APIC Témoignage
Sri Lanka: Deux évêques dénoncent un «conflit sauvage» qui a déjà fait 100’000 morts
Ne renvoyez pas les Tamouls à Colombo, leur vie est en danger!
Propos recueillis par Jacques Berset
Colombo/Fribourg, 4 avril 2000 (APIC) «Ne renvoyez pas les Tamouls à Colombo, leur vie est en danger!» Cet appel à l’adresse des autorités suisses, ce sont deux évêques srilankais, l’un tamoul, Mgr Joseph Rayappu, évêque de Mannar, et l’autre cinghalais, Mgr Malcolm Ranjith, évêque de Ratnapura, qui viennent de le lancer lors de leur passage en Suisse. L’APIC les a rencontrés pour parler de l’espoir que représentent les pourparlers de paix sous la médiation de la Norvège .
Plus de 12’000 civils sont actuellement jetés sur les routes en raison des combats qui se déroulent depuis plus d’une semaine près de la route stratégique d’Elephant Pass, qui contrôle l’entrée de la péninsule de Jaffna et qui ont déjà fait des centaines de victimes. Au moins 3’000 personnes ont cherché refuge dans une église et de nombreuses personnes sont sans nourriture et sans médicaments. Le gouvernement a imposé depuis plusieurs années un embargo total sur le nord du pays contrôlé par la guérilla tamoule.
Une guerre sans merci et qui ne fait pas de prisonniers
D’une même voix, Mgr Rayappu et Mgr Ranjith, respectivement président et vice-président de la Commission nationale catholique pour la Justice, la Paix et le Développement Humain, dénoncent un «conflit sauvage», «une guerre sans merci», «qui ne fait pas de prisonniers» et qui ensanglante le pays depuis 1983. Le pays est magnifique, lancent les deux prélats, mais la guerre mobilise plus du quart des ressources de l’Etat et effraye les touristes. «Malheureusement, la vie n’est pas normale au Sri Lanka: on rencontre partout des «checks-points», on se fait fouiller, contrôler interroger, même au sud. En moyenne, on compte dix morts par jour; la majorité sont des civils: on en compte déjà 60 à 70’000, victimes des bombardements aériens, des attaques d’artillerie, des fusillades, des mines, des massacres de représailles. Il y a de violents accrochages à Colombo même, en plein cœur de la capitale, sans compter les attentats… «
Plus d’un million de francs d’aide de Caritas Suisse
En tournée en Europe pour demander de l’aide en faveur de leur pays et exprimer leur espoir dans la reprise des pourparlers de paix, les deux responsables de la Commission nationale pour la Justice et la Paix ont visité la Conférence des évêques suisses et Caritas Suisse. Cette dernière collabore avec Caritas Sri Lanka à Colombo pour des projets d’aide d’urgence en faveur des victimes de la guerre dans le nord et l’est de l’île.
Le projet de Caritas, d’une valeur dépassant un million de francs sur deux ans, vient en aide à une population civile totalement étranglée économiquement par la fermeture quasi hermétique du nord du pays. Grâce au fait que l’Eglise catholique srilankaise ne recrute pas sur des bases ethniques et ait des membres cinghalais et tamouls, son «bras charitable», la Caritas locale, a pu maintenir ses structures dans toutes les régions du pays. Par son action humanitaire non partisane, elle est également respectée par le gouvernement et les rebelles tamouls.
APIC: Quel est le but de votre tournée européenne ?
Mgr Ranjith et Mgr Rayappu: Nous voulons donner des information sur le conflit qui déchire le Sri Lanka: en 17 ans, cette guerre a déjà fait 100’000 morts, 16’000 «disparus», 400’000 réfugiés – tous Tamouls – dispersés sur toute la surface du globe. L’Inde en reçoit le plus gros contingent (130’000), mais la petite Suisse en a proportionnellement beaucoup plus: 25’000. A ce chiffre s’ajoutent 800’000 déplacés à l’intérieur: des régions de Trincomalee, Batticaloa, Jaffna, Mannar, dans le nord, le nord-est et l’est du pays. Des villages cinghalais dans les zones de combats ont également été vidés de leur population. Un tiers du pays est en proie aux combats.
