Moscou: Rencontre avec le journaliste orthodoxe Andrei Zolotov, éditeur de Russia Profile

Apic – Interview

La compétition des années 90 entre les Eglises appartient au passé

Jacques Berset, agence Apic

Moscou, août 2006 (Apic) La compétition des années 90 entre l’Eglise orthodoxe russe et l’Eglise catholique appartient désormais au passé, et une rencontre entre le pape Benoît XVI – un théologien apprécié par les orthodoxes – et le patriarche de Moscou pourrait avoir lieu dans un pays tiers. C’est en tout cas l’avis du journaliste moscovite Andrei Zolotov, spécialiste des questions religieuses. L’Apic l’a rencontré cet été à Moscou.

Le jeune journaliste Andrei Zolotov, éditeur de la publication en langue anglaise «Russia Profile» (*), est un journaliste spécialisé en information religieuse. «C’est l’un de mes sujets favoris», lance dans un anglais parfait cet intellectuel né à Moscou le 31 mars 1968. Son histoire personnelle, qui est celle de nombreuses autres personnes de sa génération, est simple.

Andrei Zolotov est né dans une famille non religieuse, mais avec un arrière-fond orthodoxe. «La nurse qui s’occupait de moi était très croyante, c’était même une religieuse orthodoxe. Dans ma famille, si on n’était pas religieux, on avait beaucoup de respect pour la religion». Ses parents considéraient que la religion était avant tout une «affaire de vieux», pour les personnes par forcément très éduquées, mais pas nécessaire pour l’élite intellectuelle.

Il a reçu en 1997 le Prix «John Templeton» du journaliste religieux européen de l’année, alors qu’il était rédacteur au «Moscow Times», et deux ans plus tard le «Carnegie MediaFellowship» de la Duke University. Andrei Zolotov est très critique sur la période de la «révolution libérale» des années 90, quand l’Occident n’avait d’yeux que pour Boris Eltsine, tandis que la population russe, appauvrie dans sa grande majorité, ne profitait aucunement de la richesse accumulée en un rien de temps par quelques «oligarques».

Apic: Andrei Zolotov, quelques mots sur vous d’abord.

Andrei Zolotov: J’ai été baptisé quand j’avais 21 ans, à mon retour de New York. A l’époque, j’ai profité d’un programme d’échange d’étudiants quand j’étais à l’école de journalisme de l’Université d’Etat de Moscou, et j’ai pu étudier aux Etats-Unis, une année au Sarah Lawrence College (Bronxville, New York) et une autre à l’école de journalisme de l’Université de Columbia, à New York. Diplômé en 1992, c’est à cette date que j’ai commencé ma carrière journalistique auprès du bureau moscovite du journal américain «Christian Science Monitor».

J’ai également travaillé pendant six ans comme reporter pour le journal «Moscow Times», le principal journal indépendant de langue anglaise à Moscou, en couvrant la politique, les médias et la religion, tout en étant le correspondant dans la capitale russe de l’agence de presse oecuménique ENI, basée à Genève (de 1995 à 2003). C’est en 2003 que je me suis lancé dans le projet de «Russia Profile» (www.russiaprofile.org), une publication, sur internet, d’analyses sur les affaires, la politique, la culture et l’actualité, et également un magazine sur papier.

Apic: Comme orthodoxe, vous appartenez au courant ouvert au dialogue.

Andrei Zolotov: J’ai plutôt une inclination oecuménique, ce qui n’est pas le cas de tous les orthodoxes, car on trouve aussi chez nous des gens très nationalistes. D’un côté, je suis un produit du «renouveau religieux» de la Russie, mais d’autre part, j’avais déjà un contact avec la religion. Contrairement à nombre de mes contemporains qui n’avaient eu aucun rapport avec une quelconque expérience religieuse. Et ceci grâce à la nurse qui s’est occupée de moi.

Apic: Comment jugez-vous les relations entre orthodoxes et catholiques dans la Russie actuelle.

