Nicolas Betticher est aujourd'hui curé de la paroisse Bruder Klaus à Berne | © Maurice Page
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Betticher: «L’Eglise doit se centrer sur le Christ, pas sur le prêtre!»

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Pour Nicolas Betticher, «l’Église doit se centrer sur le Christ, pas sur le prêtre ! C’est cela qui est au cœur du processus synodal demandé par le pape François». Dans un livre tiré de son expérience personnelle, l’ancien vicaire général du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg revient sur ses propositions pour l’avenir de l’Eglise.

Vous commencez par raconter votre expérience de porte-parole de la Conférence des évêques suisses entre 1995 et 2000. A postériori quels enseignements en avez-vous tiré?
A l’époque on insistait beaucoup sur la notion de communion. Il fallait donner l’image d’une Église unie, envers et contre tout. J’ai ainsi dû défendre la position de l’Église pendant l’affaire Haas, lors de la visite ad limina des évêques suisses à Rome. Tout tournait autour de Mgr Haas qui était présent au milieu des autres évêques. L’Eglise en Suisse n’avait apparemment aucun autre problème. Je devais dire «mais non tout ce passe bien, le cardinal a entendu nos doléances. Nous souhaitons l’unité. Nous trouverons des solutions dans le dialogue» Mais ce n’était pas du tout crédible. Nous étions alors dans l’impossibilité de dire «la nomination de Mgr Haas était une erreur. Il faut le révoquer de sa charge d’évêque de Coire et le remplacer».
Aujourd’hui fort heureusement, avec le pape François, la révocation d’un évêque n’est plus un tabou et l’idée que le pape ou Rome ait pu se tromper n’a plus rien de scandaleux. L’Église est généralement nettement plus transparente et nous avons été contraints de reconnaître les faiblesses de l’institution. Tant mieux.

Paradoxalement la crise des abus sexuels y a contribué pour beaucoup.
En 2001, alors que je venais de commencer mon travail pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF), la première alerte est venue de la condamnation de Mgr Pican, en France, pour non-dénonciation des actes de pédophilie commis par l’un de ses prêtres.
A ce moment, j’ignorais tout de ces problèmes, qui n’étaient pas à l’ordre du jour dans le diocèse. Nous faisons une première conférence de presse pour dire que nous n’avons pas connaissance de cas, mais que des éventuelles victimes peuvent s’adresser à un numéro de téléphone. Avec il faut le dire assez peu d’échos.
En 2007, l’affaire du capucin suisse pédophile Joël Allaz rebondit à Grenoble. Je viens de commencer mon travail d’official quand je reçois le téléphone d’un journaliste de Grenoble: «Vous savez que le Père Joël a recommencé?» Je n’en savais rien. Cette affaire très médiatisée a permis à de nombreuses victimes de parler. Ce fut une très bonne chose. Cela a été une avalanche, avec des cas anciens, concernant des personnes décédées, mais aussi des affaires récentes touchant des prêtres encore en ministère.

«Face aux abus sexuels, nous étions très démunis. Il n’y avait pas de base légale dans le droit canon»

Je suis allé demandé conseil au nonce qui a suggéré de nommer une commission chargée de recueillir et d’examiner les témoignages et d’en faire rapport à l’évêque. Formée de personnes qualifiées, en majorité des laïcs, cette commission «SOS prévention» a rapidement été mise sur pied. Mais nous étions très démunis. Il n’y avait pas de bases légales dans le droit canon, ni règlement d’exécution, ni procédure, ni même les moyens d’enquêter sur les cas. Nous avons alors demandé à la justice civile de nous aider dans les enquêtes. Nous lui avons transmis tous les cas. Mais cela n’était pas suffisant car la justice n’entrait pas en matière sur de nombreux cas, principalement pour des raisons de prescription. Cela n’exonère pas l›évêque, car même s’il n’y a pas de procédure pénale, il reste les volets canonique, moral, pastoral et spirituel.

