Cimetière du monastère de Tibhirine en Algérie où sont enterrés les sept moines assassinés en 1996 (Photo: PS2613/<a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/legalcode" target="_blank">CC BY-SA 3.0</a>)
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Cimetière du monastère de Tibhirine en Algérie où sont enterrés les sept moines assassinés en 1996 (Photo: PS2613/CC BY-SA 3.0)

Les martyrs d'Algérie: des modèles de sainteté ordinaire

05.12.2018 par Bernard Hallet

Les 19 religieuses et religieux prochainement béatifiés à Oran ne sont ni des héros ni des prophètes, indique le Père Thomas Gorgeon dans L’Osservatore Romano du 27 novembre 2018. La célébration, un événement inédit, honorera des “modèles de sainteté ordinaire“.

“Un événement inédit“, ainsi le Père Thomas Gorgeon, postulateur de la cause de béatification des martyrs d’Algérie, qualifie-t-il, la béatification prochaine des 19 religieuses et religieux. Inédit  puisque cette célébration va se dérouler à Oran, en Algérie, pays musulman. Une première voulue par le Saint-Siège, les évêques d’Algérie et le gouvernement algérien. On célèbrera la mémoire de celles et ceux qui ont choisi de rester parmi le peuple algérien en partageant sa vie quotidienne en en payant le prix du sang.

Une fraternité scellée dans le sang

“C’est une fraternité scellée dans le sang“, relève le Père Gorgeon. Elle associe tous les Algériens au martyr de ces 19 hommes et femmes. Comme l’avaient relevé les évêques d’Algérie dès l’annonce de la béatification: “Aussi notre pensée rassemble dans un même hommage tous nos frères et sœurs algériens, ils sont des milliers, qui n’ont pas craint eux non plus de risquer leur vie en fidélité à leur foi en Dieu, en leur pays, et en fidélité à leur conscience“.

Les évêques citent avec les intellectuels, les journalistes, les écrivains, la centaine d’imams qui ont perdu la vie pour avoir refusé de justifier la violence. “Que sont 19 chrétiens parmi 200’000 morts, dont 100 imams assassinés?” s’interrogeait pour cath.ch Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, en avril dernier.

Les 19 bienheureux, assassinés entre 1994 et 1996 appartenaient à 8 congrégations religieuses. Leur convergence de vie et de témoignage ne peut qu’être frappante et révèle quelque chose du dessein de Dieu, constate le postulateur de la cause . “Dessein de Dieu sur eux-mêmes, mais également sur ce peuple algérien hôte au milieu duquel ces religieux étaient porteurs de communion afin de rendre visible l’amour de Dieu“.

Au nom de l’amitié

Le travail ordinaire des religieux au service de la population et avec elle, leur a permis de tisser les relations d’amitié et de fraternité. “Tous ont voulu vivre une mission d’Eglise que l’on peut qualifier de prophétique: promouvoir un climat de dialogue et d’amitié paisible et fraternelle entre chrétiens et musulmans, dans la certitude d’être aimés du Dieu unique“.

“On parle ici de modèles de sainteté ordinaire et simple, pas de héros“, indique le Père Gorgeon. Une sainteté forgée dans l’amitié et la fraternité au fil des jours. Les travaux des champs notamment permettaient aux moines de vivre en société et de nouer des relations avec leurs partenaires musulmans, relate François Vayne, co-auteur avec le Père Gorgeon de Tout simplement là (Ed. Nouvelles cités).

Il est dès lors impossible de décréter les uns bienheureux en laissant les autres de côté. Certains ont eu un plus grand rayonnement que d’autres mais tous se situent dans cet ordinaire à l’image des moines de Tibhirine: “un cycle de Nazareth, répétitif, sans éclat, sans histoire“ qu’évoque le Christian de Chergé, prieur du monastère de Notre-Dame-de-l’Atlas. “Nous sommes vraiment inscrits dans un ordinaire de travail qui est d’ordre quasi sacramentel. C’est ainsi que nous rejoignons tout à la fois le travail de la création et celui de rédemption dans les douleurs… saint Paul le dit“, commente le prieur.

Deux ou trois des martyrs étaient très connus par les écrits ou les paroles fortes, mais les autres étaient des personnes simples qui vivaient leur vie bien ordinaire de prière et de  service, du travail dans le pays. S’ils ne l’ont pas quitté c’est parce que leur vie était donnée à Dieu et à ce peuple, témoigne Sœur M., petite Sœur de Jésus, dans une lettre publiée par l’Eglise catholique en Algérie. (cath.ch/com/bh)


Les 19 martyrs béatifiés à Oran le 8 décembre 2018

Frère Henri Vergès né le 15 juillet 1930 dans les Pyrénées orientales, France. A 22 ans prononce ses vœux perpétuels comme petit Frère de Marie. Arrive en Algérie le 6 août 1969. Il enseigne les mathématiques à Sour-El-Ghozlane, à partir de 1988 il dirige la bibliothèque de la Casbah d’Alger. Il est assassiné dans son bureau de travail avec sœur Paul-Hélène, le 8 mai 1994.

