Tchad: Mgr Russo commente les récents événements au Tchad et en Centrafrique

APIC Interview

Le silence des autres pays africains est sidérant

Par José-Vicky De Ngeng Sona

Fribourg, 10 juin 2003 (Apic) Le 15 mars 2003, le régime de Ange-Félix Patassé était chassé du pouvoir à Bangui par les troupes du général Bozizé, aujourd’hui Chef de l’Etat centrafricain. Selon certaines sources, des militaires tchadiens ont activement participé à ce coup d’Etat qui, durant quelques mois, a mis la République Centrafricaine au bord du chaos. De passage à Fribourg en juin, Mgr Michele Russo, évêque au Tchad, d’origine italienne, dénonce la violence inouïe qui a émaillé ce changement de régime dans ce pays limitrophe du Tchad.

L’homme d’Eglise fustige le silence des autres pays africains sur ces évènements et l’implication de militaires tchadiens. L’évêque du diocèse de Doba (Tchad), une ville au coeur de l’immense chantier de l’oléoduc Tchad- Cameroun, remet également en question les retombées de ce projet piloté entre autres par Exxon Mobil, Chevron, Esso.

Ces retombées devant permettre au Tchad de devenir le 4e pays producteur de pétrole de l’Afrique subsaharienne, font également partie du plan de lutte contre la pauvreté du gouvernement. Pourtant, à ce jour, tout porte à croire, de l’avis de certains observateurs, que les fruits «ne tiendront pas la promesse des fleurs». Or, même s’il avoue que cette exploitation pétrolifère a été décisive dans le maintien de la paix au Tchad, le prélat âgé de 57 ans, membre de la congrégation des comboniens, ne fait pas moins que de la qualifier de «mirage».

Pour Mgr Russo, ce type de projet doit permettre d’améliorer les conditions de vie des populations. Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut en dire qu’il va dans le sens d’un développement responsable. Il appelle aussi l’Eglise en Afrique à s’engager sur le front en ces périodes marquées par de sérieux troubles dans plusieurs pays du continent.

APIC: Quelle lecture faites-vous de l’implication des militaires tchadiens dans le changement de régime qui s’est récemment opéré en République Centrafricaine?

Mgr Russo: Depuis un certain temps, le régime du président Patassé était en crise. Tout le monde s’en est d’ailleurs aperçu à cause de la kyrielle de coups d’Etat qui y ont déjà eu lieu. Après sa dernière tentative manquée, le général Bozizé et ses lieutenants se sont servis du nord du Tchad comme base arrière. La Libye a retiré ses troupes, sous la pression internationale, et les soldats de Jean-Pierre Bemba ont été obligés de se retirer à la suite des combats, après s’être fait remarquer par leur violence dans les villages où ils sont passés. A ce moment-là, le général Bozizé a profité d’un voyage du chef de l’Etat à l’étranger, pour marcher vers Bangui. Il a été aidé dans cette nouvelle tentative par des militaires tchadiens.

Ce qui nous a le plus choqués, ce sont les pillages et viols commis ci et là, mais surtout le caractère destructif des actes perpétrés dans certains villages. Des structures sociales telles les écoles, les hôpitaux, les églises, aussi bien catholiques que protestantes ont été saccagées. Par ailleurs, une bonne partie des fruits des pillages a été convoyée au Tchad en passant par Goré. Tout le monde a pu le constater sans que cela n’émeuve personne. Nous avons donc attiré l’attention des autorités sur ces agissements caractérisés par une violence si ciblée.

APIC: Comment expliquez-vous cette violence?

Mgr Russo: Honnêtement, je ne saurais l’expliquer, car cela dépasse l’entendement. Certaines sources affirment que les militaires tchadiens présents à Bangui ont qualifié les biens emportés de butin de guerre. Cette manière de s’en prendre principalement aux innocents civils est incompréhensible et inacceptable, aussi si cela fait partie des enjeux d’une guerre.

APIC: Comment ont réagi les autorités?

Mgr Russo: Elles nous ont promis de tout faire pour récupérer ce «butin de guerre» et le restituer à la Centrafrique. Depuis quelques temps, notre gouverneur et ses collaborateurs travaillent dans ce sens.

APIC: Vous tirez la sonnette d’alarme, mais qu’a fait concrètement l’Eglise catholique pour prévenir ce genre de débordements?

