APIC Interview
La présidente du Conseil français du culte musulman craint une chasse aux «faciès arabes»
Pour un islam tolérant, ouvert à la laïcité
Propos recueillis par Jean-Claude Noyé, correspondant de l’APIC à Paris
Paris, 18 septembre 2001 (APIC) Réunis au ministère français de l’Intérieur au lendemain de l’attaque terroriste contre les Etats-Unis, les membres de la consultation sur l’islam tentent de trouver des modalités de l’élection du Conseil français du culte musulman, habilité à dialoguer avec les autorités françaises. Seule femme à siéger à cette consultation, Betoule Fekkar-Lambiotte, est présidente de l’association Terre d’Europe et membre de la confrérie soufie alawiya. Elle explique pour l’APIC comment sera désignée la future instance représentative de l’islam de France. Surtout, elle revient sur les événements qui ont ensanglanté la journée 11 septembre.
APIC: Dans un communiqué de presse, les membres de la consultation sur l’islam ont exprimé leur «totale condamnation des attentats terroristes contre les USA» et se sont élevés «contre toute dérive susceptible de créer l’amalgame entre ces attentats et l’islam et les musulmans». Quels commentaires faites-vous ?
Betoule Fekkar-Lambiotte: Quand le ministre de l’intérieur nous a annoncé qu’il rétablissait le plan Vigipirate, nous avons craint une possible chasse aux faciès arabes… Heureusement, le premier ministre Lionel Jospin a précisé dans son intervention télévisée qu’il fallait faire la guerre aux terroristes, non à l’islam. Je partage la souffrance des Américains et rien ne peut justifier cette violence inhumaine. Peut-on simplement rappeler que l’oppression et l’humiliation subies par tel et tel peuple peuvent fomenter les pires dérives. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas punir les coupables.
En tout cas, on ne pourra plus, après ces événements, être dans l’ambiguïté qui consiste à être proche des thèses islamistes et en même temps à dire que l’on veut un islam français moderne. Pour ma part, j’ai toujours appelé de mes vœux un islam tolérant, ouvert à la laïcité. Pour moi, le vrai visage de l’islam c’est l’islam des démocrates, des modérés, des soufis. Cet islam, qui se marie avec la République et la modernité, nous devons le construire chez nous, en France, par nos propres moyens. Si nous relevons ce défi, alors bien d’autres pays musulmans pourront regarder vers la France et s’inspirer de son exemple.
APIC: Qu’est ce que cela suppose ?
Betoule Fekkar-Lambiotte: Que nous fassions une relecture du coran et des hadiths (ndlr ; propos rapportés du prophète Mohamed). Cela suppose un nouvel istihad ou effort d’interprétation des textes scripturaires de l’islam, pour que nous en comprenions et retenions l’essentiel, et non pas des coutumes liées à un âge révolu. L’islam s’est adapté à des aires géographiques très diverses, en des périodes très contrastées, pourquoi ne s’adapterait-il pas à la modernité? Les valeurs républicaines, de fraternité, d’égalité, de liberté ne sont-elles pas profondément inscrites dans le coran? Nous mourrons de notre fermeture au changement. Il nous faut absolument revoir en priorité le statut de la femme. C’est là qu’on nous attend.
Mais Il faudra du temps et du courage. Un exemple: j’ai demandé avec insistance aux membres de la consultation sur l’islam ce qu’il en serait du vote des femmes pour désigner notre future instance représentative: j’attends toujours une réponse… Pourtant rien dans les textes fondateurs de l’islam ne justifie l’exploitation subie par nos sœurs. Voyez, notre communauté musulmane a besoin de sentir qu’on porte un regard bienveillant sur elle afin de ne pas être tentée, comme toute minorité, par le repli sur soi. Mais c’est à nous, musulmans de France, de susciter la bienveillance par une attitude de franche ouverture à la société française.
APIC: L’action des kamikazes islamistes peut-elle se justifier au plan de la théologie musulmane?
Betoule Fekkar-Lambiotte: Le musulman qui meurt au combat pour défendre sa religion est considéré comme ayant offert sa vie à Dieu. Mais qu’est-ce que défendre l’islam? Est-ce en donner une vision si négative à travers des actes de barbarie? Le respect de la vie, dans sa sacralité, est posé comme un principe strict sinon absolu en islam. Il faut également distinguer entre le grand djihad (guerre sainte) qui est le combat spirituel contre ses mauvais penchants et le petit djihad ou guerre à l’extérieur Les terroristes islamistes n’en ont cure car ils ont perdu tous leurs repères de base et sont comme drogués par leur fanatisme aveugle.
APIC: Faut-il craindre le développement d’un islam «talibanisé»?
Betoule Fekkar-Lambiotte: Je ne le crois pas. Je suis pour ma part sereine quant à l’avenir. Il faut faire davantage confiance aux musulmans. Bien que très intégrée en France, j’ai vu moi-même des gens quitter les salles où je donne des conférences dès que j’annonçais que j’étais musulmane. Pourtant, j’ai grandi et j’ai toujours vécu au sein d’un islam spirituel et tolérant, l’islam du soufisme. C’est cet islam là qui peut être un rempart efficace à l’intégrisme. Les gouvernants de divers pays musulmans l’ont compris et ils protègent les confréries soufies. En tout cas ils ne les pourchassent plus comme ils ont pu le faire autrefois, sous prétexte de moderniser leurs pays. Cela fut particulièrement vrai en Algérie et c’est l’un des facteurs du développement de l’islamisme politique et armé dans ce pays. La ville de Mostaganem est jusqu’à aujourd’hui à l’abri des violences islamistes. Or c’est là que se trouve le siège de la tariqua (ou confrérie) alawiya, qui compte des milliers de disciples dans le monde. Ceci explique cela. (apic/jcn/bb)
Joseph Zisyadis, Conseiller d’Etat vaudois (210896)
APIC – interview
Chrétien et marxiste… En attendant de redevenir pasteur
Jacqueline Forster-Zigerli, pour l’agence APIC
Lausanne, 21août(APIC) Il s’engage à developper l’enseignement religieux
à l’école. Il redeviendra peut-être pasteur un jour… se dit marxiste. Et
tend à le démontrer en versant les deux-tiers de son salaire à la caisse de
son Parti. Joseph Zisyadis est un Conseiller d’Etat vraiment atypique. Activiste religieux, militant révolutionnaire, assis aujourd’hui dans un fauteuil gouvernemental. Rencontre avec un homme au parcours original.