Andrei Zolotov: En Russie, en général, nombre de gens – pas nécessairement au sein même de l’Eglise – n’ont pas envie de mettre leur pays et leur Eglise dans un contexte globalisé. Ils craignent certainement la compétition, mais il faut aussi admettre que l’Eglise catholique leur a donné certaines raisons de craindre des attitudes agressives et prosélytes. Il est important d’essayer de comprendre la manière dont l’Eglise orthodoxe russe perçoit sa mission et sa responsabilité ici.

L’Eglise orthodoxe russe se considère elle-même comme une Eglise dont les membres ont été éloignés de force par le régime athée. C’est donc son devoir, d’une certaine manière, de les «récupérer». Alors quand les catholiques affirment ne pas s’adresser aux membres de l’Eglise orthodoxe, mais disent évangéliser les non croyants, la plupart de ceux-ci sont cependant vus comme des fils et des filles de l’orthodoxie, à l’égard desquels l’Eglise orthodoxe a une responsabilité pastorale.

Apic: Pensez-vous que les craintes orthodoxes à l’égard des catholiques soient justifiées ?

Andrei Zolotov: Quand on voit la construction de nouvelles églises catholiques en Russie, cela donne l’impression qu’elles sont destinées à bien plus de fidèles que l’Eglise catholique n’en compte ici. J’ai vu par exemple dans la ville de Tver (ex-Kalinine), à quelque 180 km au nord-ouest de Moscou, une immense église catholique moderne. Quand j’ai demandé combien il y avait de catholiques dans la région, on m’a répondu qu’il y en avait une centaine. durant les fêtes.

Je sais que dans certains endroits de Sibérie, des prêtres catholiques d’origine polonaise voient là une sorte de revanche pour leur exil et leur déportation au-delà de l’Oural au XIXe siècle. Ainsi, on ne bâtit pas seulement des églises pour prendre en compte les besoins des catholiques qui sont là actuellement, mais l’on espère une croissance. C’est du moins la perception de nombreux Russes. Personnellement, comme chrétien orthodoxe, je ne me sens pas menacé du tout par l’Eglise catholique. On dit du côté catholique que les fidèles de cette Eglise sont 600’000, je pense qu’ils sont en réalité moins nombreux. Comment savoir.

C’est la même chose pour les chiffres fournis par le Patriarcat de Moscou, qui sont exagérés, même si entre 60 et 80% des Russes interrogés lors de sondages s’identifient comme orthodoxes. Mais ce sont des orthodoxes nominaux, car quand vous les interrogez sur le contenu de leur foi, vous remarquez que nombre d’entre eux se définissent orthodoxes uniquement en termes d’identité culturelle.

Apic: Etre orthodoxe fait donc en quelque sorte partie de l’identité nationale russe.

Andrei Zolotov: Effectivement. Pour beaucoup, c’est une bannière uniquement, la couleur de leur drapeau. Le nombre des pratiquants est en réalité beaucoup plus bas que ceux qui s’affirment orthodoxes. Selon les sondages, ils sont en fait entre 3 et 7%, ce qui est de fait pas mal si l’on songe aux 70 ans d’athéisme officiel.

En 1988, par exemple, l’année du millénaire du christianisme en Russie, il y avait quelque 40 églises orthodoxes à Moscou, contre 600 aujourd’hui. Dans le pays, on compte 600 monastères, la croissance est très visible. Pour beaucoup, certes, si l’on compare avec la présidence, la police ou l’armée, l’Eglise a encore une très grande autorité et le niveau de confiance en elle est l’un des plus haut. Mais par contre, je ne crois pas que son enseignement ait un impact très significatif sur la vie concrète des gens.

Apic: Quel est l’avenir de l’oecuménisme en Russie ?

Andrei Zolotov: Il y a eu un notable retour en arrière dans le domaine de l’oecuménisme dans les années 90, même un mouvement anti-oecuménique. C’est que dans les années 60 à 80, il y a eu deux types d’oecuménisme en Russie. L’un officiel et professionnel, mené au plus haut niveau, qui ne filtrait pas à la base.

