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Guilhem Causse: «Le pardon, un horizon d'espérance pour les victimes»

Le pardon reste souvent encore le parent pauvre des débats sur les abus sexuels dans l’Eglise. Il est pourtant une arme redoutable pour lutter contre le mal et pour libérer les victimes, rappelle Guilhem Causse. Dans un récent essai, le jésuite en propose une analyse philosophique, théologique et spirituelle approfondie. Le pardon est un horizon d’espérance pour les victimes afin de retrouver la joie.  

Le sous-titre de votre livre: Le pardon ou la victime relevée étonne. La conception habituelle du pardon concerne plutôt le pécheur qui reconnaît sa faute.
Guilhem Causse: Un jour une femme est venue me raconter qu’elle avait été victime d’un prêtre dans sa jeunesse et que cela l’avait laissée dans un état psychologique mais aussi spirituel très perturbé. Le travail a été de chercher avec elle une voie pour retrouver un rapport de confiance à elle-même d’abord, puis aux autres. J’ai pris conscience qu’ouvrir l’horizon du pardon supposait un long travail. En parallèle, j’avais étudié la question chez quelques philosophes contemporains. Le contraste m’a frappé. Ces auteurs parlaient uniquement du coupable en laissant la victime entre parenthèses, comme si le pardon allait surgir un peu par magie et qu’elle ne pourrait que le recevoir et l’accorder.

La brebis perdue, mosaïque du monastère de Kykkos, à Chypre, 18e siècle | DR

Ce genre de conception est encore largement dominant dans l’Eglise.
Oui. Cette situation m’a d’autant plus encouragé à retourner aux textes bibliques et évangéliques pour me rendre compte que la victime y est omniprésente. Dans l’évangile de Matthieu, la brebis perdue que son maître recherche n’est clairement pas le coupable, mais bien la victime. Ce ‘tout petit’ qui est l’objet du scandale dénoncé par Jésus.

Vous dites que le pardon n’est pas un baume mais un glaive tranchant.
Le pardon est de l’ordre de la puissance redonnée, non pas pour écraser, mais pour trancher, séparer le vrai du faux, le bien du mal. L’exemple est celui de la victime qui se sent coupable. Le pardon va lui rendre son innocence par rapport à l’acte subi. Et lui permettre de formuler une accusation nourrie non pas par la haine et la vengeance, mais par la demande de reconnaissance et de justice.

Pour certaines victimes, le pardon serait comme une muselière pour les empêcher de parler.
Je l’ai entendu de nombreuses fois. Ce sentiment fait partie du processus. Je crois qu’il provient d’une fausse conception du pardon comme le fait d’effacer et donc de faire silence sur la faute. Or dans les cas d’abus, l’acte est définitif et ses conséquences sont indéniables. Il est en ce sens pour ainsi dire ‘irréparable’. Il ne peut pas être effacé. En revanche, on peut transformer le rapport de mémoire à cet acte afin que la souffrance soit apaisée et devienne un moteur de compassion et de respect.

Vous définissez le mal et l’abus comme une perte de liberté fondamentale.
La victime perd sa liberté par l’intrusion du mal. Elle se trouve sous la domination d’un autre qu’elle finit par intérioriser. On le voit très bien dans le cas des enfants victimes d’abus. Ils sont comme possédés par l’abuseur, au point de se considérer comme coupables de ce qui leur arrive. Cet enfermement aboutit même à une perte d’identité. Les victimes sont scindées psychologiquement. Le travail du pardon grâce à divers outils, y compris psychologiques et spirituels, est de permettre à la personne de retrouver son unité et sa confiance en soi et dans les autres.

«La justice sanctionne le criminel, mais elle se base sur l’idée que le coupable est capable de se réformer»

De son côté le coupable subit lui aussi une atteinte à sa liberté.  
Pour le coupable, le travail du pardon consiste à séparer la personne de ses actes, comme l’explique le philosophe Paul Ricoeur. Quelqu’un qui a commis un crime, même extrêmement grave, n’est pas réductible à son acte. C’est ce que le pardon nous révèle. En réalité cette notion rend possible la justice. La justice sanctionne le criminel, lui inflige une peine, mais elle se base sur l’idée que le coupable est capable de se réformer, de reprendre sa vie et de réintégrer à terme la société.

Vous insistez pour rappeler qu’une démarche de pardon est un processus qui demande diverses étapes sur le long terme.
C’est valable pour la victime comme pour le coupable. Il demande un grand soin de la communauté. Il ressemble beaucoup à un processus de deuil que l’on connaît assez bien. La victime a véritablement besoin d’être prise en charge par la communauté, par des professionnels, pour retrouver sa place. Cela peut prendre un temps considérable. Certaines victimes, à certains moments ne veulent pas et ne peuvent pas entendre parler de pardon. Il faut le respecter. 