Mgr Russo: L’Eglise catholique est restée sur place avec ses fidèles et ses responsables. Elle a subi et vécu les moments difficiles et de peur avec les gens. Beaucoup de missionnaires sont partis en brousse. Il est clair que nous ne sommes qu’une force morale, nous n’avons jamais cessé de dénoncer les travers, quels qu’ils soient. La Conférence épiscopale de Centrafrique a dénoncé les atrocités perpétrées aussi bien par les militaires de Jean-Pierre Bemba, que par ceux de la coalition du général Bozizé et des tchadiens.

APIC: L’état des lieux en ce moment?

Mgr Russo: Il y a encore une relative insécurité à Bangui, mais tout porte à croire que le nouveau régime au pouvoir et les autorités tchadiennes travaillent en vue de la normalisation. Même s’il faut avouer que la présence persistante d’autant de militaires tchadiens en Centrafrique reste incompréhensible.

APIC: La communauté internationale se distingue par son silence sur cette présence militaire tchadienne à Bangui, alors qu’elle avait exigé de l’Ouganda et du Rwanda qu’ils retirent leurs troupes de la République démocratique du Congo.

Mgr Russo: Ne dramatisons pas.Cette présence est limitée à des zones particulières. Elle n’est donc pas si massive. Il n’en demeure pas moins que cela n’est toujours pas explicable, tout comme ce qui se passe en République Démocratique du Congo d’ailleurs. C’est vrai que dans ce dernier cas, le facteur ethnique modifie la grille de lecture. Mais au-delà des questions habituelles, c’est le silence des autres pays africains qui nous a sidérés.

APIC: Cette situation a dû vous faire redouter la résurrection des vieux démons de la guerre civile au Tchad?

Mgr Russo: C’est vrai. Mais, je dois vous avouer que c’est le pétrole qui nous a sauvés. Et c’est sans doute l’aspect le plus positif de l’exploitation des nappes pétrolières tchadiennes. Il y a eu certes des tentatives sporadiques d’insurrection. Mais de manière générale, depuis près de deux ans et demi, nous avons la paix chez nous.

APIC: A deux mois de l’extraction du premier baril de pétrole, quels sont en fin de compte les véritables retombées de l’oléoduc Tchad-Cameroun?

Mgr Russo: Notre souci en tant qu’Eglise est que le pétrole relève le niveau de vie de tous les Tchadiens et soit à la source du développement du sud de notre pays. Nous sommes beaucoup engagés dans ce sens et avons participé à diverses rencontres, même jusqu’à Houston aux Etats-Unis. On commence à voir certains signes extérieurs du développement. Deux banques ont ouvert leurs portes, le téléphone a été installé, des routes sont en cours de construction… Mais cela reste bien maigre pour l’heure. Pire: maintenant que les grands travaux sont achevés, les entreprises vont se séparer d’une grande partie de leur personnel. Ces travailleurs ne pourront plus maintenir le train de vie rendu possible par les gros salaires qui leur étaient versés.

APIC: Au Cameroun, la phase de construction de l’oléoduc a entraîné une cohorte de problèmes sociaux au rang desquels la prostitution n’était pas des moindres. Qu’en a-t-il été au Tchad?

Mgr Russo: Chez nous aussi. L’arrivée des 5’000 travailleurs engagées dans ce projet pour des salaires faramineux a fait naître toutes sortes de vices. Au-delà des prostituées habituelles, on a vu des gamines se lancer corps et âme dans le plus vieux métier du monde à cause de l’argent facile. Sans parler de l’alcoolisme qui bat son plein dans toute la zone pétrolière. Aussi, la montée des prix a mis en difficulté tous ceux qui ne travaillent pas à la base Esso, avec des retombées négatives sur la vie de tous les jours.

APIC: Beaucoup de voix se sont par ailleurs élevées pour dénoncer le désastre humain et écologique lié à cette exploitation pétrolière .

Mgr Russo: Avec raison. L’environnement de la zone pétrolière est complètement changé. On pleure les arbres, on ne sait pas ce que l’avenir va nous réserver, une fois l’exploitation commencée. On peut dire qu’il a manqué un contrôle minimum et une certaine coordination.

APIC: Ces désastres ne sont-ils pas l’une des illustrations de cette mondialisation à laquelle l’Afrique est condamnée à être dégustée à la sauce occidentale?

