«Les prisonniers ont été mes maîtres»
«Je n’ai pas peur d’utiliser ces termes: Thomas a vécu un chemin de résurrection.» Durant cinq ans, Christine Lany Thalmeyr a accompagné Thomas dans sa recherche spirituelle, du temps où celui-ci se trouvait en prison et qu’elle était aumônière. cath.ch s’est entretenu avec les deux protagonistes de ce «compagnonnage».
«La première rencontre est souvent un moment décisif, celui de tous les possibles. Thomas posé les choses de manière décidée et authentique. À partir de cette disponibilité, il a fait un retour – au sens fort du terme – vers lui-même et vers cette Présence qu’on porte en nous.» (Lire le témoignage de Thomas, En prison, j’ai remis à Dieu mon besoin d’être aimé.)
Avec l’accord de Thomas, Christine Lany Thalmeyr raconte ce chemin de conversion sous l’angle de l’accompagnatrice spirituelle qu’elle a été pour lui. Un chemin qui les a tous deux déplacés.
«Un tournant très fort a été amorcé à l’occasion de son arrestation, témoigne l’ancienne responsable catholique de l’Aumônerie œcuménique des prisons de Genève, retraitée depuis août 2024. Le mode de vie qui était le sien devait s’arrêter, pour qu’il puisse refonder son existence.» C’est ainsi que Thomas lui a présenté les choses, précise-t-elle.
La dynamique de Pâques
Lorsque Thomas a émis le désir d’être baptisé, c’est dans une étroite collaboration avec le Service du catéchuménat des adultes, que Christine a pu l’accompagner sur son chemin catéchuménal.
«Le baptême, c’est ce moment où nous quittons la surface et plongeons dans nos profondeurs – dans les eaux primordiales en quelque sorte – et contactons nos parts les plus enfouies, les plus troubles aussi, avant de remonter vers la lumière. C’est alors que nous recevons la parole de filiation déposée sur le Christ comme sur chacune et chacun d’entre nous: ›Tu es mon fils bien-aimé, tu es ma fille bien-aimée. De toi vient ma joie.»
En seize ans d’engagement à l’aumônerie des prisons, Christine a rencontré beaucoup de personnes détenues, et elles ont été nombreuses à expérimenter, à goûter ce lien de confiance à Dieu. À ressentir que Dieu se tient à leur côté quoiqu’il arrive, et non pas dépendamment d’actes «justes» qu’elles poseraient. Thomas, se remémore-t-elle, a tout de suite accueilli la grâce de se savoir aimé inconditionnellement, et elle a vécu avec lui cette dynamique pascale.
«Dieu était toujours dans l’équation»
«C’était facile, il venait toujours avec une telle soif! Il avait une grande faim de questionnement existentiel. Tout ce qu’il vivait était matière à se dire. Et Dieu était toujours dans l’équation.»
Le dialogue entre eux a été particulièrement fécond, Thomas effectuant en parallèle une psychothérapie. «Ce double travail intérieur, psychologique et spirituel, porte très souvent de beaux fruits», affirme Christine, forte de son expérience à l’aumônerie œcuménique des prisons. En ce sens le chemin accomplit avec Thomas a été exemplaire, d’autant plus qu’il a duré cinq ans, laissant du temps à toutes sortes de découvertes et d’avancées.
Ne manquez pas: «En prison, j’ai remis à Dieu mon besoin d’être aimé»,
le premier volet de ce reportage publié le 6 février sur cath.ch
L’accompagnement ne se déroule pas toujours aussi naturellement, note l’ex-aumônière. Il n’y a pas de recette ‘100 % de réussite’, c’est une danse qui se joue à deux. «Nous arrivons dans la vie d’une personne détenue à un moment qui n’est pas toujours favorable pour un cheminement. Nous ne sommes pas non plus nécessairement ›la bonne personne’. Il faut l’accepter, lâcher prise et rester humble. Les aumôniers ne sont pas des sauveurs.»
