire. Il a accepté d’évoquer pour l’APIC quelques uns des problèmes auxquels il doit
faire face dans son ministère.
APIC:Avant de faire un court bilan de cette expérience, pouvez-vous nous
dire s’il existe un apprentissage pour devenir évêque ?
MgrVollmar:Il y a une semaine, on m’a dit: on ne naît pas évêque. Donc il
faut faire un apprentissage, mais il n’y a pas d’école de formation à
l’épiscopat, pour apprendre à vivre et agir comme évêque. Je crois que
c’est l’expérience de la vie qui le montre. De là l’avantage d’avoir des
évêques-accompagnateurs qui montrent comment faire et qui sont des exemples
d’évêques pour tous.
APIC:Vous avez été plongé sans grande préparation dans ce ministère…
MgrVollmar:Cette affirmation mérite rectification. Au séminaire de Sion,
on m’avait souvent répété: un provincial, c’est un évêque. Les questions et
les problèmes qu’un évêque doit résoudre sont des questions de personnes:
chercher des gens pour telle et telle paroisse, rechercher des solutions à
des problèmes personnels. Cette fonction est aussi celle d’un provincial.
De ce fait, c’est une continuation. je peux même considérer le provincialat
comme une préparation au ministère d’évêque.
APIC:Ces six mois comme évêque auxiliaire du diocèse de Coire, les
avez-vous vécus comme un temps d’apprentissage ?
MgrVollmar:Je ne le crois pas, parce que je me sentais un peu seul. Dans
un apprentissage, des personnes initient à une tâche, des personnes qui
guident et entourent. Pratiquement, j’ai dû chercher personnellement les
moyens et les personnes susceptibles de m’aider.
APIC:Quels ont été durant cette période vos joies d’évêque auxiliaire ?
MgrVollmar:C’est surtout la confiance que l’on m’a accordée: une confiance illimitée des prêtres, des confrères évêques et des fidèles. La plupart
des gens que j’ai rencontrés m’ont manifestement exprimé une confiance, une
très grande confiance. Actuellement, après bien des déceptions de leur part
– ils pensaient que tout allait changer – ils voient qu’il faut de la
patience.
La confiance n’a cependant pas diminué, les gens disent qu’ils espèrent.
Nous constatons qu’il y a aussi des changements positifs. Lesquels ? Les
invitations à la confirmation, par exemple, à parler, à prendre contact
avec les décanats, les prêtres. On cherche réellement le contact, le dialogue.
APIC:Au commencement de votre épiscopat, nous vous êtes proposé de mener
un style de dialogue avec les gens. Dans quels domaines avez-vous réussi à
l’instaurer ?
MgrVollmar:Ma vie consiste en des voyages, des prises de contact avec les
prêtres, les fidèles. Partout, dans les régions où je suis responsable, je
cherche à vivre sur place des expériences avec le peuple de Dieu. Je suis
responsable du canton des Grisons et de la Suisse primitive – le canton de
Schwyz fait partie de la région dont s’occupe l’autre évêque auxiliaire,
Mgr Peter Henrici – et le Liechtenstein.
APIC:Vous avez aussi, dans le cadre de la Conférence des évêques suisses,
les dicastères de la pastorale du tourisme et des séminaires. Recevez-vous
là aussi le même accueil ?
MgrVollmar:Si je voulais accepter toutes les invitations, j’aurais en
même temps au moins quatre proprositions de réunions. Souvent je dois
refuser, n’ayant pas la possibilité matérielle d’y participer.
APIC:Vous venez d’évoquer vos joies, surtout celle de la confiance que
l’on vous accorde. Et les difficultés auxquelles vous vous heurtez ?
MgrVollmar:C’est surtout au niveau du contact avec les prêtres, les assistants pastoraux, les diacres permanents, en un mot avec tous ceux qui
sont intégrés d’une certaine manière dans l’Eglise et la pastorale de
l’Eglise. Je dois malheureusement constater que beaucoup de ces personnes
sont malades. Elles portent en elles des blessures, d’énormes blessures,
pas tellement au niveau intellectuel, mais au niveau affectif.
Ces blessures viennent d’un monde blessé, certainement, mais aussi de
circonstances qui agrandissent ces blessures, ou les provoquent même. Elles
viennent également de rencontres, de réactions personnelles, de situations
d’injustice. Il y a des blessures dues au manque de communication. Je crois
qu’un dialogue fraternel provoquerait beaucoup moins de blessures. On est
là, on reçoit des ordres dont on ne perçoit pas le sens. Cet état de choses
peut provoquer intérieurement des réactions négatives…
Le moyen par excellence de les soigner, c’est le contact personnel: donner l’occasion aux gens blessés de s’exprimer. Que peu à peu ils se rendent
compte de leurs blessures, souvent inconscientes. Ils s’opposent à quelque
chose, ils ne savent pas à quoi. Ils parlent de structures, de telle ou
telle personne. Au fond, il faut leur faire saisir leur manque de réalisme,
le fait qu’ils n’acceptent pas la réalité.
Très souvent, ces gens manquent aussi de vie spirituelle authentique.
Toute la base de la foi est absente. Si la foi manque, il n’y a rien à faire: on considère tout avec des yeux charnels et à partir de ce moment-là,
rien ne peut plus être entrepris.