Tous les musulmans du nord ont trouvé refuge plus au sud, à Puttalam, à Colombo… Les musulmans, qui parlent en majorité tamoul avec des mots arabes, ne combattent pas, mais ils n’échappent pas aux conséquences de la guerre. Parmi ces drames: la destruction des familles, des biens et de l’économie en général, qui touche non seulement les Tamouls, mais aussi les Cinghalais. Cela ne peut continuer ainsi.
Nous le disons en chœur et d’une voix forte: nous ne voulons pas la guerre, nous voulons un règlement négocié acceptable pour les deux parties et que l’on crée des conditions pour ces négociations. Il s’agit dans un premier temps de suspendre les actions offensives et la politique de harcèlement, mettre un terme à l’embargo sur la nourriture imposé aux populations du nord du pays. Nous plaidons pour l’égalité des droits entre tous les citoyens – ce n’est le cas aujourd’hui! – et une vaste autonomie régionale pour les Tamouls, mais sans couper le pays en deux.
APIC: Les Tigres tamouls veulent pourtant instaurer un Etat indépendant…
Mgr Ranjith et Mgr Rayappu: Le but des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) est certes l’indépendance, mais s’il y a une alternative solide, ils devraient se préparer à la considérer. Il s’agirait d’une large autonomie avec une dévolution de pouvoirs et la reconnaissance de leur territoire traditionnel au nord et à l’est. Il s’agit d’obtenir une solution digne pour tous, accepter que les Tamouls soient reconnus comme peuple.
Jusqu’à présent, ils ne sont pas considérés comme une nation, mais seulement comme une minorité. Pour que la confiance s’installe entre les deux parties, les évêques insistent eux aussi sur la nécessité de faire intervenir un médiateur extérieur dans le but de faciliter les négociations. Nous sommes heureux que tant le LTTE que le gouvernement de Colombo aient accepté que la Norvège joue ce rôle.
APIC: Quelle est la répartition ethnique et confessionnelle du Sri Lanka ?
Mgr Ranjith et Mgr Rayappu: La plupart des Cinghalais sont bouddhistes, la plupart des Tamouls sont hindouistes, de sorte que les chrétiens et les catholiques en particulier représentent une minorité dans les deux communautés. Sur les 19 millions d’habitants au Sri Lanka, quelque 3 millions sont Tamouls (18%) contre 74% de Cinghalais, 7% de Maures et 1% de Burghers, Malais et Veddas. Du point de vue religieux, on compte 69% de bouddhistes, 15% d’hindouistes et 8 % de chrétiens et 8% de musulmans.
La Conférence des évêques, qui compte 11 évêques – 3 Tamouls et 8 Cinghalais – est unie sur ce point: nous plaidons pour la plus grande autonomie possible pour les régions tamoules, la reconnaissance de l’identité nationale des Tamouls, mais pas question de séparatisme ! Nous sommes par contre pour une importante dévolution de pouvoirs pour les régions du nord et de l’est.
Nous ne pouvons pas jouer un rôle de pont officiellement, dans le public, parce que les chrétiens au Sri Lanka ne sont qu’une petite minorité face à la majorité bouddhiste, qui est très sensible. Nous devons jouer en coulisses, car on pourrait être mal compris. Comme catholiques, nous sommes respectés, car nous avons des gens disposant d’une bonne formation, qui travaillent également dans l’administration. Pour le moment, sur 25 ministres, nous avons quatre ministres chrétiens, notamment deux ministres catholiques: celui du développement industriel et celui de la planification, tandis que le ministres des Affaires étrangères est également de confession chrétienne.
APIC: Les chrétiens se plaignent pourtant de la prépondérance du bouddhisme…
Mgr Ranjith: Je ne voudrais pas parler de discrimination au Sri Lanka. Certaines fois, cependant, l’on adresse des griefs au gouvernement, car l’Etat n’étant pas laïc, il donne un rôle prépondérant au bouddhisme. La majorité bouddhiste bénéfice de fait de privilèges spéciaux, d’une certaine suprématie. Le pouvoir considère que c’est la responsabilité historique de l’Etat de protéger et de propager le bouddhisme. Mais nous pouvons faire entendre notre voix: le gouvernement actuel a établi des structures de dialogue – un comité présidentiel spécial dont font partie deux évêques catholiques et présidé par un ministre catholique – où l’on peut écouter les griefs de la communauté chrétienne. Nous avons également des partenaires dans le Ministère des Affaires culturelles, où il y a un département des affaires chrétiennes.
