Suisse: Deux jeunes témoignent de la vie dans la métropole pétrolière de Barrancabermeja
Apic Interview
Colombie: l’espoir dans la vie, malgré la violence quotidienne
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 9 mars 2005 (Apic) «Venez à Barranca, n’écoutez pas les médias au sujet de la violence, c’est bien plus tranquille que vous ne l’imaginez!» Jhon Moreno et Daisy Rivera, deux jeunes Colombiens invités cette année en Suisse par les Missionnaires de Bethléem sourient et s’amusent de notre étonnement.
La violence endémique ? La Colombie a bien d’autres choses à vous offrir, comme l’espérance en une vie meilleure, lancent-ils en choeur. Les deux invités de la campagne de Carême ont visité des écoles, des groupes de jeunes et d’adultes et des paroisses aux quatre coins de la Suisse et s’apprêtent à retourner dans leur pays (*).
Au bord du plus grand fleuve du pays, le Rio Magdalena, la raffinerie d’ECOPETROL s’impose dans le paysage urbain de Barrancabermeja, dans le département de Santander. Située à 8 heures de route de la capitale Bogota, la métropole pétrolière de la Colombie, forte de ses 300’000 habitants, est désormais livrée aux bandes paramilitaires. En cheville avec les forces de l’ordre, armée et police, les «paracos» (comme les appellent les gens de la rue) se promènent dans les quartiers populaires comme dans une région conquise.
Le gouvernement du président Alvaro Uribe parle de paix à Barrancabermeja, mais il s’agit plutôt d’une pacification, notent les militants des droits de l’homme. D’une paix des cimetières. même si aujourd’hui on ne voit plus autant de cadavres dans les rues comme c’était le cas il y a quelques années encore.
Apic: Si les mouvements de guérilla des FARC, de l’ELN et de l’EPL ont été chassés de la ville, peut-on vraiment parler de paix dans une ville où chaque jour sont violés les droits humains ?
Jhon Moreno: Les quartiers populaires, qui connaissaient depuis les années 70 une forte présence des guérillas de gauche, sont depuis l’an 2000 aux mains des forces paramilitaires (**). Au début, les «paracos» ne venaient que la nuit, pour faire des opérations dans les quartiers tenus par la guérilla. Puis les paramilitaires des «Autodefensas Unidas de Colombia» (AUC) se sont emparés des quartiers populaires et ont chassé la guérilla, qui ne vient plus que la nuit faire des embuscades.
Les «paracos» contrôlent désormais toute la ville et imposent leur «loi» à la population. Dans les quartiers populaires, nombreux sont les gamins à se faire enrôler dans les rangs des paramilitaires. Equipés d’une bicyclette et d’un téléphone cellulaire, ils jouent le rôle d’informateurs. Ceux qui résistent sont menacés de mort, et doivent souvent quitter leur maison dans les 24 heures. Ils ont imposé leur loi, ou plutôt leur terreur: une mineure surprise dehors après la tombée de la nuit est capturée, tondue. C’est le châtiment imposé!
Quand un mari bat sa femme, les «paracos» l’emmènent et l’attachent à un poteau dans un parc, pour l’exposer en public. Que fait la police ? C’est un grand dilemme: elle ferme les yeux et les oreilles la plupart du temps! On peut parler d’entente pacifique entre les forces de l’ordre, notamment la police, et les «paracos». Les deux groupes veulent la même chose: ils collaborent pour maintenir la guérilla en dehors de la ville, et évitent de s’affronter. C’est pareil avec l’armée.
Apic: Armée, police, «paracos», même combat ?
Jhon Moreno: Comme il y a beaucoup de dénonciations au sujet de cette complicité, les forces de l’ordre commencent à s’en prendre aux «paracos», mais on ne sait pas si c’est réel, cela a l’air d’un simulacre.
Daisy Rivera: Les paramilitaires surveillent le quartier, on les voit, sans armes durant la journée. Ils sont assis dans un coin, ce sont des jeunes. Les «paracos» ont le rôle de «vigilance» en collaboration avec la police.