Il y avait d’autre part l’oecuménisme des opprimés, c’est-à-dire l’interaction des chrétiens de différentes dénominations, dans les camps et le goulag, par exemple, et dans l’ère post-goulag aussi.

Mais quand la liberté est arrivée, ces deux sortes d’oecuménisme sont devenues sans beaucoup d’importance face aux expériences de renouveau, tant au plan individuel que collectif. On a donc assisté à une compétition pour les âmes. Et les gens n’ont pas vraiment fait des distinctions entre les diverses Eglises occidentales et les sectes. L’oecuménisme a souffert de ces rivalités, comme le fait que des évêques avaient été impliqués dans le passé dans des dialogues oecuméniques officiels (voulus par le pouvoir communiste, ndr). Ils ont été la cible de la mentalité des dissidents, qui qualifiaient l’oecuménisme de sorte d’hérésie.

Apic: L’oecuménisme était donc vu comme complice de l’ancien système ?

Andrei Zolotov: Exactement. C’était l’une des raisons du sentiment anti-oecuménique en Russie. Mais il y tellement de définitions diverses de l’oecuménisme dans la société russe. Ainsi certains considèrent que tout le monde doit s’aimer et demandent pourquoi il y a tant de différences entre les confessions religieuses.

Je pense que l’adoption par les évêques orthodoxes russes, lors du Jubilé de l’an 2000, du document sur les attitudes à adopter envers les hétérodoxes, est très importante. Il décrit la vision qu’ont les orthodoxes d’eux-mêmes dans un contexte chrétien plus large. Le texte relève que, dans le dialogue oecuménique, notre Eglise ne doit pas être perçue comme incomplète. Il souligne que le dialogue est possible et même nécessaire, mais cela doit être vu comme vrai dialogue, pas juste comme un moyen de convertir les autres.

Apic: Les relations entre les Eglises semblent se pacifier en Russie.

Andrei Zolotov: Je pense effectivement que la question de l’oecuménisme, dans le public, n’est plus aussi dramatique aujourd’hui qu’elle l’était dans les années 90. Il y a aussi une perception croissante de la nécessité que les Eglises chrétiennes traditionnelles collaborent dans le domaine social, sans qu’il soit nécessaire d’avoir l’unification des Eglises comme but final.

Je pense que les relations entre l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique aujourd’hui en Russie dépendent également beaucoup des personnalités concernées. Ainsi de nouveaux espoirs sont nés avec l’arrivée du pape Benoît XVI. Comme théologien «traditionaliste», il jouit d’un très grand respect de la part des théologiens orthodoxes.

Apic: Alors bientôt une visite du pape en Russie ?

Andrei Zolotov: On comprend que la compétition entre les Eglises des années 90 appartient quelque part au passé. Il reste des problèmes comme les droits des minorités orthodoxes en Ukraine occidentale ou la compréhension de ce qu’est l’Eglise grecque-catholique (uniate, ndr). Mais il existe actuellement une volonté de fermer ce chapitre des relations entre l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique. Je pense que nous sommes aujourd’hui plus près que jamais de considérer la possibilité d’une rencontre entre le pape et le patriarche dans un pays tiers. D’abord dans un pays tiers, puis probablement en Russie après. JB

(*) Andrei Zolotov Jr. est journaliste et éditeur de «Russia Profile», à Moscou. Cette publication en langue anglaise, également sur internet (cf. www.russiaprofile.org), est destinée notamment à la communauté des experts étrangers. Elle fait partie du programme de présentation de l’image de la Russie à l’étranger. Elle est le fruit de la collaboration avec Ria Novosti, une agence d’information et d’analyse d’Etat, et une maison d’édition privée, Independant Media. Cette maison d’édition, aux mains de capitaux néerlandais et présidée par Derk Sauer, publie également «The Moscow Times», «The St. Petersburg Times», «Vedomosti» et une bonne dizaine d’autres magazines en Russie, comme Cosmopolitan ou Marie Claire. JB

Les photos de ce reportage peuvent être commandées auprès de l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. CP 253 – Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 E-Mail: ciric@cath.ch (apic/be)

4 août 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Zurich : Beat Müller, porte-parole de l’Opus Dei commente le film « Da Vinci code »

Apic Interview

Tout cela est peut-être un complot de l’Esprit saint .