Mgr Russo: C’est la politique mondiale. Tout est fait pour que les riches deviennent plus riches, et les pauvres, plus pauvres. Il est indispensable de changer les mentalités d’exploitation au niveau mondial. On nous donne 5 francs pour en prendre 20. Où est l’éthique dans tout cela? Tenez: qui dirige l’Afrique en ce moment? Ce sont ceux qui ont en main l’économie mondiale. Prenez le cas de la RDC.elle était potentiellement l’un des pays les plus riches du monde. Aujourd’hui, ce pays déchiré par la guerre est l’un des plus pauvres.

Je suis convaincu que l’Afrique a tout ce qu’il faut en terme de potentiel humain et matériel. Toutes les personnes qui désirent prendre en main leur histoire et leur avenir attendent le bon moment. Toutes les richesses du sous-sol qu’on continue à prendre et envoyer ailleurs…tout le pétrole qui continue à partir en laissant seulement quelques traces, quelques gouttes de tout ce qui devrait nous revenir de droit… Ce sont autant de signes qui doivent nous faire prendre conscience de l’urgence de nous prendre résolument en mains. Et ne plus continuer à attendre des hypothétiques cadeaux et aides, souvent empoisonnés et toujours intéressés. Je rêve de voir un jour des chefs d’Etat aimer leurs pays, et capables de se donner la peine de penser à leur peuple: vouloir et préparer un avenir meilleur où l’école, la santé, la sécurité, la justice la paix…et tout ce qui peut participer à leur épanouissement, et partant, leur bien-être deviennent finalement une réalité.

APIC: Quels sont les grands chantiers actuels de l’Eglise catholique au Tchad?

Mgr Russo: Nous avons à coeur d’améliorer le système de santé, l’école, bref tout ce qui va dans le sens d’une vie décente. Nous comptons soutenir nos étudiants avec des bourses afin de les préparer à se responsabiliser, à avoir confiance en eux-mêmes. Nous sommes également sur un projet de développement qui vise à répondre aux exigences nouvelles de la société, en prenant en compte les réalités de la vie moderne. Que faire pour mieux gérer les récoltes, les ventes et les achats? Que faire pour que le paysan ne soit plus celui à qui le fruit de son dur labeur profite le moins? Comment améliorer la production? Comment et où introduire l’irrigation? Voilà autant de questions qui nous préoccupent en ce moment.

Il ne faut pas oublier que nous sommes là pour appuyer, réfléchir ensemble, trouver des solutions satisfaisantes et participer à leur réalisation aux côtés des populations… Il ne suffit pas à l’Eglise de venir avec sa théologie et ses clichés. Nous avons une Eglise qui est en train de s’organiser, qui annonce la Parole et l’accompagne avec des actions concrètes, en s’impliquant socialement à tous les niveaux.

APIC: Vos propos semblent assez proches du message de Jean-Paul II sur l’Eglise en Afrique. Message dans laquelle il demandait aux Africains de rejoindre l’Eglise avec leurs cultures, avec leurs traditions.

Mgr Russo: Absolument. Notre projet pastoral et de développement a été confirmé par le Synode sur l’Afrique. S’organiser avec les chrétiens là où ils sont, en Communautés ecclésiales de Base, approfondir la foi pour mieux comprendre notre identité et notre rôle à jouer dans la société et l’Eglise, prendre en main et assumer notre Eglise et notre développement comme dimension de notre foi, en passant concrètement à l’action pour transformer notre milieu, pour l’améliorer et le rendre plus humain…et commencer à écrire une page nouvelle de notre histoire, ouverte sur un avenir différent et certainement meilleur.

Une photo de Mgr Russo est disponible à l’APIC, Pérolles 42, CP 73, 1705 Fribourg – Suisse. Tel: 41-26-426 48 11 / fax: 41-26-426 48 00. E-mail: apic@kipa-apic.ch

(apic/jv/bb)

19 juin 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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APIC – Interview

Jean-Claude Noyé, correspondant APIC à Paris

Paris: Comité épiscopal de l’immigration reçu au Ministère de l’Intérieur

Dénoncer la politique qui entretient des fantasmes d’invasion

Paris, 29 septembre 1997 (APIC) Les évêques français veulent participer au débat sur l’immigration. En dénonçant, entre autres, une politique qui entretient dans l’opinion publique des fantasmes d’invasion. Pour se faire, Mgr Charles Thomas, évêque de Versailles et président du Comité épiscopal des migrations et des gens du voyage, prend langue avec le ministère l’Intérieur. Il vient de remettre aux collaborateurs de Jean-Pierre Chevènement un document qui souligne les préoccupations et les attentes de l’épiscopat sur l’immigration.