C’est un fait qu’il y a peu d’établissements scolaires catholiques, car toutes les écoles ont été nationalisées en 1960. Grâce à une lacune dans la loi, on peut cependant développer des branches des établissements existants, mais pas créer de nouvelles écoles. Nous avons également la possibilité d’investir dans l’enseignement professionnel. L’Eglise n’a pas de grands hôpitaux, mais des dispensaires et des unités de santé mobiles.
APIC: La religion majoritaire est accusée d’être politisée au Sri Lanka et de ne pas contribuer à l’apaisement…
Mgr Ranjith: La guerre a pour cause une situation de violence et de discrimination faite aux Tamouls pendant une longue période, dans le sillage de l’indépendance en 1948. Avant l’indépendance, le régime colonial britannique a cherché à favoriser les minorités au détriment de la majorité bouddhiste cinghalaise. La conséquence: la majorité cinghalaise, travaillée par la renaissance du nationalisme bouddhiste cinghalais, quand elle est arrivée au pouvoir par les urnes, a non seulement voulu préserver sa culture, mais encore l’imposer aux minorités, en ne reconnaissant pas les différentes identités. Les chrétiens en ont aussi subi les conséquences, avec l’expulsion des missionnaires et des religieuses qui travaillaient dans les hôpitaux et les écoles.
Le bouddhisme – que nous respectons – joue en effet un rôle important dans le conflit qui agite le pays. Mais au Sri Lanka, les disciples de cette grande religion n’ont pas donné le bon exemple, en jouant notamment sur la peur et les émotions. Ils auraient dû être les premiers à s’engager dans le processus de paix et assurer que toutes les communautés soient traitées sur un pied d’égalité, sans discriminations. Mais malheureusement, ils ne l’ont pas fait, et c’est devenu très difficile de démêler les problèmes.
Une bonne partie des moines bouddhistes jouent la carte du nationalisme cinghalais, mais il ne faut pas généraliser. Nombre d’entre eux ont dans la tête que s’il y avait un Etat tamoul indépendant sur l’île, ce serait une tête de pont pour l’Etat indien du Tamil Nadu, qui compte 60 millions d’habitants, avec le risque pour les Cinghalais de devenir à leur tour une minorité. La grande spiritualité du bouddhiste devrait pourtant leur permettre de dépasser ces peurs irrationnelles. Mais nous, les chrétiens – qui avons aussi commis de grandes fautes dans le passé en mêlant religion et politique – ne devons pas dire aux bouddhistes ce qu’ils doivent faire.
APIC: Les peurs des cinghalais bouddhistes sont-elles justifiées ?
Mgr Rayappu: La crainte qu’ont les Cinghalais que les Tamouls veuillent rejoindre leurs frères d’Inde sont infondées. Les Tamouls sont présents au nord et à l’est du Sri Lanka depuis des temps immémoriaux, comme les Cinghalais. Nous contestons le point de vue que notre pays soit seulement cinghalais et bouddhiste: le Sri Lanka appartient à tous ses citoyens. Nous sommes d’une certaine façon tous des étrangers du point de vue historique, car la communauté cinghalaise, tout comme la tamoule, vient de l’Inde.
De ce point de vue, aucune d’entre elles n’est la propriétaire légale du Sri Lanka. Il n’y au aucun document historique prouvant que les Cinghalais étaient là les premiers. Dans l’histoire, il y a eu des rois tamouls à la tête du pays tout entier. C’est un parfait non sens de discuter sur cette base, d’autant plus qu’il y a des traits communs entre le bouddhisme et l’hindouisme et Tamouls et Cinghalais ne sont pas si différents que cela du point de vue culturel. Où pouvez-vous trouver de «purs» Cinghalais, quand on pense aux mariages mixtes qui ont été contractés durant des siècles ? Personne ne saurait me le dire! Nous ne comprenons pas pourquoi il faut tellement accentuer nos différences. Cette discussion sur la pureté de la race relève du fascisme, et aucune valeur religieuse ne peut justifier de tuer quelqu’un pour un motif racial. Nous devons vivement déplorer que la religion n’a pas contribué suffisamment à la réconciliation entre les communautés.