Jhon Moreno: Ils travaillent également dans la surveillance privée et se font payer pour cela par les entreprises ou les propriétaires de villas. C’est de l’extorsion de type mafieuse: si tu ne paies pas, ils volent tes biens dans ta propre maison! Ils peuvent visiter 2000 maisons et exiger 2000 pesos par semaine, imaginez la somme mensuelle. Les «paracos» se font ainsi des milliers de dollars pour «assurer la protection». Et où se trouve la police ?
Apic: Comment les gens voient-ils la guérilla ?
Jhon Moreno: D’abord la guérilla la plus forte a éjecté la plus faible dans nos quartiers. Les FARC ont ainsi éliminé l’EPL, en tuant une douzaine de guérilleros concurrents. Ils se comportaient comme des vandales, volant, tuant. La guérilla a perdu son idéologie, qui était d’aider le peuple.
A un certain moment, elle a transformé son activité en «négoce»: avoir un pistolet, une moto, se promener partout, tout simplement survivre. De l’autre côté, les forces de l’ordre sont également «tordues». Elles abusent de leur autorité, profitent de leur uniforme, certains policiers sont corrompus.
Apic: On a l’impression qu’il y a moins de violence maintenant!
Jhon Moreno: Effectivement, on ne voit plus quotidiennement dans les rues les cadavres de deux ou trois personnes assassinées. Depuis environ deux ans, c’est comme cela. La pratique actuelle est l’enlèvement, et l’élimination des «subversifs» ailleurs dans la montagne. Il n’y a plus tellement de morts dans les rues, et officiellement il y a moins de violence et tout semble calme. On ne tue plus par balles, mais en étranglant les gens, les poignardant, pour faire croire à des crimes de droit commun. La violence a changé de visage.
Daisy Rivera: Il y a encore d’autres formes de violence: le gouvernement veut par exemple privatiser l’industrie pétrolière qui fait la richesse de la ville. Les Etats-Unis veulent prendre le contrôle de la raffinerie. La Colombie a des richesses naturelles, mais malheureusement notre gouvernement veut privatiser ce qui appartient à tous.
Jhon Moreno: D’autre part, le pétrole ne donne pas du travail à tout le monde, tant s’en faut! Pouvoir travailler dans une telle entreprise relève plutôt de la loterie, des relations. La plupart des gens travaillent dans le secteur informel (petits métiers à la demande, vente dans la rue, par ex.) et dans le secteur de la pêche. Ils n’ont ni place ni salaire assurés. Sans oublier ceux qui volent la benzine en perçant les conduites et qui la vendent dans la rue. Ce sont souvent des enfants parce qu’ils échappent ainsi à la prison s’ils sont attrapés.
Apic: Dites-nous encore quelle est votre activité en Colombie et le message que vous voulez transmettre en Suisse.
Daisy Rivera: Je travaille avec les enfants, dans la catéchèse, et également avec les femmes maltraitées par leur mari. Nous militons pour l’égalité entre hommes et femmes, pour que les femmes puissent sortir de la maison, gagner leur vie. Nous organisons des achats de groupe, pour obtenir de meilleurs prix. Nous travaillons comme volontaires, dans la paroisse de San Martin de Loba, dans le Nord-Est de Barrancabermeja. Une centaine de femmes font partie de notre organisation.
C’est vrai qu’il y a la guerre en Colombie, qui nous affecte beaucoup. Mais malgré la souffrance, la violence, le manque de travail, et les moments d’accablement, nous vivons heureux. Nous trouvons la force de continuer, notamment dans la famille. Nous avons l’espoir que les choses changent.
Jhon Moreno: Pour ma part, je travaille avec les jeunes, afin qu’ils puissent choisir dans la vie. Nous animons divers groupes qui permettent aux jeunes de se rencontrer: danse, théâtre, sport. A partir de là, nous menons des analyses de la réalité que nous côtoyons: comment on vit, qu’est- ce que la guérilla, la force publique, les paramilitaires ?
