Suisse

Messe à St-Pierre de Genève, un «signe de bonne santé œcuménique»

La cathédrale protestante St-Pierre de Genève accueillera le 29 février 2020 une messe. La première depuis l’arrivée de la Réforme dans la ville en 1536. Pascal Desthieux, vicaire épiscopal de Genève, et le pasteur Blaise Menu estiment que l’événement est un «témoin» important des bonnes relations entre catholiques et protestants à Genève.

Grand pas en avant, retour au passé, ou feu de Bengale? La première messe de l’histoire moderne à St-Pierre suscite maintes espérances, attentes ou craintes à Genève. Chez les catholiques, en tout cas, l’enthousiasme semble dominer. «Je ressens une grande joie dans la communauté», assure ainsi Pascal Desthieux.

En témoignent les nombreux fidèles qui ont offert leur participation à la cérémonie, notamment pour le chœur dont les voix résonneront dans la cathédrale St-Pierre. Le vicaire épiscopal sera le premier prêtre depuis près de cinq siècles à présider une messe en ce lieu symbole du protestantisme genevois. L’homélie sera prononcée par l’abbé genevois Marc Passera.

Une belle histoire qui a mal commencé

Pascal Desthieux assure être très touché et honoré par l’invitation du conseil de la paroisse Saint-Pierre-Fusterie. «Pour moi, cela est le signe que les temps ont changé, que catholiques et protestants se font maintenant confiance». Il y voit un «geste fort et désintéressé» de la part des protestants.

Pascal Desthieux présidera la messe du 29 février 2020 | © Raphaël Zbinden

Une conviction partagée par le pasteur Blaise Menu de l’Eglise protestante de Genève (EPG). «Cette messe est le témoin d’une belle et longue histoire et des bonnes relations œcuméniques existant à Genève, souligne-t-il. Peut-être pas partout et pas avec tout le monde, mais en tout cas avec le vicariat… et dans bien d’autres lieux, et depuis longtemps».

Une histoire d’autant plus enthousiasmante qu’elle avait très mal commencé. Jusqu’au XXe siècle, les relations entre catholiques et protestants à Genève ont été «compliquées et conflictuelles», rappelle Blaise Menu. Elles ont même été marquées, spécialement au XIXe siècle, par une «cordiale détestation».

Le développement de Genève comme ville internationale, ville de paix et centre d’œcuménisme (notamment avec l’installation du Conseil œcuménique des Eglises, en 1948), mais aussi l’ouverture de Vatican II chez les catholiques, ont toutefois fait bouger les choses. Dès les années 1950, les relations catholiques-protestants à Genève vivent alors un basculement remarquable. «Cela est aussi dû aux personnalités qui, à cette époque, ont donné corps à cet élan», précise Blaise Menu. «Nous savons ainsi d’où nous venons, quelles sont nos casseroles, et cela rend d’autant plus précieuse la situation actuelle».

Le pasteur souligne ainsi «être fatigué» par ceux qui voudraient «revenir à la situation d’avant». Il fait référence aux critiques qui ont pu se faire jour, d’un côté comme de l’autre, sur la messe du 29 février. «Ces réactions sont surtout le fait d’une méconnaissance du chemin accompli, et la confusion entre les identités d’avant et les identités de maintenant», ajoute-t-il.

Electrochoc

Pascal Desthieux se réjouit en tout cas de la collaboration qui se retrouve aujourd’hui à tous les niveaux entre les deux Eglises, en particulier dans le secteur de l’aumônerie. Des acquis qui doivent pourtant être entretenus. «Ce qui nécessite une attention et un effort aussi conséquent que pour leur mise en place», relève Blaise Menu. Selon lui, après «l’effervescence» œcuménique des années 1970-1980, il s’est produit dans ce domaine, à Genève, un effet de «plateau».

«Il s’agit de ne pas retomber dans les conventions, dans les habitudes». Il assure pourtant que les choses continuent de se consolider, «mais dans un effort plus long et plus discret». Le pasteur souligne au passage que les relations de l’EPG sont plus intenses avec les catholiques romains qu’avec d’autres dénominations protestantes. Pascal Desthieux espère également que la célébration historique du 29 février ne soit pas qu’une belle manifestation éphémère, mais qu’elle puisse servir «d’électrochoc» pour renforcer l’élan interconfessionnel.

