Nicaragua: la nouvelle cathédrale à Siuna contribue à unir une population divisée

«La cathédrale que nous construisons pour le nouveau diocèse de Siuna, le plus jeune d’Amérique Centrale, va fortifier la communauté et la foi catholique… Eglise et gouvernement, nous sommes unis pour atteindre cet objectif !», lance Otilio Duarte Herrera. L’alcade – le maire – de la petite ville située au cœur du «triangle minier» de Siuna, Bonanza et Rosita, au nord-est du Nicaragua, est dithyrambique.

Assis aux côtés de Mgr David Zywiec Sidor, un capucin américain, le maire sandiniste (*) de Siuna semble très à l’aise avec le nouvel évêque, installé le 13 janvier 2018 dans cette ville de la Région Autonome de l’Atlantique Nord (RAAN), à quelque 300 kilomètres de Managua, la capitale du Nicaragua.

Mgr David Zywiec, évêque de Siuna, avec l’alcalde de la ville, Otilio Duarte Herrera, du parti sandiniste | © Jacques Berset

Ils se connaissent bien, car Otilio Duarte était délégué de la parole au sein de l’Eglise locale quand, en 1975, le missionnaire est arrivé dans cette région isolée au climat humide, alors dépourvue d’infrastructures routières dignes de ce nom.

Un calme trompeur

Comme de nombreux militants sandinistes, l’alcade ponctue fréquemment son discours de références chrétiennes. Il assure qu’à Siuna, la situation est calme en ce moment. «Il n’y a pas eu ici de confrontations sanglantes et peu de tranques«,  ces barrages érigés dans tout le pays par les opposants au président Daniel Ortega, coupant les routes et paralysant l’activité économique pendant des mois en 2018.

Dans cette région qui vit notamment de l’élevage, les barrages routiers ont entravé grandement la circulation des camions de bétail qui livraient quotidiennement les abattoirs de Managua. Avant la crise, 80 camions se rendaient dans la capitale, et pendant des mois, ils ne passaient les barrages plus qu’au compte-goutte, après avoir payé un «tribut» élevé. La crise a affecté tous les secteurs de l’économie et le pays tarde à s’en remettre.

Siuna Camion utilisé pour les barrages routiers avec l’inscription ‘Que Daniel s’en aille !’  |©  Jacques Berset

L’or s’est épuisé

Casquette bleue vissée sur la tête, en bras de chemise, Mgr David Zywiec venait d’accueillir la délégation de l’œuvre d’entraide catholique internationale «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED/ACN) dont le petit monomoteur avait atterri sur une piste de gravier. Une piste datant de la belle époque de la petite cité minière, quand l’exploitation de l’or enrichissait les compagnies étrangères. Les mines ont fermé à la fin du siècle dernier et la ville s’est grandement appauvrie.

A ses côtés, le Père Julio, un prêtre des Missions Etrangères d’Espagne, salue la construction de la cathédrale du tout nouveau diocèse, dédiée à Notre-Dame de Fatima. «C’est une bénédiction pour les catholiques de toute la région… On a le soutien de la mairie sandiniste, il y a de l’engagement, beaucoup de bénévolat».

Maquette de la cathédrale Notre-Dame de Fatima de Siuna, sur la Côte atlantique du Nicaragua

La crise a affecté le chantier

Nous guidant sur le chantier de la nouvelle cathédrale, dont les travaux sont déjà bien engagés, Mgr David est enthousiaste. C’est en avril 2016 que Mgr Pablo Schmitz Simon, évêque de Bluefields, sur la Côte Atlantique du Nicaragua, lui aussi capucin d’origine américaine, a posé la première pierre de ce qui sera le point de ralliement des fidèles loin à la ronde. Désormais les travaux vont bon train. Dans des hangars sont stockés les matériaux déjà acheminés sur les lieux: briques, tuiles pour le toit, fers à béton…

Mgr David Zywiec sur le chantier de sa cathédrale à Siuna |© Jacques Berset

L’évêque missionnaire souligne l’engagement de la mairie de Siuna, qui a offert le terrain de la nouvelle cathédrale, estimé à quelque 160’000 dollars, et payé les travaux de terrassement en janvier 2018 pour une somme de 25’000 dollars. L’œuvre d’entraide catholique AED/ACN a également fait un premier don de 75’000 dollars.

Un vrai territoire missionnaire

Au milieu des fers à béton dressés dans le ciel, qui dessinent déjà la courbure du futur porche de l’édifice, l’évêque détaille les coûts de cette entreprise qui apparaît gigantesque dans le contexte local. La cathédrale, construite sur un terrain de 1’700 m2, pourra accueillir un millier de fidèles. Mgr David envisage une première étape d’un million de dollars, mais la facture totale se montera à 1,5 million.