Nous voyons que des choses changent, nous investissons dans les gens, notamment dans la jeunesse. Des jeunes deviennent libres, de vrais «multiplicateurs» de nos actions. Sans eux, je me fatiguerais! Mais on trouve chez eux notre relève! JB
Encadré
La Mission Bethléem Immensee est présente depuis cinquante ans en Colombie
La Mission Bethléem Immensee est présente depuis cinquante ans en Colombie. Elle est actuellement active principalement dans le travail pastoral et dans la défense des droits de l’homme. Francisco Fabres, après avoir travaillé à Ibagué, s’engage dans un nouveau projet à Quibdo, dans le Choco, sur la côte du Pacifique. Il s’occupe en particulier des réfugiés de l’intérieur. Thomas Jung, Mathias Sticher et Alfred Wey travaillent dans la pastorale sociale, à Pasto, Tumaco et Popayan. Quant à Markus et Suzanne Büker-Brenner, ils sont partis au début du mois de mars pour Bogota dans un projet d’éducation à la paix. MP/JB
Encadré
Des jeunes qui rêvent de se mettre au service de leur peuple
Jhon Moreno, 23 ans, vit avec sa mère, qui vend des légumes dans les quartiers populaires de Barrancabermeja. Après sa scolarité, il a travaillé comme manoeuvre et vend actuellement des billets de loterie dans les rues de la métropole pétrolière. Militant des droits de l’homme, il veut devenir avocat au service de son peuple. Jhon est également membre du Conseil municipal de la jeunesse, un organisme officiel élu par les jeunes de 14 à 26 ans.
Daisy Rivera, 18 ans, a fini son bac et vit de travaux occasionnels. Elle a été chassée de chez elle avec sa famille par la violence en 2000. Avec ses parents, elle vit depuis lors à Barranca. Elle souhaite faire un apprentissage de secrétaire et poursuivre ensuite une formation d’ingénieur en informatique. Daisy travaille dans sa paroisse comme catéchiste et au sein d’un groupe de femmes. JB
(*) Jhon Moreno et Daisy Rivera témoigneront jeudi 10 mars à 19h30 à Torry, au Centre régional de la Mission Bethléem Immensee, à Fribourg.
(**) Il y a un peu plus de deux décennies que se développèrent les groupes paramilitaires dans la région du Magdalena Medio, avec la formation, en 1981, du MAS (Muerte a los secuestradores – Mort aux kidnappeurs). Ce groupe de tueurs à gages financé par le secteur privé et les trafiquants de drogue collaborait avec l’armée et la police pour lutter contre «l’ennemi intérieur», c’est-à-dire toute personne soupçonnée d’aider ou de sympathiser avec les guérillas. Ces suspects étaient tout simplement éliminés physiquement.
Des photos de Jhon Moreno et Daisy Rivera sont disponibles auprès de l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)
Paris: L’Association des Amis d’Emmanuel Mounier organise une rencontre internationale
APIC – Interview
Influence sur les jeunes intellectuels
Pour l’agence APIC, Jean-Claude Noyé, Paris
Paris, 3 octobre 2000 (APIC) Emmanuel Mounier, philosophe chrétien et fondateur du personnalisme et de la revue «Esprit», a beaucoup influencé les jeunes intellectuels de ce siècle et l’Action catholique. Cinquante ans après sa mort, sa pensée peut encore éclairer, fondée qu’elle est sur le respect de la personne humaine. Mounier a été l’un des premiers intellectuels français à dénoncer le stalinisme.