APIC: Comment vit le diocèse de Mannar, dans la région tamoule en guerre ?
Mgr Rayappu: Dans mon diocèse, où ne vivent que des Tamouls, règne l’insécurité: une moitié est occupée par les militants du LTTE, l’autre par l’armée, qui contrôle la ville de Mannar. Je me rends régulièrement dans la région de Vanni, contrôlée par les LTTE. Nous rencontrons la guérilla quand nous allons visiter nos paroisses. Nous avons des restrictions de visite par l’armée, qui nous permet d’entrer seulement deux fois par semaine. Nous devons avoir des sauf-conduits pour passer dans les zones de guérilla, mais les militants nous respectent. Il y a toujours cependant le risque de tomber dans des feux croisés. Et là, l’Eglise n’est pas épargnée.
Ainsi, 38 civils, notamment des femmes et des enfants, ont trouvé la mort et 57 autres ont été blessés, le 20 novembre dernier, lors du bombardement du sanctuaire marial de Madhu. 3’000 réfugiés s’y croyaient pourtant en sécurité. L’armée srilankaise, bien qu’elle n’eût pas l’autorisation de le faire, avait pénétré la nuit dans l’enceinte avec des blindés et de l’artillerie. Malgré un accord au plus haut niveau pour que l’armée reste à au moins 1km du sanctuaire. Des prêtres ont été menacés voire tués dans mon diocèse, comme le Père Mary Bastian, le 6 janvier 1985, abattu par l’armée devant l’église de Vankalai, alors que l’armée massacrait des civils. D’autres prêtres sont morts dans des circonstances jamais éclaircies.
APIC: L’Eglise est-elle attaquée parce qu’elle demande la fin de la violence et la justice pour tous ?
Mgr Ranjith: L’Eglise est en effet parfois prise pour cible. Elle n’est pas toujours bien comprise quand elle dit son refus de la guerre et son rejet de la violence. Certains, des deux côtés, n’ont pas envie d’entendre parler de paix, car la situation de guerre s’est en quelque sorte institutionnalisée: nombre de personnes dépendent de la guerre et en vivent économiquement et politiquement, c’est une situation générale. La majorité au Sri Lanka veut vivre en paix, mais le peuple ne peut pas changer la situation; il est en quelque sorte pris en otage par ceux qui possèdent les armes. (apic/be)
Marie-Joëlle ou l’histoire d’une rencontre qui sauve
APIC – Témoignage
Par Pierre Rottet, agence APIC
Issue d’un ménage brisé, abusée des années durant par son beau-père, prise
dans les rêts de la drogue, chutes et rechutes. Marie-Joëlle Blanc a 46
ans; elle a rencontré le Christ grâce à des amis. Abîmée par la vie, au bénéfice d’une rente invalidité, elle parcourt aujourd’hui les rues de Fribourg pour aider son prochain dans la détresse. Portrait de cette habitante
de Givisiez.
L’abus de la drogue, voire de l’alcool pendant de longues années n’ont
en rien altéré les traits d’un visage gracieux et allongé surmonté de longs
cheveux noirs. Dans l’appartement d’une personne convalescente qu’elle
s’emploie à nettoyer, Marie-Joëlle évoque avec «son protégé» la nuit de Noël à venir. Tout un symbole, pour elle qui s’est un jour sentie renaître en
découvrant le Christ. «Le seul qui n’abandonnera jamais personne», glisset-elle en préparant le café.
Le drame de l’enfance de Marie-Joëlle, qu’elle évoque pour l’APIC, c’est
aussi celui de milliers d’enfants. Son vécu d’adolescente puis de femme?
Sans doute pas différent de celui de tant d’autres êtres. La poisse qui
colle aux basques, le difficile engrenage des revers qui mènent à la chute,
les mochetés quotidiennes, la table sans pain, les mains sans travail, la
maladie…, la drogue, la marginalisation. L’histoire de Marie-Joëlle? Somme toute aussi et sans doute celle d’une légion de femmes et d’hommes croisés dans la rue sans même les apercevoir. Portrait d’une détresse annoncée,
puis d’une «résurrection» née de la volonté de s’en sortir. De sortir du
trou après la découverte, un jour, que la foi retrouvée peut parfois faire
des miracles.
