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Jean-Paul Vesco: “La béatification des 19, un événement exceptionnel pour tous“

Pour Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, la béatification des martyrs d’Algérie, le 8 décembre 2018,  est «une belle pierre sur le chemin» du dialogue entre chrétiens et musulmans. Il est revenu pour cath.ch  sur la  mesure et la portée de cet événement. «Plus rien ne sera pareil dans nos relations»,  explique-t-il.

Vous avez dit, à la fin de la messe de béatification, que le plus dur restait à faire…
Le plus dur est de faire entrer quelque chose de cette grâce de la béatification dans nos vies quotidiennes. Tout le monde a eu l’impression de vivre un événement exceptionnel pour lequel chacun s’est transcendé. Quelque chose s’est produit pendant cette célébration et cette préparation entre chrétiens et musulmans. Je me rends compte que plus rien ne pourra être tout à fait pareil dans nos relations. Par exemple avec les autorités de cette ville avec lesquelles nous avons vécu quelque chose de fort qui nous a déplacés, les uns et les autres. Le wali (préfet) d’Oran m’a dit en me quittant: «Maintenant nous sommes des frères». Que fait-on avec cela lorsqu’on revient au quotidien?

Nous sommes le lendemain de la béatification, après une messe d’action de grâce. Lors de l’homélie, vous avez évoqué une image: vous, côte à côte, avec le wali d’Oran. Il vous a dit: «Nous sommes en train d’écrire l’histoire»…
J’ai reçu cette parole très profondément parce que, dans la préparation de cette célébration, la question s’était posée de savoir s’il était raisonnable de célébrer cette béatification en Algérie. Pour nous, évêques, le choix de l’Algérie s’imposait. Ce qui aurait été des paroles nourrissantes ailleurs, devenait, en Algérie, un acte posé.
Entendre le wali dire que l’histoire est en train de s’écrire alors que nous étions ensemble à la mosquée (le matin du 8 décembre, ndlr) avec le cardinal Becciu et les imams, cela confirmait que nous n’étions pas seulement en train de témoigner de quelque chose qui existait, mais de poser un acte.

«Le message ‘béatification = fraternité’ est passé»

Du côté de l’Etat algérien, on a donné beaucoup d’importance à cet événement.
Mohamed Aïssa, le ministre des Affaires religieuses, avait à cœur que les familles puissent se recueillir sur les tombes des bienheureux. Ce matin trois cars, mis à disposition par l’Etat, sont partis à Alger, Tibhirine et Tizi Ouzou. L’hébergement de ces 200 personnes a été offert. Outre le dispositif de sécurité, il a fallu organiser à Oran les transports de 1’200 personnes entre les hôtels, la cathédrale et le sanctuaire. Nous avons tous cette expérience en partage. C’est une grande qualité algérienne. Nous avons eu le meilleur de ce que signifie l’hospitalité dans le monde algérien et dans le monde arabe. En Occident, nous aurions bénéficié d’une organisation plus rationnelle, mais sans cette flamme humaine.

Comment interprétez-vous cette «lune de miel» et un tel investissement de la part des autorités?
Je ne sais pas l’interpréter complètement. Nous nous sommes demandé si cette célébration n’allait pas être interprétée comme une démonstration de pouvoir de l’Eglise qui la couperait du pays. Cela n’a pas été le cas. On peut trouver nombre de raisons. Notamment pour l’Algérie de profiter de l’événement pour se montrer ouverte sur le plan religieux, sur la scène internationale. C’est, à mon sens, bien plus que cela. Ce témoignage de ces religieuses et de ces religieux restés aux côtés du peuple quand il s’est trouvé isolé, a marqué les Algériens.
Dans le même ordre d’idées, on aurait pu craindre que cette béatification – un mot que personne ne connaît en Algérie – aurait pu être interprétée comme l’acte d’une Eglise qui se glorifie: «ces martyrs tués par des infâmes musulmans». Nous avons mis en avant ces tués «avec» des musulmans. Le message «béatification = fraternité» est passé. C’est une volonté de rentrer en fraternité. Nous avons réalisé hier qu’il s’agissait bien de cela: vivre en frères malgré nos différences religieuses.