Sœur Paul-Hélène Saint-Raymond née le 24 janvier 1927 à Paris. Prononce ses vœux perpétuels chez les Petites Sœurs de l’Assomption en 1960. En 1963 est envoyée à Alger. En 1974 passe un an à Tunis, puis 9 ans à Casablanca et revient à Alger en 1984. Infirmière scolaire, en 1988 elle rejoint la communauté de Belcourt à Alger où elle travaille avec Henri Vergès à la bibliothèque de la Casbah. Elle est assassinée en même temps que le Frère Henri Vergés le 8 mai 1994.

Sœur Esther Paniagua Alonso née le 7 juin 1949 à Izagre (Léon, Espagne). Elle fait ses vœux perpétuels en Août 1970 dans la congrégation des Sœurs Augustines Missionnaires. Infirmière elle est envoyée en Algérie, elle travaille dans les hôpitaux et auprès des enfants handicapés. Le 23 octobre 1994, en route vers la messe du dimanche, elle est tuée avec sœur Caridad.

Sœur Caridad Alvaez Martin née le 9 mai 1933 à Burgos en Espagne. En 1955 elle entre dans la congrégation des Sœurs Augustines Missionnaires et prononce des vœux perpétuels le 3 mai 1960. Elle s’occupe des personnes âgées et pauvres. Le 23 octobre 1994, en route vers l’eucharistie dominicale, elle est tuée avec sœur Esther.

Jean Chevillard né le 27 août 1925 à Angers (France), Il fait son serment missionnaire le 29 juin 1949 et est ordonné prêtre le 1er février 1950 à Carthage. Il restera pratiquement toute sa vie en Algérie. Responsable de centres de formation, supérieur régional, économe régional. Il est assassiné le 27 décembre 1994 jour de sa fête à Tizi-Ouzou.

Alain Dieulangard né le 21 mai 1919 à St Brieuc (France), il fait son serment missionnaire le 29 juin 1949 et est ordonné prêtre le 1er février 1950. Il passe toute sa vie en Algérie, surtout en Kabylie. Il enseigne et travaille dans l’administration. Il est abattu dans la cour de la mission le 27 décembre 1994.

Charles Deckers né à Anvers (Belgique) le 26 décembre 1924. Il fait son serment missionnaire le 21 juillet 1949 et sera ordonné prêtre le 8 mars 1950. En 1955 à Tizi-Ouzou il est responsable d’un foyer de jeunes. Après un temps à Bruxelles puis au Yémen, en 1982 il revient en Algérie comme curé de Notre Dame d’Afrique. Le 27 décembre 1994 arrivant auprès de son frère Jean pour sa fête il est tué dans la cour de la mission.

Christian Chessel est né à Digne (France) le 27 octobre 1958. Ingénieur, en coopération en Côte d’Ivoire entre en 1985 chez les Pères blancs. Il prononce son serment missionnaire à Rome le 26 novembre 1991 et sera ordonné prêtre le 28 juin 1992. Monte un projet de bibliothèque pour les étudiants à Tizi-Ouzou. Il est assassiné le 27 décembre 1994 dans la cour de la mission.

Sœur Jeanne Littlejohn née à Tunis le 22 novembre 1933. Le 8 septembre 1959, elle entre chez les sœurs de Notre Dame des Apôtres elle reçoit le nom de Sœur Angèle-Marie et prononce ses premiers vœux et part en Algérie à Boueza où les sœurs tiennent un orphelinat et un internat de jeunes filles. En 1964 elle est monitrice de broderie à Belcourt à Alger, où elle reste jusqu’à sa mort. Elle est tuée sur le chemin vers la maison avec sa compagne Sœur Bibiane.

Sœur Denise Leclercq née le 8 janvier 1930 à Gazerau (France) elle reçoit le nom de Sœur Bibiane, entre chez les sœurs Notre Dame des Apôtres et prononce ses premiers vœux le 8 mars 1961. Envoyée en maternité à Constantine. En 1964 elle est à Alger responsable d’un centre de couture de broderie de puériculture pour les jeunes sans études. En sortant de la messe le 3 septembre 1995, elle est tuée avec sœur Angèle-Marie.

Sœur Odette Prévost née le 17 juillet 1932 en Champagne (France) professeur pendant trois ans, elle entre à 21 ans en 1953 chez les Petites Sœurs du Sacré-Cœur de Charles de Foucault. Après un temps de mission à Kbab au Maroc puis à Argenteuil (région parisienne) en milieu maghrébin elle arrive en 1968 à Alger. Elle meurt le 10 novembre 1995, sous les balles des terroristes alors qu’elle se rendait à la messe.

Les 7 frères de Tibhirine, enlevés le 26 mars 1996 morts à une date indéterminée. Leurs têtes sont retrouvées le 30 mai 1996 près de Medéa.

