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L'Autriche vote la fermeture du Centre saoudien pour le dialogue interreligieux

Les autorités autrichiennes examinent «toutes les mesures légales nécessaires» pour la fermeture du Centre international du Roi Abdallah ben Abdelaziz pour le dialogue interreligieux et interculturel (KAICIID). Basée à Vienne, cette institution fondée en 2012 par l’Arabie saoudite, l’Espagne et l’Autriche, avec le Saint-Siège en tant qu’Etat observateur, est dans le collimateur du Parlement autrichien.

Le 12 juin 2019, le Conseil national, la chambre basse du Parlement autrichien, a voté à la majorité, grâce notamment à une alliance de circonstance entre socio-démocrates et nationalistes du FPÖ, en faveur du retrait de l’Autriche de l’institution internationale et de la dissolution de l’Accord de siège conclu avec le KAICIID. Les adversaires de cette organisation la voient comme l’un des instruments du «soft power» du régime wahhabite. Le ministère des Affaires étrangères à Vienne a promis de mettre en œuvre la décision.

Arabie saoudite: bilan désastreux en matière de droits de l’homme

Le ministre des Affaires étrangères Alexander Schallenberg a dit veiller à ce que la mise en œuvre de cette mesure se fasse sans porter atteinte aux intérêts de la politique étrangère de l’Autriche, «dans le cadre de la pratique internationale».

La raison immédiate du vote parlementaire est l’annonce de l’exécution imminente en Arabie saoudite de Murtaja Qureiris. Cet homme de 18 ans est emprisonné depuis l’âge de 13 ans pour avoir participé trois ans auparavant à une manifestation en faveur des droits de l’homme. Il est accusé par le pouvoir saoudien d’être membre d’une «organisation terroriste».

De nombreuses demandes de fermeture

Depuis l’assassinat dans les locaux du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul du journaliste Jamal Khashoggi, critique à l’égard du régime de Riyadh, en octobre 2018, de nombreuses voix se sont élevées pour demander la fermeture du Centre de dialogue. Les représentants des Eglises, cependant, se sont toujours montrés très réservés et se sont plutôt prononcés en faveur de la poursuite des travaux du Centre.

Dans une déclaration sur son site internet, le KAICIID s’est déclaré préoccupé par la décision de révoquer l’Accord de siège conclu avec Vienne. Et de préciser que le KAICIID «n’est ni une ambassade, ni une ONG, ni le bras politique d’aucun Etat, y compris l’Arabie saoudite. Ce n’est pas une extension sinistre de l’influence ou des stratégies d’un Etat (…) Alors que la scène politique autrichienne s’enflamme à l’approche des élections, le KAICIID s’insère trop facilement dans des récits politiques et sociaux qui sont complètement étrangers à son statut et à sa mission».

Le «bilan positif» du KAICIID

Le bilan du Centre parle de lui-même, écrit le KAICIID. Le Centre mentionne les milliers de personnes formées dans le monde entier au dialogue interreligieux et interculturel, les milliers d’heures de travail en faveur de la réconciliation et de la compréhension dans des régions déchirées par l’instabilité. Il souligne sa longue expérience de rassembleur et de médiateur pour aider des gouvernements, agences intergouvernementales, groupes de la société civile et ONG à envisager le dialogue interreligieux comme un moyen d’instaurer stabilité sociale et prospérité. L’automne 2018, par exemple, le métropolite grec-orthodoxe de France Emmanuel (Adamakis) s’était fermement opposé à une fermeture.

Le catholicos Aram 1er, chef de l’Eglise apostolique arménienne de Cilicie, soutient le travail du KAICIID | © Jacques Berset

«Nous ne devrions pas interrompre le dialogue»

«Nous ne sommes pas l’Arabie saoudite», écrivait le métropolite parisien dans le journal autrichien «Kronen Zeitung» de l’époque. Il dit comprendre que le nom du Centre et le fait que la plupart de ses fonds proviennent d’Arabie saoudite donnent à beaucoup l’impression que c’est une institution saoudienne. «Mais nous ne le sommes pas. Nous sommes une organisation intergouvernementale comme l’ONU, l’OSCE ou une quarantaine d’autres organisations de ce type à Vienne».

Le Conseil d’administration est composé de neuf dirigeants des cinq grandes religions du monde. «Notre mandat est de réunir des gens qui ne seraient pas normalement assis à la même table,» a déclaré le métropolite Emmanuel. «Nous ne devrions pas interrompre le dialogue».

Le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui, en République centrafricaine, défend le dialogue interreligieux ¦ © Jacques Berset

«Ponts plus vite détruits que reconstruits»

En janvier 2015, le cardinal Christoph Schönborn, archevêque de Vienne, et Heinz Fischer, le président fédéral autrichien de l’époque, avaient également exprimé des préoccupations similaires au sujet d’une éventuelle fermeture du KAICIID. Ils réagissaient aux protestations contre le Centre de dialogue en raison de la flagellation du blogueur saoudien Raif Badawi, un activiste dissident. Les défenseurs du KAICIID le présentent comme une passerelles entre les cultures et un lieu de dialogue. De tels lieux sont nécessaires «en particulier là où les relations sont problématiques», déclarait alors le cardinal Schönborn. Et le président fédéral Fischer d’ajouter: «Les ponts sont plus vite détruits qu’ils ne sont reconstruits».

Le site internet du KAICIID publie les interventions de nombreuses personnalités qui refusent la fermeture du Centre de dialogue, comme le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui, et l’imam Oumar Kobine Layama, de la République centrafricaine, le catholicos de Cilicie des Arméniens, Aram 1er, ou encore Jacques Moreillon, ancien Directeur général du CICR. (cath.ch/kap/kaiciid/be)

Le 'Centre international roi Abdallah Ben Abdelaziz pour le dialogue interreligieux et interculturel' (KAICIID) a son siège à Vienne | © www.kaiciid.org
17 juin 2019 | 12:59
par Jacques Berset
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