«L’économie, nous ne la subissons pas, nous la construisons»

Saint-Maurice: Le directeur de Danone à la rencontre Nicolas et Dorothée de Flüe

St-Maurice, 2 décembre 2012 (Apic) La rencontre Nicolas et Dorothée de Flüe, qui s’est déroulée du 30 novembre au 2 décembre à St-Maurice, a réuni environ 450 participants. Conférencier vedette du samedi après-midi, le directeur général de la firme française Danone, Emmanuel Faber, a affirmé de façon très convaincante aux participants qu’ils étaient des acteurs et non des victimes de l’économie.

C’est dans l’aula à l’ambiance feutrée du Collège de Saint-Maurice que les participants au week-end Nicolas et Dorothée de Flüe se sont retrouvés durant ces trois jours pour une série de conférences, en alternance avec des moments de prière et de célébration.

La formule semble avoir trouvé son public. «Il y a 12 ans, nous réunissions une trentaine de personnes», se rappelle l’abbé Nicolas Buttet, fondateur de la communauté Eucharistein et cheville ouvrière de la rencontre. Actuellement, l’événement compte 160 inscrits, qui logent et prennent les repas sur place, et presque 300 hôtes de passage, pour une ou plusieurs conférences, ou pour les temps de célébration. Le public est composé en majorité de jeunes et de jeunes adultes, estime Nicolas Buttet. Ils viennent y chercher une nourriture intellectuelle et spirituelle, en compagnie de témoins qui cherchent à vivre ce à quoi ils croient.

Rien, dans l’apparence, l’habillement brun de type «monacal» et l’attitude, ne trahit la haute fonction de l’intervenant dans l’après-midi du 1er décembre. Et pourtant, Emmanuel Faber est bien directeur général de la multinationale française Danone, qui brasse chaque année des dizaines de milliards d’euros. Mais ce n’est pas pour parler gros sous que le lauréat du Prix humanisme chrétien 2012 est venu à St-Maurice. Ou plutôt, pour en parler autrement.

Pour lui, il n’est pas question de distinguer l’économie du reste de l’existence. Pourtant, ce n’est pas toujours cette intuition qu’il a professée durant sa vie. Sorti de la HEC (Hautes Etudes Commerciales), il s’est engagé dans le domaine du conseil et de la finance pour «être du bon côté du manche», soit parmi ceux qui maîtrisent l’économie et non ceux qui la subissent. Au bout de 5-6 ans, Emmanuel Faber a l’impression de vivre un grand écart entre ce à quoi il aspire et les jeux de pouvoir dont il était devenu le serviteur. Il affirmait tout de même haut et fort que le monde de l’entreprise devait générer du profit et rien d’autre, et l’a même écrit dans un livre qu’il juge maintenant «illisible».

Concilier social et économie

Il entame alors une 2e phase de sa vie et quitte le monde de la finance en 1996. Il est alors abordé par l’entreprise alimentaire Danone pour gérer les finances du groupe. Cette période coïncide avec une recherche sur le sens de ses actes et une attirance pour les philosophes, Kant et Heidegger notamment. Il décide de ne rester dans le monde des affaires que s’il parvient à concilier les domaines sociaux et économiques. «On a toujours passé notre temps à créer des oppositions, entre les aspirations du patronat et des travailleurs, entre le profit et le social, … On a une seule vie, elle ne doit pas devenir schizophrénique!», lance-t-il.

Il est alors convaincu que l’économie, ce n’est pas l’affaire des entreprises seules. «Quand je suis coincé au milieu des autres voitures à Paris, je suis pas dans le bouchon, mais je suis le bouchon», illustre Emmanuel Faber. «De même, je ne peux pas dénoncer le chômage en France et en même temps acheter des produits «Made in China» alors que j’en trouve issus du marché local».

«Business is business», affirment beaucoup d’entrepreneurs. Autrement dit, je respecte les règlements, mais je prends tout ce à quoi j’ai droit sans me poser de questions. Or, selon le directeur général de Danone, ce principe entraîne des attitudes carrément «schizophréniques»: j’encaisse, puis je fais des dons à des institutions pour réparer les dommages que j’ai occasionnés. Emmanuel Faber ne détient pas la solution miracle, mais prône un comportement davantage cohérent. Même si le but d’une entreprise est de générer des profits, «et c’est normal», il est possible de donner d’autres sens à l’économie.

Démilitariser les conflits sociaux

Le conférencier a cité en exemple deux initiatives issues de son entreprise, qui engage 100’000 salariés dans le monde. Danone s’est implantée au Bengladesh dans le seul but de réduire la pauvreté dans la région. Elle a installé une usine de petite production (3’000 tonnes par année) avec un faible investissement. «On a démilitarisé la zone», lance-t-il. Autant les ONG que l’entreprise elle-même ont déposé les armes faute de motif de combat.

Les employés de la firme ont également joué à le jeu en acquérant des actions de très faible profit, mais qui donne un sens à l’économie. Depuis, le modèle de «Social business» s’est implanté dans d’autres pays.

Son 2e exemple remonte aux récentes années de crise économique. Danone a effectué une recherche pour recenser tous les travailleurs qui dépendent d’elle de près ou de loin. En plus des 100’000 employés, cela concerne aussi des cultivateurs qui livrent leurs produits, des transporteurs, des vendeurs et même ceux qui fouillent dans les décharges, dans les pays pauvres, pour récupérer les bouteilles. Au total, cela représente près de 500’000 personnes. La direction de Danone a estimé qu’il était prioritaire de renforcer tous ces emplois, afin d’assurer le maintien de ce tissu économique. Il a décidé de créer un fonds en vue du maintien et du développement de ces places de travail, ainsi que de la défense et de la sécurité des travailleurs. En 2009, les actionnaires acceptent à 98% de consacrer un montant de 100 millions d’euros à ce projet. «Donc c’est possible, il faut y croire», a lancé Emmanuel Faber en réaffirmant: «L’économie, nous ne la subissons pas, nous la construisons». (apic/bb)

2 décembre 2012 | 17:01
par webmaster@kath.ch
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