«Nous comptons sur l’aide extérieure pour 55 % et nous devons trouver 45 % du reste au plan local», précise l’évêque né en 1947 à East Chicago, dans l’Etat américain de l’Indiana. Avec ses 14 prêtres diocésains, ses deux prêtres religieux, ses deux frères et ses 24 religieuses, le nouveau diocèse de Siuna, qui compte 17 paroisses, doit desservir quelque 750 petites communautés dispersées sur un vaste territoire. Pour atteindre les communautés les plus isolées, le prêtre fait parfois 24h de route, en 4X4, à dos de mulet, pour finir à pied… Un vrai territoire missionnaire!

Beaucoup de bénévolat

Comme il a peu de moyens, dans une zone pauvre, l’évêque missionnaire compte sur le soutien de l’Eglise en Europe, en particulier en Allemagne, et aux Etats-Unis. Les milliers de natifs du «triangle minier», qui vivent en Floride, notamment à Miami, ont également promis de contribuer financièrement à ce projet.

Responsable de la construction de la cathédrale, le Père Flavio Murillo, un prêtre nicaraguayen, précise que le projet de cathédrale compte sur l’appui d’un conseil économique chargé des diverses activités de collecte de fonds. Il coordonne également l’engagement des paroisses, qui envoient du personnel qui travaille bénévolement sur le chantier.

Marco Mencaglia, d’AED/ACN, avec le Père Flavio Murillo, responsable du chantier de la cathédrale de Siuna |© Jacques Berset

«Il faut changer la mentalité des gens d’ici»

Curé de la paroisse de Nuestro Señor de Esquipulas (qui abrite la fameuse statue du «Christ Noir») – dont l’église sert de cathédrale provisoire pour Mgr David -, le Père Carlos Zuniga explique que la tâche n’est pas facile. «Nous avons un gros défi à relever. Il faut changer la mentalité des gens d’ici, pour qu’ils comprennent qu’ils doivent apporter leur contribution pour que nous puissions achever le projet de la cathédrale, d’autant plus qu’il nous faut rénover quasiment tous les presbytères».

«Il faut dire que les paroisses nous aident, ainsi que la municipalité… Siuna va devenir la capitale du ‘triangle minier’», s’enorgueillit le Père Carlos, qui ne cache pas ses sympathies sandinistes. Malgré les activités sporadiques de bandes de délinquants et de groupes armés réclamant «avec Dieu et patriotisme» la fin du régime de Daniel Ortega – ce qui avait entraîné la fermeture momentanée d’écoles -, la situation à Siuna est plutôt calme.

Le Père Carlos Zuniga, sympathisant sandiniste, curé de la cathédrale provisoire de Siuna |© Jacques Berset

L’évêque, qui sait que sa communauté et ses prêtres sont partagés entre soutien au parti sandiniste et sympathies pour l’opposition, a su apaiser les passions, se tenant à distance du conflit, faisant de Siuna, pour le moment du moins, une oasis de paix. JB


Diocèse de Siuna: 600’000 habitants, en majorité catholiques

Dans cette région plus grande que la Belgique, qui compte près de 600’000 habitants, en majorité catholiques ( près de 68 %), vivent aujourd’hui surtout des populations d’ascendance hispanique, qui ont supplanté les communautés autochtones, devenues très minoritaires. Dans les communautés, vivent,  dispersés, des Mayangnas (qu’on appelait anciennement «Sumos»,  nom péjoratif utilisé historiquement par le peuple rival des Miskitos), et des «Afrodescendants» (créoles et garífunas, ces derniers étant des métis entre Africains et indigènes des Caraïbes).

Les catholiques cohabitent plutôt harmonieusement avec une multitude d’autres communautés religieuses, comme l’Eglise morave, les Assemblés de Dieu, les Pentecôtistes, les Témoins de Jéhovah, les Adventistes du 7e Jour, et d’autres petites dénominations d’origine évangélique. (cath.ch/be)

(*) Le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) est un mouvement révolutionnaire qui a renversé la dictature d’Anastasio Somoza, dont la famille a mis le pays en coupe réglée de 1936 à 1979. Le FSLN s’est divisé dans les années 1990 et de nombreux «commandants», militant pour une démocratisation du parti, ont quitté le mouvement. Ils accusent la tendance du FSLN dominée par le président Daniel Ortega, alliée aux milieux d’affaires, d’avoir instauré une «dictature». Ce dernier a accusé l’Eglise catholique d’être en faveur d’un «coup d’Etat» pour avoir protesté contre la répression sanglante des manifestations antigouvernementales durant l’année 2018.

 

 

 

 

Siuna L'édification de la cathédrale Notre-Dame de Fatima n'en est qu'à ses débuts |© Jacques Berset
31 janvier 2019 | 17:05
par Jacques Berset
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