La place du Mystère
Dans tout accompagnement, comme dans toute relation humaine, il y a cette part de l’autre qui reste inaccessible. C’est vrai tant pour la personne détenue que pour l’aumônier. «Partager le pain de nos existences, ce n’est pas dévorer ou se laisser dévorer par l’autre», avertit Christine. La dimension du mystère est prégnante. «Au centre de toutes nos rencontres, il y a Dieu, l’Amour inconditionnel, le Mystère, même quand les gens ne le nomment pas ainsi ni même ne l’évoquent.»
Se remémorer constamment ces limites est d’autant plus essentiel que l’accompagnement en prison touche aux vulnérabilités, aux fragilités des personnes accompagnées, estime l’assistante pastorale. «C’est un métier délicat, parce que nous sommes dans la misère humaine. Les gens sont enfermés parce qu’ils ont peut-être commis quelque chose que la société réprimande, et si c’est le cas, ils n’ont peut-être pas encore mesuré leur responsabilité au moment où nous les rencontrons.»
«Au centre de toutes nos rencontres, il y a Dieu, même quand les gens ne le nomment pas ainsi»
Ce retour vers soi, vers sa propre histoire, ses blessures, ses ombres, mais aussi ses lumières, est toujours une décision personnelle. Thomas, pour sa part, avait pleinement choisi de le vivre, confirme l’ex-aumônière.
L’espérance chrétienne
«Le Credo, souligne-t-elle, professe que le Christ est descendu jusqu’aux enfers. Et la tradition orthodoxe invite à croire que c’est précisément là qu’a lieu la Résurrection. Le Christ s’est engagé dans ‘ces zones de mort’, ces lieux infernaux, ces lieux verrouillés qui habitent chaque être humain. Et le troisième jour, de par sa Résurrection, il fait tout remonter à la vie. Pour moi, on est en plein dans la spécificité de l’accompagnement chrétien et du chemin de Pâques En tant qu’aumônière soutenue par ma foi chrétienne, je sais que ni moi ni la personne que j’accompagne n’allons rester enfermées dans l’ombre, grâce à cet engagement du Christ, aujourd’hui encore.»
Avec les aumôniers, ces passeurs, l’espérance chrétienne se glisse derrière les murs des prisons. Mais la transmettre demande de la délicatesse, chacun ayant sa propre conception du monde et de la divinité. L’idée n’est pas de «détricoter» les croyances d’autrui, avec le risque qu’il s’effondre alors, mais d’être dans une dynamique d’écoute et de cheminement.
Les aumôniers sont envoyés auprès de toutes les personnes détenues, qu’elles aient la foi ou non, qu’elles soient chrétiennes ou non. «Avec certains, on ne parlera pas de foi, juste de la vie ou même de la météo. Et si quelqu’un veut prier, on va prier avec lui. Mais rien n’est imposé. C’est du ‘sur mesure’!»
«J’ai énormément reçu de Thomas»
Avec Thomas, les rencontres pour Christine ont vite été empreintes de joie. «Avec cette joie très profonde de voir une personne se relever, on goûte à quelque chose de l’ordre de la transcendance et de la puissance de résurrection. Dans cet accompagnement – comme dans d’autres – j’ai expérimenté à quel point nous sommes traversés par une Présence bien plus grande que nous. C’est de l’ordre du don, de la grâce.»
«J’ai énormément reçu de Thomas. Il m’a fait avancer. ‘Les pauvres sont nos maîtres’ disait saint Vincent de Paul. Pour moi, les prisonniers ont été mes maîtres. Je leur dois énormément quant à qui je suis et où j’en suis dans ma foi aujourd’hui.» (cath.ch/lb)
Ils travaillent en grande partie derrière des barreaux. Qu'est-ce qui motive ces aumôniers des prisons? Co-responsable de l’Aumônerie œcuménique des prisons à Genève, Carol Beytrison a «naturellement» intégré ce service il y a deux ans. Une mission émotionnellement éprouvante parfois, mais qui lui procure de profondes joies. «On peut cheminer vers la liberté tout en étant dans un lieu fermé», assure-t-elle.



