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Joseph patron des travailleurs, ou comment le père a remplacé le fils

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Saint Joseph fait partie des quelques saints à avoir deux fêtes au calendrier: le 19 mars, qui est sa fête principale, et le 1er mai où les catholiques sont invités à contempler le travailleur Joseph. L’histoire de l’institution de cette fête en 1955 est cependant assez surprenante.

Pour cette deuxième fête, Joseph artisan a évincé de leur place rien moins que deux des douze apôtres de Jésus, Philippe et Jacques le mineur. La date du 1er mai ne doit bien sûr rien au hasard. Elle coïncide avec la fête du travail célébrée d’abord par les ouvriers américains en mémoire de la répression sanglante de la grève du 1er mai 1886 à Chicago, avant d’être reprise par les socialistes et les communistes du monde entier.

Le dimanche 1er mai 1955, le pape Pie XII, s’exprimant devant la foule réunie sur la place Saint-Pierre de Rome, déclare: «Nous avons le plaisir de vous annoncer notre détermination d’instituer la fête liturgique de Saint Joseph Artisan, en la fixant précisément au premier mai.» Son discours est tout à fait explicite sur les sens qu’il attribue à cette solennité.

Lutter contre le socialisme et le communisme

La statue de ‘Jésus Divin Ouvrier’ du sculpteur Enrico Nell-Breuning a longtemps été vénérée comme celle de saint Joseph artisan | DR

«Car ces principes erronés sont à l’œuvre. Combien de fois avons-Nous affirmé et expliqué l’amour de l’Église envers les ouvriers! Et, cependant, on propage largement l’atroce calomnie que «l’Église est alliée au capitalisme contre les travailleurs!» «Depuis longtemps malheureusement, l’ennemi du Christ sème la discorde dans le peuple italien, sans rencontrer toujours et partout une résistance suffisante de la part des catholiques. Spécialement dans le milieu des travailleurs, il a fait et fait tout le possible pour diffuser de fausses idées sur l’homme et le monde, sur l’histoire, sur la structure de la société et de l’économie.»

Si l’intention et les objectifs du pontife sont tout à fait clairs, l’origine de la fête est plus surprenante. En 2020, la Civilta cattolica, organe officieux du Vatican, est longuement revenue sur cette histoire. L’idée provient de l’Action catholique des ouvriers italiens (ACLI). Les organisations ouvrières chrétiennes n’avaient presque jamais célébré la fête du 1er mai car elle était née dans un contexte socialiste et anticlérical. Elles préféraient, du moins en Italie, célébrer la fête le 15 mai, date anniversaire de la publication de l’encyclique Rerum novarum par Léon XIII en 1891.

L’église de ‘Jésus Divin Ouvrier’ à Rome a été construite entre 1955 et 1960 | domaine public

L’ACLI, désireuse de promouvoir un esprit unifié afin de mettre en valeur la conception chrétienne du travail, avait décidé de donner au 1er mai une tonalité différente. Cette idée correspondait aussi à la réalité selon laquelle Jésus, pendant les années de sa vie à Nazareth, avait partagé le travail de charpentier de son père terrestre Joseph. Influencées par ce courant, de nombreuses paroisses italiennes érigées dans les années d’après-guerre s’étaient placées sous le vocable de ‘Jésus Divin Ouvrier’.

A l’occasion de son 10e anniversaire, l’ACLI avait donc demandé au pape Pie XII d’instituer la fête liturgique de ‘Jésus Divin Ouvrier’ le 1er mai. A cette fin, elle avait commandé une statue de bronze pour la bénédiction du pape.

Une manifestation spectaculaire

La Sainte Famille dans l’atelier de Joseph, peinture de Sir John Everett Millais,1850, Tate Gallery Londres

Une grande manifestation fut convoquée pour le 1er mai 1955, avec une forte participation des ouvriers catholiques de tout le pays qui arrivèrent à Rome avec des bus et des trains spéciaux. Une immense procession traversa la ville jusqu’à la place Saint-Pierre où la messe en plein air fut célébrée. Enfin Pie XII s’adressa à la foule pour lui annoncer que le 1er mai serait dédié à… saint Joseph artisan.

Comment le père avait-il remplacé le fils? Bien qu’acquis à l’idée d’honorer le travail par une fête liturgique, Pie XII avait finalement suivi les réserves des théologiens du Saint Office et des liturgistes sur l’opportunité d’appliquer à Jésus la définition de «Divin Ouvrier». Pour les prélats de la curie, malgré une intention louable, Jésus ne pouvait pas être associé ainsi à une classe sociale aux détriments des autres. Et mettre un accent trop exclusif sur la vie cachée du travailleur Jésus risquait de porter une ombre sur sa vie publique et son enseignement. Incontestablement Joseph, dont il avait partagé l’activité professionnelle, ferait mieux l’affaire. Pie XII adopta et imposa ce point de vue.

Jésus s’envole en hélicoptère

Les dirigeants de l’ACLI n’en furent pas tout à fait convaincus. L’année suivante, elle tenta à nouveau d’organiser une fête à «Jésus Divin Ouvrier». Avec une mise en scène spectaculaire et grandiose. A l’occasion du 1er mai, elle rassembla ses troupes à Milan. 200’000 ouvriers et 20 délégations étrangères répondirent à l’appel. L’archevêque de la ville, Mgr Jean-Baptiste Montini, futur pape Paul VI, bénit la statue de «Jésus Divin Ouvrier»en bronze doré, réalisée par l’artiste Enrico Nell Breuning.

Jésus fut alors enlevé au ciel attaché à la structure d’un hélicoptère. Il quitta la Piazza del Duomo de Milan pour arriver sur le parvis de la basilique Saint-Pierre, toujours en hélicoptère accueilli par Pie XII lui-même, à la fenêtre de son appartement. (En réalité, la statue avait été transportée à l’aéroport de Milan-Linate, et de là envoyée à l’aéroport de Rome-Ciampino et à nouveau soulevée par un autre petit hélicoptère pour arriver au cœur de Rome).

L’événement impressionna beaucoup les spectateurs. Les actualités filmées lui consacrèrent un reportage de plus de cinq minutes. Il faut rappeler qu’en 1956, les hélicoptères volent seulement depuis une dizaine d’années. L’appareil «qui vole telle une libellule» est un Bell 47 américain que les Italiens d’Agusta construisent sous licence. Le cinéaste Fellini s’en inspirera pour une des scènes cultes de son film La dolce vita en 1960, où le Christ se balance suspendu sous un hélicoptère.

Jésus ou Joseph?

La statue de Jésus Divin Ouvrier, exposée dans la salle Paul VII en 2015 | DR

Le 2 mai 1956, une «délégation intercontinentale» de travailleurs se rendit à une audience avec le pape pour la bénédiction de la statue qui fut saluée par le pontife comme une image… de saint Joseph. Suite à une clarification courageuse de Mgr Luigi Civardi, un des dirigeants de l’ACLI, Pie XII concédera: «Oui, le Divin Ouvrier peut être accepté».

Destinée au départ à une église qui devait être érigée à Rome, dédiée précisément à ‘Jésus Divin Ouvrier’, la statue se retrouva finalement au siège national de l’ACLI où elle fut vénérée pendant des décennies sous le vocable de… saint Joseph.

Ce n’est que le 23 mai 2015, lors d’une rencontre dans l’Aula Paul VI avec le pape François, que le pontife est revenu bénir cette statue que l’ACLI a définitivement désignée comme une représentation du Christ Ouvrier. (cath.ch/mp)

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