Or l’évêque est non seulement le pasteur des fidèles et le père de ses prêtres, mais aussi le responsable exécutif, le chef du personnel et le juge!
C’est une situation intenable qui ne peut conduire qu’à des conflits. A mon avis ce point justifie de créer une instance juridictionnelle totalement indépendante de l’évêque pour traiter et juger les cas d’abus, pas seulement sexuels d’ailleurs. Ce tribunal devrait pouvoir recevoir les plaintes et juger au nom de l’Église, un laïc, un prêtre ou un évêque. Cette instance devrait être composée majoritairement de laïcs compétents, il en existe. Mais pour l’heure, le droit de l’Église ne le prévoit pas du tout

«Le fait que les évêques soient juges et parties dans la procédure n’est plus du tout crédible»

Vous expliquez que l’Église en Allemagne a mis sur pied un système de tribunaux administratifs pour les conflits portant sur le droit du travail, puisque les institutions ecclésiales sont l’un des plus grands employeurs du pays. Imaginer l’élargir à d’autre domaines semble possible.
En effet, le fait que les évêques soient juges et parties dans la procédure n’est plus du tout crédible aujourd’hui. Il faut que cela change. Un évêque chargé de veiller avant tout au bien spirituel de son fils prêtre, ne peut pas en même temps devoir le juger et le condamner. Je l’ai vécu avec Mgr Genoud; lui remplissait magnifiquement le rôle du père et moi je devais être le juge qui enquête. Mais en fin de compte c’était toujours à Mgr Genoud de décider. A partir de 2007, je l’ai vu très affecté personnellement. C’est comme s’il devait porter sur lui toutes les souffrances. Ce qui a probablement eu un effet pour le déclenchement de son cancer.

Natif de Fribourg, c’est désormais à Berne que Nicolas Betticher est établi | DR

Le pape François relève que les abus sexuels sont systématiquement liés à un abus de pouvoir.
Les mêmes instances devraient aussi pouvoir juger des abus de pouvoir. Quand un évêque ne respecte pas le droit du travail avec un laïc, le licencie ou qu’il renvoie un prêtre, il n’y a pas de procédure correcte lui permettant entre autres de faire entendre sa défense ou de faire appel d’une décision. Un prêtre en conflit avec son évêque n’a nulle part où se plaindre. ll peut éventuellement faire appel à Rome à la Congégration pour le clergé qui répondra à l’évêque…
Pour l’évêque, un tribunal indépendant représenterait aussi une décharge bienvenue. Il pourrait alors s’occuper uniquement de faire appliquer la sanction décidée par le tribunal par les mesures appropriées. Et surtout humainement.

«A un prêtre difficile, l’évêque ne peut pas se contenter de dire:’Je te retire ta mission canonique et au revoir’»

Cela pose la question de la gestion des ressources humaines (RH) qui est probablement un des points les plus chauds pour l’Église actuelle.
C’est l’activité principale des évêchés. Dans les grands diocèses comme en Suisse Bâle, Coire ou LGF cela représente des centaines de personnes. Les RH doivent fonctionner de manière professionnelle tant dans le domaine du droit civil que du droit canon. Or selon ce droit, l’évêque reste le seul à disposer du pouvoir décisionnel. Le risque de tomber dans l’abus de pouvoir est grand. Ni le personnel, ni les évêques ne sont protégés.

Cela dit il, il y a aussi des prêtres difficiles, voire impossibles….
Par l’ordination sacerdotale, un lien ontologique, sacramentel, se crée entre le prêtre et l’évêque et qui se prolonge sur ses successeurs. Ce qui veut dire que face à un prêtre difficile, l’évêque ne peut pas se contenter de dire «je te retire ta mission canonique et au revoir». Il doit mettre en place, de manière sérieuse, un accompagnement spirituel, humain et matériel. Cela manque souvent.

L’abus de pouvoir est aussi directement lié à la question du cléricalisme.
Selon le droit canon, l’évêque a le presbytérium plénier avec les trois munera: l’enseignement, le gouvernement et la sanctification. Le prêtre est son collaborateur qui, pour parler autrement, est à la fois le législateur, le pouvoir exécutif et le père.

Comment faire pour limiter ou réduire ce cléricalisme.
Si j’en reviens à ma situation personnelle, en tant que curé ici à Berne, le système dual me soulage de certaines de ces charges. Ainsi je ne m’occupe pas des finances, ni du personnel, ni de la gestion du patrimoine immobilier. J’en suis très heureux car je peux me consacrer essentiellement à la pastorale.

Pour vous, cette dissociation des munera est une piste importante à aborder lorsqu’on parle du prêtre et du sacerdoce ministériel.
Elle n’est d’ailleurs pas nouvelle. Dans l’histoire de l’Église, d’autres ministères ont existé jusqu’au Moyen-Age. Et cela correspond aux charismes que l’on trouve chez l’apôtre Paul. L’unification de toutes les charges sur la seule tête du prêtre remonte au Concile de Trente. Je pense que c’est aussi sous cet angle là que l’on peut aborder la question l’ordination, au-delà de questions d’égalité et de droit homme-femme.

«L’Église doit se concentrer sur le Christ pas sur le prêtre!»

