France: «Ordinatio sacerdotalis» (010694)

Le P. Legrand exprime des craintes et un espoir pour l’oecuménisme

Paris, 1erjuin(APIC) La lettre apostolique du pape Jean Paul II «Ordinatio sacerdotalis» aura de lourdes conséquences sur le dialogue avec les autres Eglises chrétiennes. Tel est l’avis exprimé dans «La Croix» par le Père Hervé Legrand, professeur à l’Institut Catholique de Paris, interrogé

par Bruno Chenu. Le dominicain garde l’espoir, et il met en garde contre la

tentation de minimiser ou d’exagérer la portée du document. Cela serait,

dit-il, désobéir au Magistère en ne respectant pas le véritable poids qu’il

a voulu donner à sa prise de parole.

Aux yeux du P. Legrand, de sérieuses tensions avec les protestants et

les anglicans sont à prévoir. Plus profondément, «c’est le statut même du

dialogue officiel, noué depuis Vatican II avec l’ensemble des Eglises de la

Réforme, qui risque d’être questionné», dit-il. Si les catholiques doivent

penser, avec le pape, que l’Eglise ne peut ordonner des femmes prêtres, en

raison de sa «constitution divine», les autres Eglises ne vont-elles pas en

conclure que l’Eglise catholique ne peut plus envisager «l’unité visible»

avec elles, telles qu’elles sont?

Le P. Legrand observe qu’à travers la Déclaration de la Congrégation

pour la Doctrine de la foi de 1976, Paul VI n’avait pas engagé définitivement l’autorité du Magistère papal, et que «cette fois c’est fait, mais

sans recours à l’autorité dernière». Cette réserve risque malheureusement

de ne pas être immédiatement perçue par les chrétiens de la Réforme, si

bien que «pour faciliter la réception exacte de ce document, il importe

donc beaucoup que les protestants se rendent compte rapidement qu’il n’est

pas la promulgation d’un nouveau dogme».

Le P. Legrand s’en explique: le pape rend publique sa décision par une

Lettre apostolique, type de document que les Actes du Saint-Siège classent

toujours après les encycliques. Aux critères ordinaires d’interprétation

des documents du magistère, il ne s’agit pas d’une décision infaillible. Il

est très probable, dit-il, que l’enseignement proposé par la lettre «Ordinatio sacerdotalis» appartienne à une catégorie de vérité, prévue par la

nouvelle profession de foi de 1989, que le P. U. Betti, consulteur de la

Congrégation pour la doctrine de la Foi et recteur du Latran, appelle «les

vérités qui sont proposées par l’Eglise de manière définitive, mais non pas

comme divinement révélées». Le théologien n’en conclut pas que le prochain

pape pourrait revenir sur cet enseignement. Il ajoute: «Je ne peux pas non

plus minimiser le document sous prétexte qu’il n’est pas infaillible.

Sans se leurrer sur ce qui précède et sans leurrer nos frères de la Réforme, il reste nécessaire de constater que catholiques, anglicans et luthériens notamment ont pu se donner l’unité visible comme but de leurs dialogues officiels, tout en étant parfaitement conscients, de part et d’autre, de ce que représentent la primauté de juridiction du pape et son magistère infaillible; ce sont là des dogmes et des dogmes qui concernent la

constitution divine de l’Eglise.» Le P. Legrand poursuit: «Pourquoi, dès

lors, la lettre «Ordinatio sacerdotalis», qui n’a certainement pas aux yeux

de Jean-Paul II le même poids dogmatique que les définitions de Vatican I,

devrait-elle changer le statut ou même ralentir un dialogue qui a plus progressé au cours du dernier quart de siècle que durant les quatre siècles

précédents?

Si nous tenons en commun qu’une nouvelle réception de Vatican I est possible, a fortiori cela devrait l’être aussi, selon des voies connues de

Dieu, d’un document de bien moindre portée dogmatique, comme la lettre.» Le

théologien de l’Institut Catholique de Paris garde donc espoir. Et il croit

à la sincérité du voeu exprimé dans le commentaire qui accompagne la lettre, à savoir que le document «donne l’occasion à tous les chrétiens d’approfondir l’intelligence de l’origine et de la nature théologique du ministère épiscopal et sacerdotal conféré par le sacrement de l’Ordre». Et le P.

Legrand de conclure: «Tout commentaire catholique qui minimiserait ou exagérerait la portée de cette lettre ne renforcerait pas l’espoir. De surcroît, il serait également une désobéissance au magistère en ne respectant

pas le véritable poids qu’il a voulu donner à sa prise de parole. (apiccip/mp)

1 juin 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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