Française d’origine née en 1947 près d’Annecy, Marie-Joëlle a deux ans
lorsque sa mère se sépare de son père. La famille, qui vit à Genève, se
disloque bientôt. Avec son frère et sa soeur, Marie-Joëlle est brinquebalée
d’une pension à l’autre, d’une famille à une connaissance, d’un lieu de
fortune à un domicile momentané, séparée du frère, loin de la frangine. Le
manège du non retour continue. Jusqu’à l’âge de 10 ans. Sa mère alors remariée décide de la reprendre.
A l’amertume d’un foyer brisé, à la tristesse d’une rupture brutale avec
un père, vient bientôt s’ajouter la frustration d’une affection maternelle
refusée. Pire, les reproches pleuvent sur la gamine «coupable de trop ressembler à son paternel». Pire? Joëlle ne se doutait pas qu’elle était loin
du compte, des désillusions et des lâchetés. De l’horreur. Son beau-père
abuse sexuellement de la fillette et de sa soeur. Le mutisme, la peur… Le
manège durera 9 ans.
Du droit de rêver à l’engrenage de la drogue
Marie-Joëlle a alors 19 ans. L’écoeurement n’empêche pas les rêves de
l’adolescente. Qui prennent on s’en doute la forme du prince charmant,
qu’elle croit rencontrer sous la forme d’un gosse de 19 ans. Le mariage la
même année, sous prétexte, car tous deux sont mineurs, d’être enceinte,
puis la naissance d’une fille avec deux mois de retard par rapport à l’annonce faite aux parents. Son désir était de fonder un foyer et d’avoir une
vraie vie de famille. Mais la réalité se charge tantôt de détruire son rêve: le divorce… 16 mois après.
La jeune mère n’en continue pas moins à croire que tout peut changer.
C’est qu’elle a plus d’une corde à son arc, Marie-Joëlle, avec son métier
de vendeuse, avec le certificat d’aide coiffeuse, qu’elle obtient ensuite,
ou encore plus tard grâce au job de dactylo-réceptionniste. La thérapie par
le travail… la nécessité en fait de tenter d’oublier le mal subi et de
refermer des blessures enfouies en elle. Mais de nouveaux revers s’ajoutent
encore, tous ressentis comme autant de rêves brisés. Le pas de Marie-Joëlle
déjà esquissé en direction de la marginalisation se fait plus définitif.
D’autant plus facilement que le monde de l’époque vit à l’heure de la «révolution hippie» à laquelle Genève n’échappe pas. Le «tremplin» idéal, somme toute, pour la jeune fille qui se précipite dans l’infernale spirale de
la drogue.
Un joint de «H», le LSD ensuite… et le classique engrenage des amphétamines, des champignons hallucinogènes, de l’opium… L’alcool et les somnifères, les médicaments puis la première piqûre de morphine, la seconde…
Pas facile de s’en sortir, de s’extirper d’une «faune» composée de quelques
paumés déjà marqués par la drogue. Surtout si l’on recueille dans son «appart’» un plus perdu que soi, un de ces gars pour qui l’univers s’arrête au
monde imaginaire qu’il s’est forgé. «Il s’appelait Dan et ne devait venir
que pour quelques jours… Il est devenu plus tard mon mari et le père de
mes deux autres enfants», confie aujourd’hui Marie-Joëlle.
Tout est possible pour qui veut s’en sortir…
Dan ne fut pas le tournant espéré dans sa vie. Le hasard d’une rencontre
d’un soir allait pourtant le lui offrir, ce virage, sous la forme d’une retrouvaille…, d’un ami nommé Fernand. Une connaissance de son village
français natal. Un théologien catholique nanti d’une foi suffisamment forte
pour être transmise à Marie-Joëlle. Une lente découverte pour une conversion qui devait changer sa vie. Elle en parle et témoigne aujourd’hui: «Je
serais cuite si je perdais la foi en Dieu. La découverte du Christ m’a tout
apporté… on ne retourne pas en arrière lorsqu’on a connu ça».