Mgr Thomas était accompagné du Père Jean-François Berjonneau, secrétaire national du Comité épiscopal. Ce dernier explique au correspondant APIC à Paris le sens de cette démarche et les principaux points du document présenté.

APIC: Quels sont les points centraux du document remis au Ministère de l’Intérieur?

J.-F. B. : Il s’agit d’un argumentaire en trois points: Nous développons notre priorité en faveur du respect des droits de l’homme; puis nous lions la question de l’immigration à celle du développement; enfin nous relançons le débat public déjà engagé sur cette question par les propositions du gouvernement Jospin.

APIC: Vous plaidez pour «une stratégie globale de solidarité avec les pays les plus pauvres». Dans ce cadre, vous proposez l’arrêt du soutien aux classes dirigeantes corrompues. Est-ce réaliste?. Le président François Mitterand avait pris une mesure équivalente pour les pays d’Afrique. Or elle est restée lettre morte.

J.-F. B. : Il faut en tous cas aller dans cette direction. On voit bien que l’exode des Zaïrois et leurs nombreuses demandes d’asile étaient liés au soutien du dictateur Mobutu par les puissances occidentales. Les flux migratoires ont un lien direct avec le non-respect des droits fondamentaux. Il faut savoir faire des choix parmi les régimes politiques.

APIC : Vous préconisez une stratégie globale de solidarité avec les pays les plus pauvres qui fasse l’objet d’une concertation européenne, en accord avec les pays d’émigration. N’est pas une politique utopique?

J.-F. B. : Il s’agit certes d’une politique à long terme, mais il faut bien s’y atteler. On ne peut, en aucun cas, croire et faire croire que la seule logique de la régulation des flux migratoires – que nous ne contestons pas dans le contexte actuel – se suffise à elle-même. Précisément, parce qu’il s’agit d’une politique à court terme. La France, à elle seule, ne peut soutenir un ambitieux programme d’aide au développement. Tous les directeurs nationaux de pastorale des migrants vont se réunir à Strasbourg. J’espère bien que les Eglises s’exprimeront fortement dans un texte commun sur cette question.

L’épiscopat allemand est déjà allé beaucoup plus loin que nous dans sa demande d’une politique audacieuse de solidarité active avec les pays pauvres. Une politique dont la régulation des flux migratoires n’est qu’un élément, en aval, si j’ose dire, alors qu’il faut l’aborder aussi en amont.

APIC: Vous avez souligné les incidences négatives de l’actuelle politique française de l’immigration, y compris celle que préconise le rapport Weil. Quel est le point principal qui vous chicane?

J.-F. B. : Cette politique entretient l’opinion publique dans des fantasmes d’invasion qui n’aident pas les gens à aborder le problème sereinement. Il me semble que l’on escamote le débat public qui mériterait d’être plus ample, moins précipité. Même si le projet de loi Chevènement apporte des améliorations réelles au texte précédent des lois Pasqua-Debré.

APIC: Lesquelles ?

J.-F. B. : D’abord la restauration du droit du sol, mais aussi l’assouplissement des critères pour le regroupement familial. Nous apprécions enfin l’élargissement du droit d’asile politique et le fait que d’autres catégories d’étrangers pourront bénéficier d’une carte de séjour.

Nous regrettons par contre que ne soit pas prévu un recours suspensif en cas de refus d’entrée sur le sol français. Le maintien de l’exigence des certificats d’hébergement est à nos yeux également regrettable. Comme le fait que la commission de séjour n’ait pas été rétablie.

APIC. Avez-vous le sentiment d’avoir été entendus par vos interlocuteurs?

J.-F. B. : Oui. Notamment sur la question du débat public qui n’est pas encore à la hauteur des enjeux concernant l’immigration. Mais le ministère de l’Intérieur nous a renvoyé la balle en nous disant qu’il nous revenait la tâche de moraliser le débat et de contribuer à l’amplifier. Ce que nous allons nous efforcer de faire. (apic/jcn/ba)

10 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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