Interview : Josef Bossart / Traduction: Bernard Bovigny

Zurich, 19 mai 2006 (Apic) Le film controversé « Da Vinci code » tourne actuellement dans les cinémas. Beat Müller, porte-parole de l’Opus Dei en Suisse, a accepté de le visionner et de le commenter pour l’Apic.

Lorsque démarrera la Coupe du monde de football, en juin, ce film sera déjà oublié, estime l’abbé Müller, ajoutant : « Tout cela est peut-être un complot de l’Esprit saint, afin de faire sortir les chrétiens de leur réserve ».

Apic : On reproche surtout au livre de Dan Brown « Da Vinci code » de mélanger de façon inadmissible fiction et réalité. Peut-on dire la même chose de la version filmée de Ron Howard ?

Beat Müller : Le film reprend les thèses du livre. Il évite toutefois quelques-unes des erreurs les plus manifestes de l’oeuvre de Dan Brown. Il agit avant tout sur les émotions : L’Eglise et l’Opus Dei y apparaissent comme des institutions en tous points de vue méprisables.

Apic : Les premières critiques soutiennent que le film s’en prend davantage à l’Opus Dei qu’à l’Eglise catholique-romaine. Partagez-vous cette impression ?

Beat Müller : Je souligne d’abord que l’Opus Dei fait partie de l’Eglise catholique. Cela dit, il est vrai que qu’il y est présenté de façon plus grotesque que dans le livre. De manière si extrême que j’en ai parfois presque ri. Que le producteur Sony-Picture ait besoin de cela, je ne peux l’expliquer que pour des motifs commerciaux. Il a remarqué que le film était de qualité plutôt moyenne et l’a ainsi rendu plus grotesque afin de compenser sa médiocrité. Bien plus de 125 millions de dollars ont probablement été investis. Sony, pour assurer un certain profit, a décidé de ne pas respecter son propre code de déontologie.

Apic : Si vous deviez exprimer en deux phrases une brève critique du film, que diriez-vous ?

Beat Müller : Le film tente de s’en tenir le plus étroitement possible au livre, et cela lui est funeste car les interminables enseignements de Teabing et Langdon ne sont pas adaptés au langage cinématographique. Par ailleurs, un spectateur qui ne connaît pas le livre par coeur aura toujours plus de peine à suivre le développement inconstant de ce film de deux heures et demie.

Apic : Craignez-vous que le livre et le film ne provoquent de sérieux dommages à l’Eglise ou à l’Opus Dei ? Ou pensez-vous au contraire que tout ce tapage sera oublié, à notre époque où tout passe très vite ?

Beat Müller : Le film sera probablement oublié lorsque que débutera, le 9 juin, la Coupe du monde de football, qui est bien plus passionnante. Mais l’insécurité et la déception de beaucoup de personnes face à Jésus, l’Eglise ou encore l’Opus Dei vont durer plus longtemps, à en croire les sondages. Mais il y en a aussi beaucoup qui abordent avec sérieux la question de la foi, l’histoire de l’Eglise et la réalité de l’Opus Dei, et cela est réjouissant. Notre site internet, par exemple, connaît des millions de consultations. Peut-être tout cela est-il un complot de l’Esprit saint pour nous faire sortir, nous autres chrétiens, de notre réserve.

Site internet: www.opusdei.ch

Avis aux rédactions : Une photo de l’abbé Beat Müller peut être demandée à l’Apic : kipa@kipa-apic.ch

(apic/job/bb)

19 mai 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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