Cette transformation, ce cheminement vers la religion, vers la foi et
une confiance retrouvée, Marie-Joëlle l’a consignée dans une brochure éditée en 1976. «Il était important de pouvoir témoigner de ce que j’avais vécu, de montrer et prouver à ceux qui, comme moi, tombent dans le gouffre de
la drogue qu’il est possible de se sortir des pires choses de la vie…
parce que tout est possible à l’homme s’il le veut. Mon but était aussi de
dire que par la foi en Dieu, on s’en sort encore mieux», explique-t-elle
avec un sourire qui en dit long sur sa confiance retrouvée. Et qui lui permet aujourd’hui de venir en aide, d’apporter son soutien ou tout simplement
sa présence aux marginaux, aux ignorés et aux rejetés de la société, aux
démunis ou autres paumés de la vie qu’elle connaît bien pour avoir un jour
été l’une des leurs. «Ils ont besoin de savoir que les autres les aiment
aussi, même s’ils sont dans la difficulté».
Rien ne lui sera pourtant épargné. De son mariage avec Dan en 76 vont
naître deux enfants, un fils en 1977, une fille deux ans plus tard. La drogue, pense-t-elle, n’est plus pour elle qu’un mauvais souvenir. Les contacts et les heures de conversation avec Fernand semblent apporter à tous
deux la solidité morale dont ils avaient besoin. L’appui nécessaire pour
puiser dans la foi la force d’aller de l’avant. «Je pensais que Dan et moi
marchions ensemble. Je me suis trompée. La conversion de mon mari était
trop artificielle… je le voyais lentement retomber, jusqu’au jour ou j’ai
constaté que rien ne tenait plus entre lui et moi».
Un premier déménagement de Genève à Lausanne, puis un second à Fribourg.
Six ans après leur mariage, les premières grosses difficultés refaisaient
surface: la panique pour Marie-Joëlle, puis l’angoisse et enfin la rechute.
Dans la drogue, l’alccol et les médicaments. La séparation, le divorce et
la perte de la garde des enfants… le couperet de la justice, tranchant
comme l’opinion publique et insensible à la douleur.
Une année de doute, de «zone» dans les rues de Fribourg… pour finalement remonter à nouveau la pente. Les contacts écrits entretenus avec Fernand lui sont d’un grand secours. Et les retraites périodiquement faites à
Hauterive depuis 1984 contribueront à asseoir et à raffermir sa foi. Grâce
notamment à Frère Emmanuel, devenu pour elle un véritable guide spirituel.
Et un ami à travers les chants religieux qu’il édite et compose. Une forme
d’expression que Marie-Joëlle a depuis belle lurette déjà expérimentée en
accompagnant à la guitare les quelque 200 chansons qu’elles a écrites et
composées.
Du moral, Marie-Joëlle a en aujourd’hui à revendre, malgré le dernier
coup dur subit en début d’année: le suicide de son ex-mari. Une collaboration au «Tremplin», une autre pour apporter à domicile les repas chaud de
la Croix-Rouge, des repas et surtout une présence réconfortante qu’elle assure pour des enfants momentanément (?) séparés de leur mère, des ménages
chez des personnes âgées ou malades… Active et bénévole chaque jour de
la semaine, Marie-Joëlle n’hésite pas à s’approcher des services sociaux de
la ville pour présenter un «cas» ramassé dans la rue. Les paumés et les
marginalisés, les clochards les alcoolos ne sont pas oubliées pour leur offrir un mot ou une présence. Une disponibilité. Même si le temps lui manque
parfois… et qu’elle aimerait faire plus encore: «j’ai appris que l’Eglise
manquait de bénévoles laïcs prêts à offrir leur service dans les différents
domaines sociaux. Je ne demande pas mieux que de me mettre à disposition.
Et aussi d’aider plus efficacement encore les jeunes qui traînent dans les
rues, soumis qu’ils sont, pour certains d’entre eux du moins, aux tentations de la drogue».
Ses modèles ont pour noms l’abbé Pierre, Mère Teresa… ou encore Guy
Gilbert, le prêtre des loubards. Les situations difficiles rencontrées aujourd’hui dans la rue lui sont proches. Marie-Joëlle les a vécues une à une
sinon toutes à elle seule. Pour s’en sortir finalement. Pas seule, dit-elle
en souriant et en observant un tableau contenant une scène biblique.. Mais
c’est là une autre histoire. (apic/pr)