APIC:Une enquête révèle que les prêtres du Jura ne peuvent consacrer que
quatre heures par semaine à la prière. Est-ce aussi le cas dans le diocèse
de Coire ?
MgrVollmar:Plusieurs prêtres ont certainement beaucoup de difficultés à
trouver du temps pour la prière et le silence, pour se retirer, pour être
en présence du Christ. Je crois aussi que c’est dû à un manque d’organisation. En outre, la fatigue les gagne. Ils ne voient plus le sens de la
prière. Ainsi, ils deviennent des organisateurs, des managers, qui vont de
gauche à droite et le soir, ils sont trop fatigués.
Si les prêtres diocésains sont souvent seuls dans leur paroisse et ne
sont pas encouragés à la prière par d’autres ? C’est certainement une raison. C’est pourquoi on encourage aujourd’hui les prêtres à s’unir, pour
former des communautés de vie et de prière. Partout où existent ces communautés, il est plus facile de se réunir pour prier.
APIC:A propos de vos relations avec les médias, vous avez rencontré
quelques surprises…
MgrVollmar:Par nature, je suis très ouvert et je dis les choses très
clairement. J’ai dû constater que certains en ont profité. Poussés par des
gens qui disent être de l’Eglise et qui veulent lutter pour elle, ils en
ont profité pour la noircir et la critiquer. J’ai été très très étonné des
interprétations ou même des manipulations de certains de mes énoncés. Il y
a des conséquences et l’on devient très prudent: on ne parle plus et l’on
n’accueille plus de journalistes. C’est dommage.
Le journalisme est nécessaire, il faut informer. Mais quand on a le
sentiment que l’on est instrumentalisé pour lutter contre l’Eglise et que
l’on n’a même pas la possiblité de rectifier, ou de corriger, alors on
préfère ne rien dire. J’ai été déçu par le manque d’honnêteté de certains
journalistes qui ont profité de mes déclarations pour faire vendre leurs
publications. Ils ont écrit des choses qui ne sont pas justes.
Quand je parle, j’énonce des principes, mais je passe aussi à
l’application. Certains ont pris l’application comme principe. Ils ont
pratiquement inversé ce que j’avais dit pour arriver à de réelles hérésies.
Si je commence à faire des rectifications, une polémique s’installe.
Résultat: on préfère se taire.
APIC:Avez-vous un souhait très concret à exprimer aux journalistes ?
MgrVollmar:Qu’eux-mêmes ne s’inquiètent pas seulement de savoir si on les
lira ou si on les écoutera lorsqu’ils seront publiés. Qu’ils se posent
plutôt la question: est-ce que c’est vrai ? Est-ce que cela va profiter à
la vérité, à l’Eglise, à l’humanité toute entière ?
APIC:Mgr Henrici et vous-même avez été choisis comme évêques auxiliaires
de Coire pour rétablir une confiance «chancelante». Voyez-vous pousser des
bourgeons de réconciliation dans l’Eglise qui est à Coire ?
MgrVollmar:Il est difficile de répondre à cette question. Actuellement,
nous nous rendons compte qu’il faudrait améliorer la situation: il faut
changer. Ces dernières années – on remonte même à vingt ans – dans le diocèse de Coire, de situations ont été créées que l’on ne change pas en quelques mois. On ne voit pas encore réellement quelque chose de nouveau. La
confiance est là, mais ce n’est pas encore la confiance pour l’ensemble de
l’organisation de la direction du diocèse.
Nous sommes à un stade de difficultés grandissantes, mais nous espérons
que nous arriverons peu à peu à améliorer et à normaliser la situation dans
le diocèse.
APIC:Faudra-t-il plus que les trois à cinq ans que vous vous donniez lors
de votre ordination épiscopale pour rétablir la confiance dans le diocèse ?
MgrVollmar:Je ne crois pas. Nous n’en sommes qu’à la première année. Les
prêtres, les fidèles et les communautés paroissiales ne sont pas encore
prêts à réagir, à prendre le chemin que l’on prévoit et de dire: «Ce
pourrait être la solution». Après deux ou trois ans, une amélioration se
verra plus clairement.
APIC:Comment travaillez-vous entre évêques dans le diocèse de Coire ?
MgrVollmar:Les trois évêques se rencontrent régulièrement une fois par
semaine. Le jeudi une demi-journée est consacrée à cet effet. Parfois l’on
n’arrive pas à se réunir ce jour-là en raison d’une obligation pressante
avec telle commission.
En principe, nous nous réunissons régulièrement et nous échangeons facilement sur les problèmes rencontrés dans notre ministère. Echanger, c’est
un premier pas. Peu à peu, nous arrivons à une même conception. Peter Henrici et moi-même sommes au même niveau: nous avons les mêmes intentions,
nous collaborons très bien.
Nous espérons que peu à peu les autres membres de l’ordinariat – en font
aussi partie surtout les deux anciens vicaires généraux, les chanoines Walter Niederberger et Christoph Casetti, qui habitent également à Coire et
qui sont les premiers collaborateurs des évêques -, arriveront aussi à voir
comment on peut améliorer la situation. (apic/jpf/be)