Vous identifiez la première étape du pardon comme celle de la purification.
Je reprends ici encore une typologie de Paul Ricoeur. Il a travaillé uniquement sur le coupable, mais on peut aussi l’étendre à la victime. Il relève la conscience très archaïque qui nous dit que par la commission d’un acte grave nous avons affecté l’ordre du monde. C’est le symbole du sang qui coule et de la vie qui s’échappe. Il faut donc s’en purifier. On en trouve encore une trace dans le rituel du baptême où le catéchumène est plongé dans l’eau pour laver la tache du mal. Du côté de la victime, il s’agit d’abord de nettoyer et de soigner la plaie pour éviter l’infection. Le premier acte du pardon est cette prise en charge pour arrêter la violence.

«La consolation me permet de retrouver la joie qui m’avait été enlevée par le mal commis»

La deuxième démarche est celle de la miséricorde.
La miséricorde pour la victime commence par le sentiment d’appartenir au ‘peuple des petits’ tel que le décrit par exemple la Bible avec la veuve, l’orphelin, le pauvre, l’étranger. Les prophètes bibliques se mettent du coté de ces petits contre les nantis qui les tiennent en esclavage. On voit aujourd’hui des choses assez analogues se mettre en place avec des associations de victimes.

Pour Guilhem Causse, le pardon reste souvent encore le parent pauvre des débats sur les abus sexuels dans l’Eglise

La troisième étape est celle de la consolation.
C’est l’étape ultime pardon. Il s’agit de retrouver la joie qui m’avait été enlevée par le mal commis. C’est l’accomplissement du processus. Cette consolation peut alors devenir le critère de discernement pour percevoir le sens profond de la justice et pour aider d’autres personnes. Les institutions religieuses devaient retrouver là une vocation importante.

A entendre ou lire les témoignages, on a l’impression qu’assez peu de victimes arrivent au bout de ce chemin.
Je crois que nous sommes dans une période charnière. Nous commençons à voir des instances et des structures qui ont perçu l’ensemble de ce processus, par exemple dans le cadre de la justice restaurative ou réparatrice ou chez certains psychologues, et qui aident à aller jusqu’au bout du processus. Mais cela ne peut qu’être proposé et accompagné et non pas imposé.

La réconciliation ne peut arriver qu’à l’issue de ce parcours souvent laborieux.
La réconciliation véritable est un horizon multiple. Elle peut prendre diverses formes. Celle d’un simple respect d’abord. La victime réconciliée avec elle-même a retrouvé sa place, mais ne souhaite pas pour autant avoir de relations avec son agresseur qu’elle ne connaissait pas auparavant. Mais dans beaucoup de cas d’abus, l’agresseur est un proche. Cela appelle à aller plus loin. Si le processus est vécu jusqu’au bout des deux côtés, on peut espérer une réconciliation vers une nouvelle relation.

«Le pardon n’a aucun sens si on le regarde exclusivement dans sa dimension individuelle»

Dans l’Eglise la réconciliation a été souvent considérée comme acquise au prix d’un bref dialogue et de la récitation du Notre-Père. L’Eglise a-t-elle compris le processus?
La prise de conscience débute à peine. Le chemin sera encore très long. Il s’agit dès lors de promouvoir cette réalité du pardon et d’en expliquer l’ampleur sans hésiter à se faire aider par les psychologues ou par les acteurs de la justice restaurative et de la médiation. L’Eglise doit retrouver une attitude d’humilité pour apprendre des autres ce qu’elle est censée être. Il y a quelques signes d’espérance, assez ténus encore. Je crois que le pape François est très en phase avec ce processus du pardon. Mais d’autres en sont à mille lieues.

Dans votre réflexion sur le pardon, vous accordez une grande place à la dimension communautaire.
C’est une chose que l’Eglise gagnerait à retrouver. Cette dimension est très présente dans la Bible et les évangiles. La prière elle-même du Notre-Père dit «pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés». Elle n’utilise pas le singulier ‘je’, mais le pluriel ‘nous’. Le pardon détermine une relation qui circule entre nous comme un élan de don, en surabondance. Nous sommes invités à le transmettre, à le faire circuler. Lorsque cette circulation est arrêtée par la vengeance et la violence, la joie du pardon est là pour la remettre en route. En fait le pardon n’a aucun sens si on le regarde exclusivement dans sa dimension individuelle. Le pardon restaure la qualité de la relation entre nous. Il nous rend capables de traverser collectivement les violences.

Les évêques suisses ont demandé pardon pour les abus sexuels le 5 décembre 2016 la basilique de Notre-Dame de Valère | © Maurice Page

Les célébrations ou les cérémonies de pardon organisées par les évêques ou les diocèses font donc sens.
Une des plus belles célébrations que l’on pourrait mettre en place serait une cérémonie d’action de grâces avec les victimes lorsqu’elles se relèvent, en rassemblant toutes les personnes qui ont contribué à ce chemin. Le célébrer collectivement serait une manière de multiplier la grâce reçue. Ce qui donne tout son sens à la passion à la mort et à la résurrection du Christ.