«Le but n’est pas que les autres deviennent comme nous, mais que nous marchions ensemble dans un enrichissement mutuel»

Pascal Desthieux

Blaise Menu relève le problème que peut poser l’arrivée, aussi bien chez les catholiques que chez les protestants, de ministres de l’étranger ou de Suisse parfois peu au fait des us et coutumes genevois en matière d’œcuménisme. «Il faut éduquer, de tous bords, les nouveaux ministres à l’expérience œcuménique, cet héritage particulier à Genève».

Hospitalité eucharistique

Le pasteur rappelle que l’œcuménisme présente, dans cette ville, un ancrage profond. Une déclaration commune publiée en 2017 affirme ainsi: ” (…) nous, responsables des Eglises protestante, catholique chrétienne et catholique romaine de Genève déclarons reconnaître mutuellement nos responsabilités pastorales au sein de nos Eglises locales dans une confiance réciproque et une collaboration active et fraternelle».

Blaise Menu, pasteur de l’Eglise protestante de Genève | © Raphaël Zbinden

Le pasteur comme le prêtre sont surtout attentifs à ce qui constitue l’essentiel du dialogue entre leurs deux appartenances. Pour Blaise Menu, le commandement d’amour du Christ dans l’Evangile doit amener à un «œcuménisme d’agapê». «Cela doit nous obliger au moins à nous considérer les uns les autres, autrement que dans la confrontation». Pour Pascal Desthieux, le but «n’est pas que les autres deviennent comme nous, mais que nous marchions ensemble dans un enrichissement mutuel».

Pour le pasteur, l’ambition symbolique de cette messe rejoint parfaitement les fondamentaux protestants: «la foi au Christ, la gratuité, la Parole de l’Evangile, la reconnaissance de ce qui est vécu depuis longtemps à Genève et que nous avons envie de renforcer».

Dans cette optique, une attention sera portée à la sobriété symbolique de la cérémonie. Blaise Menu insiste sur les «moments clé» qui feront qu’elle sera «terriblement catholique» (il sourit), ou qu’elle intégrera de «petites variantes» qui feront toute la différence. «Il est possible d’être dans un esprit d’ouverture sans trahir du tout sa tradition liturgique», note-t-il.

Pascal Desthieux assure que le principe d’hospitalité eucharistique sera de mise et qu’il n’y aura pas d’invitation formelle à communier.

Blaise Menu ne sait pas encore s’il communiera ou non. «Ce qui se passera, se passera entre moi, un peu de la liturgie, et beaucoup du Christ. Mais je suis confiant», reconnaît-il. (cath.ch/rz)

Genève et la Réforme
L’Église protestante de Genève est fondée suite à l’adoption de la Réforme protestante le 21 mai 1536. Elle a pour prédécesseur la Compagnie des pasteurs mise en place par Jean Calvin et s’est progressivement mise en place entre 1842 et 1903 avec la création des Conseils de paroisse.

Ville essentiellement protestante jusqu’à la Révolution française, Genève est devenue, dès 1815, le premier canton suisse confessionnellement mixte.

De la Genève humaniste traversée par le souffle des Réformateurs à la Genève libérale qui finira par imposer l’Etat laïc, plus de cinq siècles d’histoire ont façonné l’esprit d’une ville européenne largement ouverte sur le monde.

Appelé par Farel, Calvin s’installe à Genève pour organiser la Réforme
Au XVIe siècle, Genève, ville d’Empire, était entourée par les terres du duc de Savoie. Son souverain était un prince évêque dévoué aux intérêts du duc. La ville a commencé à secouer son joug en s’appuyant sur un traité de combourgeoisie conclu en 1526 avec Fribourg et Berne, aux termes duquel le duc s’abstenait de tout acte de violence envers les Genevois et leur accordait la liberté de commerce. Neuf ans plus tard, en 1535, travaillés par la prédication de Guillaume Farel et d’Antoine Froment, les Genevois ont aboli la messe. En 1536, Calvin, juriste et humaniste de vingt-sept ans, de passage à Genève, fut retenu par Farel pour organiser la Réforme. Les débuts ont été difficiles et se sont soldés en 1538 par un échec pour les deux réformateurs. Calvin revint à Genève quelques années plus tard, en 1541, et a pu alors mettre sur pied à Genève une Eglise inspirée par la Réforme.

