Suisse

Confirmations à Martigny: un jeune détenu fabrique l’autel

L’autel et l’ambon qui serviront à la célébration de la confirmation diocésaine le 20 mai prochain au CERM à Martigny (VS), ont été réalisés au Centre éducatif fermé de Pramont (CEP). Rencontre à l’atelier «bois» avec le jeune détenu qui a mené le projet à son terme.

Le geste est précis, la spatule glisse doucement sur le bois. Franck* corrige les moindres défauts à l’autel en bois qui encombre l’atelier de menuiserie du CEP, en Valais. Le jeune détenu inspecte sous tous les angles le meuble qui, avec l’ambon, va servir à la célébration de la confirmation diocésaine au Centre d’Expositions et de réunions de Martigny (VS).

L’autel et l’ambon attendent les dernières finitions avant la livraison au CERM. | © B. Hallet

«C’était une commande comme une autre pour moi. Puis j’ai entendu parler du projet et des milliers de personnes qui vont se retrouver au CERM», explique le jeune homme. Du coup, il se dit encore plus méticuleux que d’habitude… et très motivé car il pourra sortir pour aller installer l’autel et l’ambon sur lesquels il travaille depuis début avril.

Grands projets

A l’entendre, le travail n’a pas semblé difficile pour celui qui achève une formation de  menuisier grâce à laquelle il devrait obtenir une Attestation fédérale professionnelle (AFP). «Je préfère les grands projets». Lorsque Gérald Crettaz, le maître socio-professionnel qui forme les jeunes détenus à la menuiserie, lui a proposé de construire l’autel et l’ambon, le jeune de 23 ans a donc tout de suite accepté.

En termes de dimensions, Franck est servi: avec une longueur de 4 mètres et une largeur de 1m35, l’autel ne passe pas inaperçu. Il a fallu adapter ses proportions au lieu de la confirmation: le CERM où sont attendues près de 10’000 personnes. Gérald Crettaz a dessiné les plans des deux meubles que Franck s’est appliqué à matérialiser. «Le projet a pas mal évolué depuis les premiers coups de crayon», explique le maître socio-professionnel qui est par ailleurs diacre permanent.

Solidité et légèreté

Il met en avant les impératifs difficiles à concilier de solidité et de légèreté. «Nous ne sommes pas sûrs de trouver sur place un engin de levage permettant de poser l’autel sur la scène». Une construction avec du bois massif rendait le meuble intransportable. Un assemblage trop léger risquait la casse.

Démonstration du démontage de L’autel. | © B. Hallet

Le choix s’est porté sur des matériaux résistants et faciles à travailler. Le dessus de l’autel est d’un seul tenant en bois reconstitué. Des panneaux de moyenne densité de fibre font office de parois latérales. Le cadre et les renforts ont été coupés dans du sapin massif. Grâce à un ingénieux système d’attaches, le meuble se démonte facilement en deux parties. «On a pensé aussi au transport». Trois costauds peuvent aisément manipuler le meuble.

«De nous deux, j’étais le plus stressé, confie le détenu, je voulais être sûr que le bois soit livré dans les délais. Du coup j’ai pressé Gérald». Franck n’ayant pas accès au téléphone, Gérald Crettaz s’en est chargé. Pas question d’être en retard pour la livraison.

Les jeunes d’abord

Comment une telle commande a-t-elle aboutie à l’atelier de Pramont? L’initiative vient du comité d’organisation de la célébration diocésaine de la confirmation. «L’idée de nous adresser à Gérald a fait l’unanimité», explique Véronique Denis. «Il s’agissait de mettre sur pied une célébration pour les jeunes qui implique les jeunes», ajoute l’abbé Pierre-Yves Maillard, vicaire général du diocèse de Sion. «Nous avons naturellement pensé aux jeunes de Pramont». Il rappelle qu’il en fut ainsi lorsque Jean Paul II est venu à Berne en 2004, lors d’un événement qui rassembla autant qu’il impliqua les jeunes.

Un contact téléphonique en novembre 2017 a permis de confirmer la faisabilité du projet, puis a donné lieu à un devis en janvier. «En temps normal, six semaines de travail auraient suffi. Ici le rythme est différent.» Le maître socio-professionnel prend des projets qu’il sait pouvoir confier à des jeunes qui iront au bout. La motivation est importante, elle est un gage de succès assure Gérald Crettaz. «Il y a deux ans, vous auriez porté les panneaux pour m’aider», lance-t-il en souriant à Franck. Après deux ans de pratique, le jeune a pu assurer le suivi du projet de bout en bout, la découpe et l’assemblage des panneaux ainsi que les finitions.

D’abord taiseux, Franck se met à raconter le projet. Le jeune et l’adulte refont la petite histoire de l’autel et de l’ambon sur le point d’être achevés. Ils commentent les plans dont les bordures sont noircies de calculs nerveusement alignés. Ils sont installés dans la salle de pause, dans les combles de l’atelier. La conversation s’installe. Ils en oublieraient presque leur interlocuteur.

Les dimensions de l’autel et de l’ambon ont évolué au gré des contraintes de fabrication. | © B. Halllet

Au moment du reportage, il était même question d’utiliser le mobilier pour la messe du pape à Palexpo, le 21 juin prochain. Las. Selon l’abbé Alain Chardonnens, cérémoniaire de la messe de Genève, les dimensions ne convenaient pas au Saint-Siège.

La Porte sainte

Malgré le vouvoiement, la complicité qui s’est instaurée entre le maître et l’élève crève les yeux. «Avec Crettaz, on forme un bon duo. On ne met pas trois ans  à discuter. Un croquis et ça roule». Le propos, brusque mais respectueux, sonne comme une évidence. Puis il se confie et raconte d’autres projets auquel il a travaillé. Il en est un qui l’a marqué: la Porte sainte de l’ermitage de Longeborgne, qu’il a contribué à fabriquer en 2015.

«La porte a ouvert quelque chose dans ma vie». Il parle d’une conversion personnelle à 100%. Voir sur les photos autant de monde assister à l’ouverture de la Porte sainte l’a profondément touché, de même que les articles de presse et les témoignages dont il a eu l’écho.

Concernant la spiritualité, il n’est pas «monstre pratiquant, mais il sait qu’il y a quelque chose de plus puissant que nous» et qu’il en est à la base. Surtout, pour la première fois, on a parlé en bien de lui. «Faire du bien aux gens permet de changer. Leur bonheur a eu un impact sur ma vie». Notamment l’envie de se lever le matin, le fait d’être impliqué dans des projets et le besoin de créer. «Cela donne un ancrage».

La motivation a été d’autant plus forte pour l’autel du CERM. «C’est gratifiant d’apporter ma pierre à l’édifice. Beaucoup de gens parlent de cette messe. Je suis très touché d’avoir été intégré au projet». (cath.ch/bh)

* Prénom fictif

Le dessus de l'autel a été fabriqué d'un seul tenant. Léger et résistant, il est aisément manipulable. | © B. Hallet
18 mai 2018 | 17:30
par Bernard Hallet
autel (3), CERM (3), Confirmation (13), Pramont (6), prison (73)
Partagez!