Un autre aspect important concerne le lien entre pardon et justice qu’elle soit civile ou ecclésiale.  
Une sanction pénale est d’abord une manière pour une société de rétablir l’autorité de la loi. Le deuxième aspect est plus pédagogique. Il est malheureusement trop peu développé. La peine doit permettre au coupable d’engager un processus de repentir, pour sortir de prison dans de meilleures dispositions intérieures. Mais la sanction ne vaut pas du tout pardon. On peut constater que des personnes peuvent vivre profondément ce processus en l’espace de quelques jours tandis que pour d’autres il prendra des années. D’autres enfin vont sortir de prison encore pires qu’au moment de leur entrée.

C’est là que vous évoquez les développements de la justice restaurative.
Pour réaliser ce lien entre peine et pardon, les associations de justice réparatrice mènent des expériences intéressantes et importantes. Elles proposent aux détenus de rencontrer des groupes victimes qui leur racontent le traumatisme vécu. Un cambriolage à domicile par exemple peut causer des angoisses et des malaises psychologiques et affecter gravement la vie de personnes. En face, le cambrioleur ne voyait, dans un premier temps, que la valeur des biens volés. Cette rencontre a permis à certains de prendre conscience de l’ampleur de leur acte et d’engager un processus de regret et de volonté de changer les choses.

«Pardonner commence par aller parler au coupable, lui faire des reproches»

De l’autre côté une certaine opinion réclame une justice plus répressive qui ne laisserait plus de place à la rémission. On penche alors vers la vengeance.
Dans l’évangile de Matthieu quand Pierre demande à Jésus «combien de fois dois-je pardonner?» Il lui répond 70 X 7 fois. Il reprend une expression du livre de la Genèse qui parle de la vengeance contre quelqu’un qui toucherait Caïn après le meurtre de son frère Abel. Le pardon est donc ce qui s’oppose à la vengeance. Entrer dans le pardon, c’est entrer dans une justice qui surpasse la violence. Toute l’histoire de la justice va dans ce sens. On passe des représailles atroces à la loi du talion «œil pour œil, dent pour dent» avant de franchir un cap en proposant des peines déterminées par la collectivité.

La parabole du débiteur impitoyable, Rembrandt (1606-1669) Musée du Louvre

Vous commentez aussi la parabole du débiteur impitoyable à qui son maître a remis une grosse dette et qui refuse d’en remettre une petite à son propre débiteur.
La parabole montre que l’impardonnable n’est pas tant le fait d’avoir fait d’énormes dettes, d’avoir commis des fautes très graves, que le fait de refuser de transmette à l’autre qui en a besoin, le pardon reçu en abondance. Le Notre-Père est aussi l’expression de ce mouvement qui vient du Père dans le don de son Fils. Nous ne pouvons en vivre que si nous le mettons en pratique en le transmettant.

Dans ce sens pardonner commence par aller parler au coupable, lui faire des reproches. Et surtout ne pas tenir le silence. Nous sommes carrément à l’opposé de ce qui s’est fait dans l’Eglise encore jusqu’aux dernières années: ne pas parler, mettre un couvercle, étouffer les affaires.

Dans l’Eglise on prône désormais la tolérance zéro et l’opinion attend des sanctions ecclésiales exemplaires.
A mon avis, cette parabole du débiteur impitoyable, que Jésus adresse à Pierre et aux apôtres, vise d’abord les personnes en charge du troupeau, en gros le clergé. Ce qui ne fait que renforcer la gravité de l’abus. Le texte biblique invite au repentir et à l’aveu. Une des difficultés est alors de les mesurer. Parmi les pédo-criminels, nous avons des gens qui relèvent de la pathologie. Cette minorité doit être clairement écartée du ministère. Pour les autres, le degré de repentir pourra se mesurer dans leurs actes. Je pense qu’il devrait y avoir une décision collective pour voir si la confiance peut être rétablie ou non. Peut-on garder comme pasteur une personne qui a manifesté beaucoup de manquements? Y-a-t-il d’autre manière d’être dans la communauté que d’en être le pasteur? Cela reste des questions ouvertes.  

«Le pardon est un horizon d’espérance pour les victimes afin de retrouver la joie»

Avez-vous constaté un vrai changement dans l’attitude de l’Eglise face aux abus?
Oui, cette prise de conscience vient d’abord des victimes. Elle s’inscrit dans la logique du pardon que je décris. Ce sont les premières qui vont se lever, demander justice de manière équitable et peu à peu forcer ceux qui n’ont aucun intérêt à ce que cela se sache à reconnaître ce qui s’est passé et à changer les pratiques et les structures. C’est un travail qui sera long. J’estime que ne pas parler du pardon est mettre un obstacle supplémentaire sur le chemin. Le pardon est un horizon d’espérance pour les victimes afin de retrouver la joie. (cath.ch/mp)

Guilhem Causse: Le pardon ou la victime relevée, Paris 2019, 189 p. Editions Salvator

Le jésuite Guilhem Causse est doyen de la Faculté de philosophie du Centre Sèvres à Paris | Centre Sèvres
25 mars 2020 | 17:00
par Maurice Page
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