Vous avez écrit dans votre livre L’amitié: «Là encore plus qu’ailleurs, l’amitié tient du miracle». A-t-on assisté à un miracle le 8 décembre?
Je le crois, du plus profond de ma foi. Cette béatification dépassait de beaucoup les forces de notre diocèse. Je savais que nous étions accompagnés et guidés par les 19 martyrs. Il y a eu énormément de miracles tout au long de la préparation. A chaque fois se sont présentées les solutions ou les personnes providentielles à des problèmes insolubles. Parfois dans l’équipe, nous évoquions un miracle. Puis, à force, il y en a eu beaucoup, tellement…!
Avec Mgr Paul Defarges (l’archevêque d’Alger, ndlr), il nous est arrivé, au moins deux fois, d’avoir une intuition commune au même moment alors que nous n’étions pas ensemble. C’est quelque chose de bouleversant. Cela m’a fait croire que nous n’avions pas à nous inquiéter.

Mohamed Aïssa, le ministre algérien des Affaires religieuses, a souligné la dimension réglementaire qui gère la vie de l’Eglise catholique et des autres communautés religieuses. Il vous a catégorisé comme une entité qui participe à la réconciliation nationale et qui respecte l’identité du pays. Vous reconnaissez-vous dans cette description?
Mohamed Aïssa est un homme spirituel avec lequel nous avons eu des relations profondes. Il voulait cette béatification, il en attendait quelque chose. Il avait un projet politique, pas politicien. Pour ce qu’il dit de notre Eglise, il a raison. Nous sommes respectueux de la religion des habitants de ce pays où l’immense majorité des citoyens sont religieux. Nous essayons d’être respectés.
Oui, notre Eglise est respectueuse de l’histoire et de la culture de ce pays, nous essayons d’y participer. Oui, notre Eglise est majoritairement étrangère, même si juridiquement, c’est une association de droit algérien. Elle est composée de chrétiens que la vie amène en Algérie. Elle est extrêmement catholique et universelle, mais elle n’est pas hors sol, y compris dans la pratique de sa foi. Il est important pour nous d’être ancrés dans ce pays. En tant qu’étrangers, nous avons à cœur de vouloir être une Eglise citoyenne. Vous trouvez dans notre centre diocésain d’Oran de l’artisanat féminin, des clubs pour les enfants, des cours de langue, la bibliothèque, l’accueil de migrants. C’est à travers tout cela que nous tenons notre témoignage évangélique.

«Notre Eglise est extrêmement catholique et universelle, mais elle n’est pas hors sol»

Cette béatification est une manière de renouveler la rencontre entre les catholiques et les Algériens?
Bien sûr. Cette béatification n’aurait pas eu lieu si les 19 avaient été algériens. Ils auraient été 19 parmi les 200’000 personnes tuées. Précisément, ce qui donne la force c’est cette dimension d’extériorité parfois douloureuse: oui, nous sommes étrangers. Nous voudrions l’être le moins possible, mais nous sommes «autres». Il vaut mieux le poser plutôt que d’essayer de ne pas le voir. C’est dans cet «autre» que nous donnons le témoignage.
Il y a aussi les catholiques algériens. Il y en a peu. Nous les accueillons. La question du prosélytisme, c’est de voir en l’autre musulman un chrétien potentiel et d’élaborer la stratégie à développer pour qu’il le devienne. Ce que nous ne faisons pas. En revanche, la dimension de l’accueil est très présente. Sans cette dimension, nous serions une Eglise hors sol.

C’est une forme d’»évangélisation» par l’exemple puisque ces bienheureux étaient intégrés dans la vie quotidienne, au milieu des gens parmi lesquels ils vivaient. Ils sont restés jusqu’au bout et l’ont payé au prix fort.
Ils étaient intégrés comme le nez est intégré au milieu de la figure. Ils étaient très visibles aussi. On n’est jamais intégré, on reste toujours des étrangers, même ceux qui ont la nationalité algérienne. D’une certaine manière, c’est dans cette condition que nous pouvons donner un témoignage. Les chrétiens de ce pays ont une autre forme de témoignage à donner qui est aussi ce «vivre avec», mais qui est le témoignage que tout baptisé a à donner.
Cette béatification met en lumière cette forme de présence, de rencontre que je qualifie de discrète, non pas au sens d’effacée comme on parle de quelqu’un de timide, mais discret au sens de respectueux. Nous voulons une Eglise discrète parce que respectueuse. C’est le témoignage que nous pouvons donner. Je ne suis pas sûr que nous puissions en donner un autre ni qu’il y en ait un de meilleur pour nous. Cette position de l’Eglise ne va pas changer avec la béatification. (cath.ch/fh/bh)

Oran le 9 décembre 2018. Cathédrale Sainte-Marie-Paul Vesco, évêque d'Oran. | © B. Hallet
12 décembre 2018 | 17:16
par Bernard Hallet
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