APIC: Vous êtes revenu à 40 ans dans l’Université que vous aviez quitté il
y a 18 ans. Pour y passer une licence en théologie. Pourquoi?
Joseph Zisyadis: Je comptais terminer mes études à l’âge de 22 ans. Mais
j’ai commencé à travailler comme pasteur de rue à Paris. Une activité qui
m’a complètement absorbé. Cela correspondait à mon caractère et à mon tempérament: vouloir accomplir ma tâche à fond et oublier le reste autour de
moi. Le thème de mon mémoire de licence, christianisme et marxisme, m’a néanmoins toujours préoccupé. C’est un fil rouge dans ma vie. C’est pour cela
que j’ai voulu terminer mes études.
Il y a une seconde raison: Je n’imagine pas demeurer un politicien toute
ma vie. Je n’exclus pas de reprendre un jour un poste de pasteur.
APIC: Les scénarios dénoncés par Marx son aujourd’hui à nouveau d’une brûlante actualité: pertes des postes de travail, remplacement de l’homme par
la machine, maximalisation du profit aux dépends du salarié. N’est-ce pas
là une actualité qui vous a motivé?
JZ: Non pas directement. En tant que croyant j’ai adhéré très tôt au Parti
du travail qui se base sur des principes athées. Cette opposition m’a toujours fasciné. Je n’ai jamais cessé de m’interroger sur ces questions.
APIC: Comment peut-on être théologien chrétien et membre du Parti du travail? N’y a-til pas contradiction?
JZ: Dans les années 20 ou 30, cela aurait été une contradiction. Cette époque est aujourd’hui dépassée. Pensez uniquement à la théologie de la libération en Amérique latine. Ces gens mènent un combat politique engagé. En
même temps ils reconnaissent dans le marxisme la possibilité de remettre en
question leur propre foi et de la renouveler. Ce que le marxisme m’a aussi
permis de faire. J’ai toujours questionné ma foi «traditionnelle» et je reconnais que les théories de Marx dans le domaine de la critique de la société sont tout à fait fondées.
APIC: Votre travail de licence s’intitule: «Confrontation entre christianisme et marxisme: Etat des lieux». Expliquez-nous…
JZ: Il y a des points de rencontres. Par exemple la fraternité humaine.
Aussi bien dans le christianisme que dans le marxisme, il y a la volonté de
fonder une communauté humaine où chacun puisse avoir sa place. Personne ne
doit être détruit par des pouvoirs extérieurs comme l’économie. L’homme se
situe au centre. Un autre point de convergence est l’utopie. Les deux modes
de pensée contiennent une anticipation de l’avenir. Les deux souhaitent un
monde réconcilié, sans différence de classes.
Le changement d’orientation entre la société et l’individu m’a aussi intéressé. Par le changement de la société, Marx voulait amener une amélioration pour l’individu. Mais on peut aussi voir la chose de manière inverse.
APIC: D’où est né l’intérêt que vous portez aux questions de foi et de
théologie?
JZ: Cela tient à l’histoire de ma vie. Je suis né à Istanbul, fils de parents grecs. En 1963, nous avons immigré en Suisse où nous nous sommes convertis au protestantisme. Je suis devenu théologien parce que je suis chrétien. Cette foi m’a aussi conduit à la politique. La foi peut changer l’individu. La politique peut changer la société
APIC: Ancien pasteur de rue à Paris, restaurateur à Lausanne, Conseiller
national, aujourd’hui Conseiller d’Etat. Où se situe le théologien dans
tout cela?
JZ: Le théologien a toujours été présent. Je me suis aussi engagé dans divers milieux d’Eglise. Malheureusement je n’ai plus le temps de le faire.
Aujourd’hui la poésie m’accompagne constamment et me conduit à la méditation. En particulier les poèmes de Pablo Neruda et des auteurs grecs.
APIC: Beaucoup de gens ont perdu la foi, même s’ils semblent chercher un
sens à leur vie…
JZ: Notre société manque d’un message spirituel. Cela commence déjà à
l’école. Qu’est ce qui est offert dans les courts de religion? Une information approfondie sur les religions mondiales, sur les sectes; une discussion sur les questions spirituelles manquent. Cela n’étant pas fait, les
gens se tournent de plus en plus vers des groupes douteux. C’est pourquoi
je m’engage pour une éducation religieuse intensive à l’école.
APIC: En tant que Conseiller d’Etat vous faites partie de la classe «dominante». Comment le marxiste Zisyadis vit-il cela?
JZ: Très bien. Pour moi il n’y a pas d’opposition. C’est le peuple qui m’a
élu. Certes je me suis engagé pour mon élection. Je crois vraiment en mes
idées. Je veux les mettre en pratique. Mon poste n’est pas un oreiller de
paresse. Ce n’est pas non plus pour moi une question de carrière. Je le
vois en premier lieu comme un service à la communauté. De mon traitement de
Conseiller d’Etat, je ne garde que 6’000 francs par mois, les 14’000 autres
francs vont dans la caisse du Parti du travail. (apic/mp)