Genève, centre de la Chrétienté occidentale
L’Eglise protestante de Genève est donc issue de la Réforme adoptée le 21 mai 1536 par le Conseil général réuni au Cloître (actuelle rue du Cloître). La Réforme a déterminé l’avenir de Genève qui s’est organisée en République après avoir échappé à la Savoie. Elle devint l’un des centres de la chrétienté occidentale. Calvin a conféré à l’Eglise ses structures et a contribué à organiser celles du pouvoir civil, structures qui ont duré jusqu’à la fin de l’Ancien régime. Calvin attira un flux considérable de réfugiés de toute l’Europe, qui ont donné à la cité une impulsion culturelle et ont élevé Genève au rang de Rome protestante. En 1559, Calvin a créé l’Académie, qui devint une pépinière du calvinisme.

Voltaire, Rousseau: les Lumières contre l’esprit des religions
Succédant à Calvin, Théodore de Bèze a été une figure dominante de l’Etat chrétien. Au XVIIIe siècle par contre, époque de Rousseau et de Voltaire, la religion n’était plus le centre des préoccupations. La Constitution de 1794, issue de la révolution de 1792, réservait néanmoins encore la citoyenneté aux seuls protestants.

La Restauration et le rétablissement du culte catholique
Occupée par la France en 1798, Genève a vu le rétablissement du culte catholique romain. La Restauration et l’entrée dans la Confédération en 1815, avec le rattachement de communes sardes et françaises peuplées d’habitants catholiques (les communes réunies), en ont fait même l’un des rares cantons suisses confessionnellement mixtes au XIXe siècle. La révolution radicale de 1846 a transformé les structures de l’Eglise protestante en faisant une plus grande part aux laïques dans la direction de l’Eglise. Le gouvernement radical d’Antoine Carteret a «nationalisé» le catholicisme romain en créant en 1873 une Eglise catholique nationale de structure démocratique, l’Eglise catholique chrétienne, et chassa le curé Gaspard Mermillod qui voulait rétablir un évêché de Genève.

Le libéralisme protestant
Le règlement organique (1849), destiné à fixer le mode de fonctionnement de l’Eglise protestante, a restreint la liberté accordée à l’Eglise par la constitution de 1847, en particulier, des entraves ont été mises à la liberté de doctrine. Mais certains esprits progressistes et libéraux acceptèrent mal les restrictions apportées par le règlement. Dès 1869, une forme nouvelle de l’ancien rationalisme a refait surface sous le nom de libéralisme protestant. Gagnant rapidement du terrain, ce mouvement s’est trouvé majoritaire au Consistoire en 1873. Il parvint ainsi à imposer ses vues, ce qui a abouti à la nouvelle loi de 1874. Celle-ci supprimait les dernières prérogatives de la Compagnie des pasteurs et réduisit le Consistoire à ses fonctions administratives. La liberté d’enseignement et de prédication est devenue totale.

Au XXe siècle, Genève supprime le budget des cultes
L’époque du Kulturkampf (lois en matière de sécularisme discutées en Allemagne à la fin du XIXe siècle. Suite à ces lois, l’Eglise catholique romaine perdit son pouvoir) a engendré de nombreux conflits. Pour mettre fin à ce climat perturbé, le Grand Conseil a voté en 1907 la suppression du budget des cultes. En effet, jusque-là, l’Etat soutenait l’Eglise nationale protestante et l’Eglise catholique chrétienne, mais pas l’Eglise catholique romaine pourtant la plus importante numériquement. Cette séparation de l’Eglise et de l’Etat a permis de souligner aussi le caractère laïc de l’Etat.

Ainsi s’est achevée la transformation de l’institution mise en place par Calvin, transformation qui, de 1842 à 1903, a entraîné l’Eglise genevoise dans un processus de redistribution du pouvoir entre clercs et laïques, au profit de ces derniers. RZ – Source: epg.ch

La cathédrale St-Pierre, à Genève | © Tshein/Flickr/CC BY 2.0
23 février 2020 | 17:00
par Raphaël Zbinden
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