On vous dira que c’est là une vision typiquement protestante.
Je suis pas sûr que l’on puisse qualifier les protestants uniquement sur leur fonctionnement démocratique. Le synode voulu par le pape François, repose sur l’idée que les laïcs, en vertu de leur baptême, peuvent contribuer efficacement à l’organisation de l’Église. Les avis très largement partagées après un débat et une phase de discernement doivent être confirmés et mis en œuvre par les pasteurs. Cela se trouve dans la constitution conciliaire Lumen Gentium.
A ma petite échelle paroissiale qui comprend cinq communautés linguistiques, j’ai tenté de le faire. J’ai invité tous les paroissiens pour échanger sur les besoins et les souhaits de la communauté. Nous en avons tiré un plan pastoral sur cinq ans que nous allons renouveler prochainement. Je ne déciderai jamais autre chose que ce que veut la majorité, après discernement bien sûr et à condition que cela ne soit pas contraire à l’Évangile. Cela va plus loin que la simple règle démocratique qui veut que la majorité l’emporte sur la minorité. Je crois que nous devons faire confiance à l’Esprit-Saint qui guide son peuple. L’Église doit se concentrer sur le Christ, pas sur le prêtre! C’est cela le cœur du processus synodal.

Que reste-t-il alors d l’identité du prêtre?
Le prêtre peut rester le pasteur qui sanctifie, tout en lâchant certains pouvoirs. Il laisse le pouvoir judiciaire, ou peut-être la catéchèse ou la diaconie qui peuvent être confiées à d’autres au travers d’ordinations spécifiques. Ce que le pape François a fait récemment en restaurant les ministères laïcs de catéchiste, d’acolyte et de lecteur (qui avaient été intégrés au ministère sacerdotal NDLR).

Vous insistez pour dire que pouvoir et sacerdoce sont non seulement associés mais trop souvent confondus.
Si l’on considère le sacerdoce comme un service, on peut lui retirer certains pouvoirs. Pour y arriver, il faut œuvrer ensemble et non pas l’un contre l’autre. Ce n’est pas un combat. Il ne faut pas se réduire à des revendications.

«Il faut nous interroger sur les besoins des gens, même s’ils ne savent pas très bien ce qu’ils cherchent»

L’Église catholique, au moins en Suisse, dispose encore de très nombreuses structures, à tous les niveaux. Doit-elle y renoncer?
Les structures sont le cadre, ce n’est pas le tableau. Ce qui m’intéresse c’est la peinture. Si le cadre ne convient plus, on peut le changer. Dans ce sens aussi, le système dual peut nous aider. Lorsque la Conférence centrale catholique romaine (RKZ) ou une corporation cantonale ou paroissiale exige d’avoir des rapports sur l’utilisation des fonds alloués, c’est une bonne chose. Cela nous pousse à dialoguer. Je ne crains pas les ingérences. La pandémie nous a montré combien nous sommes fragiles. Nous avons dû inventer de nouveaux fonctionnements. Ce qui montre que les structures peuvent évoluer.

Comment faire pour répondre aux attentes des fidèles?
Il faut nous interroger sur les besoins des gens, même lorsqu’ils ne savent pas très bien ce qu’ils cherchent. C’est très typique de notre monde actuel. Par exemple, hier, je reçois un téléphone d’une personne, qui n’est pas habituée de la paroisse, qui me demande comment faire pour résoudre un conflit avec sa mère et parvenir à lui pardonner. Pourquoi s’est-elle adressée à moi? Les gens cherchent du sens à la vie, s’interrogent sur la souffrance, le mal, l’injustice, pourquoi l’Église n’est plus crédible. C’est à cela que nous devons répondre.

Ce qui implique d’investir autrement les ressources.
Il ne faut pas avoir peur de lâcher des choses ou des lieux pour s’investir ailleurs. Je crois assez à l’idée de développer des pôles régionaux spécialisés dans divers domaines: la célébration eucharistique et le pardon, la catéchèse, la diaconie, la préparation aux sacrements, l’accompagnement des malades ou encore les activités de jeunesse. Par contre je pense important de maintenir une présence dans chaque église consacrée, même s’il n’y pas de messe, par des «veilleurs du tabernacle». (cath.ch/mp)

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Nicolas Betticher est aujourd'hui curé de la paroisse Bruder Klaus à Berne | © Maurice Page

Nicolas Betticher

Après son départ de sa charge de vicaire général du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, à fin 2011, Nicolas Betticher avait un peu disparu du devant de la scène médiatique et ecclésiale. Il y revient à travers un livre.

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