Frère Christian de Chergé né le 18 janvier 1937 à Colmar (Haut Rhin), France. Ordonné prêtre le 21 mars 1964 il entre à la trappe d’Aiguebelle le 20 août 1969. Il termine son noviciat et fait sa profession simple en janvier 1971. Il étudie l’arabe et l’islamologie à Rome et revient à Tibhirine où il fait ses vœux solennels le 1er octobre 1976. Le 31 mars 1984 il est élu prieur.

Frère Luc Dochier est né le 31 janvier 1914 à Bourg-de-Péage (Drôme). Médecin il fait le service militaire au Maroc comme Lieutenant médecin. Il entre à la trappe d’Aiguebelle le 7 décembre 1941. De 1943 à 1945 il est prisonnier volontaire en Allemagne ayant pris la place d’un père de famille. En 1946 il part pour Tibhirine où il fait ses vœux perpétuels le 15 août 1949. En 1959 il est pris en otage avec un autre frère par l’ALN, il sont relâchés deux semaines plus tard.

Frère Christophe Lebreton né à Blois (Loir-et-Cher) le 11 octobre 1950. Il fait le service civil en Algérie. Le 1er Novembre 1974 il entre à la trappe de Tamié, encore novice il part pour Tibhirine. De 1977 à 1980 il retourne à Tamié. Le 1er novembre 1980 il revient à Tibhirine et le 1er janvier 1990 il est ordonné prêtre.

Frère Michel Fleury naît le 21 mai 1944 à Sainte Anne-sur-Brivet il travaille aux champs avant d’entrer au séminaire puis au Prado travaillant comme ouvrier pendant 10 ans à Lyon, Paris, Marseille. Il entre à la trappe de Bellefontaine en novembre 1980. Il part à Tibhirine en 1984 il y fera sa profession le 28 août 1986.

Frère Bruno Lemarchand né le 1er mars 1930 à Saint-Maixent il entre au séminaire de Poitiers. Il fait le service militaire en Algérie. Il est ordonné prêtre le 2 avril 1956. De 1956 à 1980 il enseigne au collège Saint Charles à Thouars. A 51 ans il entre à la trappe de Bellefontaine, le 21 mars 1990 il fait sa profession solennelle à Tibhirine. En 1991 il est responsable de la maison annexe de Fès au Maroc. Au moment de la prise d’otage il était à Tibhirine pour l’élection du prieur.

Frère Célestin Ringeard nait le 29 juillet 1933 à Touvois (Loire Atlantique). De 1957 à 1959 il fait le service militaire en Algérie. Ordonné prêtre le 17 janvier 1960 et pendant plus de 20 ans il exerce son ministère parmi les marginaux de Nantes. Le 19 juillet 1983 il entre à Bellefontaine. En 1986 il part pour Tibhirine où il fait profession de foi le 1er mai 1989.

Frère Paul Favre-Miville est né le 17 avril 1939 à Vinzier (Haute-Savoie) forgeron avec son père puis plombier expert de formation, il entre en 1984 à Notre-Dame de Tamié. De là, il part pour Tibhirine en 1989, il y fait sa profession de foi solennelle le 20 août 1991.

Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran. Né à Alger le 8 mai 1938. Après de études scientifiques il s’oriente en 1958 vers la vie des dominicains. De 1959 à 1967 il suit les études de théologie au Saulchoir. Il rentre définitivement en Algérie en 1967. Collaborateur de l’évêque de Constantine en 1970, puis responsable du Centre des glycines en 1973. Il est nommé évêque d’Oran le 5 juin 1981. Le 1er août 1996 il est assassiné avec son chauffeur,  le jeune algérien Mohamed  Bouchikhi.


Une cérémonie présidée par le cardinal Becciu

Le cardinal Giovanni Angelo Becciu, préfet du Dicastère pour la cause des saints et envoyé spécial du pape François pour la béatification des 19 martyrs d′Algérie le 8 décembre 2018, sera accompagné à Oran par le Père Jean Landousies, responsable de la section francophone de la Secrétairerie d’Etat, ainsi que le Père italien Marco Marchetti, attaché à la nonciature apostolique en Algérie,  a indiqué le Saint-Siège le 5 décembre.

La célébration eucharistique de la béatification présidée par le haut prélat se déroulera à 13h au sanctuaire de Notre-Dame de Santa Cruz, tout en étant retransmise en direct à la cathédrale Sainte-Marie. La chapelle de Santa Cruz a été construite sur l’une des montagnes qui domine la deuxième ville d’Algérie, l’Aïdour. Le lendemain, une messe d’action de grâce sera cette fois-ci célébrée à la cathédrale Sainte-Marie à 9h. (cath.ch/imedia/pad/bh/mp)


Le sanctuaire de Notre-Dame de Santa Cruz, sur les hauteurs d'Oran. | © B. Hallet

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Pierre Claverie et ses 18 compagnons ont été béatifiés au sanctuaire Notre-Dame de Santa Cruz. | © B. Hallet

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