Pour célébrer le 50ème anniversaire du philosophe chrétien, l’Association des Amis d’Emmanuel Mounier organise les 5 et 6 octobre à Paris, à l’UNESCO, une grande rencontre internationale. Des participants d’une quinzaine de pays sont attendus. Interviendront notamment le philosophe Paul Ricoeur et l’historien et politologue René Rémond. Jeudi 5 octobre aura lieu dans l’amphithéâtre de la Sorbonne une table ronde ouverte au public. Les organisateurs espèrent que l’année 2000 serai ainsi l’occasion de redécouvrir une œuvre dont l’influence fut considérable auprès de l’intelligentsia et des milieux de l’Action catholique jusqu’au tournant de mai 68. Le point de vue de Guy Coq, philosophe, président de l’association des Amis d’Emmanuel Mounier et coprésident, avec Jacques Delors, du comité de patronage de ce colloque.
APIC: Quand et comment l’œuvre d’Emmanuel Mounier a-t-elle été influente ?
Guy Coq: Cette influence s’est exercée avant la guerre et bien après sa mort. Son œuvre a subi un purgatoire à partir de 1968. Il y a trois ans encore, elle n’était plus du tout éditée en français, excepté le Que-sais-je ? sur le personnalisme. Lequel s’est tout de même vendu à 200’000 exemplaires en 50 ans ! Emmanuel Mounier a exercé une importante fonction éducative auprès de jeunes intellectuels et il a beaucoup marqué l’Action catholique. Beaucoup de cadres du Parti socialiste (PS), issu du courant influencé par le christianisme, ont été initiés à l’engagement politique par lui. Jacques Delors, qui devrait publier dans le quotidien Le Monde juste avant le colloque un important article sur Mounier, en est un cas typique.
APIC: Sa pensée peut-elle nous éclairer aujourd’hui ?
Guy Coq: Très certainement. Grand éducateur du citoyen avant la lettre, penseur de l’action sociale et politique, il nous invite, face à la crise du politique, à repenser et reconstruire les bases de la citoyenneté. Je crois par exemple qu’il peut être, pour tous ces jeunes qui ont assisté aux Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), un passeur vers la spiritualité de l’engagement. Mounier est de ceux qui ont travaillé pour que l’Eglise accepte pleinement la modernité, la démocratie et la société laïque: en cela il a contribué à l’avènement du Concile Vatican II. Au plan anthropologique, face à la crise des sciences de l’homme qui n’ont pas tenu toutes leurs promesses, il nous convie à nous pencher à nouveaux frais sur la notion de personne. De même, dans le débat sur l’articulation entre individualisme et vie démocratique – jusqu’où l’individualisme n’est-il pas destructeur du lien social ? -, sa pensée se présente comme une alternative. Elle est toute entière fondée sur la grandeur et le respect de la personne humaine. Un respect qui suppose précisément que l’individu, dans ce qu’il a de meilleur, soit en relation avec les autres. A ce propos, qu’il en soit venu à constituer avec les personnalités qui gravitaient autour de la revue «Esprit» une sorte de communauté, à Châtenay-Malabry (banlieue parisienne), n’est pas anecdotique. Au plan politique, séduit par Proudhon, il n’a pas, il est vrai, la force conceptuelle de Marx ou Hegel. Mais, précisément, cette faiblesse est devenue une force après l’écroulement des grandes idéologies: la force de continuer à refuser le désordre établi après l’abandon de l’utopie marxiste. On lui a reproché à tort d’être trop indulgent avec les communistes, car s’il voyait en eux d’authentiques représentants de la classe ouvrière, il n’a pour autant jamais fait de concessions au système totalitaire soviétique. Il fut au contraire l’un des premiers et rares intellectuels français à dénoncer le stalinisme, de même qu’il prit parti contre le fascisme et le colonialisme.
APIC: Les éditions «Nouvelle Cité» publie «Prier 15 jours avec Emmanuel Mounier». Pourquoi ?
Guy Coq: Rien d’étonnant car Mounier fut un grand spirituel. Il disait volontiers qu’il aurait aimé être contemplatif. Sa foi était profonde. Il suffit de lire son journal pour s’en rendre compte. A mes yeux, c’est une figure de sainteté du XXème siècle. (apic/jcn/fm)



