Paraguay: Mgr Alfert milite pour une Eglise autochtone à visage indien

«Nous travaillons à l’édification d’une Eglise autochtone à visage indien. Le pape François, qui a visité le Paraguay en juillet 2015, nous appuie totalement», lance Mgr Lucio Alfert, vicaire apostolique du Pilcomayo, à Mariscal Estigarribia, dans le Chaco paraguayen.

«Le pape nous a encouragés à poursuivre la réflexion sur une théologie indienne s’inspirant de la cosmovision des peuples natifs». Parler de théologie indienne n’est plus un «vilain mot» comme par le passé, confie l’évêque d’origine allemande. Ce missionnaire des Oblats de Marie Immaculée (OMI) était de passage en Suisse début septembre à l’invitation de l’association catholique suisse «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED-ACN). Il rappelle que le Concile Vatican II parlait déjà d’Eglises autochtones.

Mgr Lucio Alfert, évêque du Vicariat apostolique du Pilcomayo, dans le Chaco paraguayen | © Jacques Berset

En accord avec le Concile Vatican II

«Il faut que, nées de la Parole de Dieu, des Eglises autochtones particulières, suffisamment établies, croissent partout dans le monde, jouissent de leurs ressources propres et d’une certaine maturité», peut-on lire dans le Décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise «Ad Gentes” du 7 décembre 1965.

Mgr Alfert en est convaincu: chaque peuple autochtone et chaque Eglise doivent avoir leur propre visage, leurs propres expressions, organisations, symboles, liturgies, ainsi que leurs  propres ministres. «Ils ont ce droit selon divers documents de l’Eglise».

Les fidèles s’organisent eux-mêmes

Parmi les 12 prêtres du vicariat, 6 sont religieux (des missionnaires OMI) et 6 sont diocésains, dont 2 sont des autochtones Guaranis. Sur près d’une vingtaine de religieuses, deux sont également issues du peuple guarani. «Les premiers depuis 500 ans», souligne Mgr Lucio Alfert, qui célèbre lui-même la messe en guarani et en nivaclé. Au plan religieux, la vie de la communauté est organisée par les fidèles eux-mêmes: «Quand j’arrive dans un village indien, je demande d’abord ce que j’ai à faire, et pas le contraire».

L’Eglise à visage indien, c’est un processus, pas une imposition de l’extérieur. Cela doit venir des Indigènes eux-mêmes

Dans le vicariat du Pilcomayo, les Indios forment en effet le 47 % de la population. Ils appartiennent à 10 ethnies différentes: Nivaclé, Guarani, Guarani Ñandeva, Lengua (les plus nombreux), Sanapaná, Enlhet, Angaité, Ayoreo, Manjui et Maka. 16 à 17% sont des ‘Paraguayos’ qui parlent l’espagnol, le castillano, ainsi que des étrangers (Argentins, Uruguayens, Allemands, Brésiliens, etc.)  Il faut ajouter à ces populations 25% d’habitants mennonites, des émigrants originaires de Westphalie et des Pays-Bas, qui s’étaient installés en Russie et ont ensuite fui le régime communiste d’Union soviétique.

La CONAPI milite pour les droits des Indios

Président de la Coordination Nationale de la Pastorale Indigène (CONAPI), Mgr Alfert accompagne et soutient avec son organisation les peuples indigènes avec des conseils dans le processus d’autogestion et de la protection de leurs droits. La CONAPI veut influencer les politiques publiques, afin de contribuer au respect des droits économiques, sociaux et culturels des peuples indigènes. Elle crée des cadres de réflexion théologique en tenant compte des particularités et richesses spirituelles des peuples indigènes. «Les populations indigènes ont une vision holistique: les êtres humains sont une partie intégrante du monde, mais ils n’en sont pas les maîtres».

Paroisse catholique dans une communauté indigène du Chaco paraguayen | © Jacques Berset

Comme dans beaucoup de peuples premiers à travers le monde, l’homme est vu par les indigènes du Chaco comme un être en symbiose avec la «Terre-Mère». Ils se considèrent dans une relation d’interdépendance avec les autres occupants de la terre. Cela implique pour l’être humain de respecter la terre et de lui accorder un statut, notamment juridique, égal au sien. La Terre-Mère est sacrée, car elle est la grande force dispensatrice de vie.

La théologie indienne: narrative, cosmique et festive

Valorisant les contributions des théologies indiennes à la compréhension et à la vie du mystère chrétien, le président de la CONAPI considère que l’Eglise et la théologie ne sont pas d’une seule culture. Il existe de nombreuses façons d’exprimer et de vivre la foi catholique authentique. Cette théologie est encore sujette à la méfiance de la part de certains milieux, comme si elle n’était pas si catholique, parce que sa méthode n’est pas si académique, avec des formulations doctrinales précises, mais est plus symbolique, basée sur les mythes, les rites, les rêves, les traditions, les coutumes et la relation même avec la création. Elle est narrative, cosmique et festive.

La CONAPI travaille, avec d’autres organisations de la société paraguayenne, à faire reconnaître les droits des communautés indigènes. «On a réussi à élaborer des textes qui ont été en partie repris dans la Constitution nationale de 1992«. Celle-ci reconnaît les droits des peuples indigènes à leur identité ethnique, à leur propriété communautaire, à leurs pratiques coutumières et à leur participation à la vie économique, sociale, politique et culturelle du pays.

Assumer la double origine indienne et espagnole

Le guarani a un statut co-officiel avec l’espagnol au Paraguay, et il est obligatoire pour les administrations. «90 % des Paraguayens parlent le guarani. Les fonctionnaires, les juges, dans les bureaux, utilisent les deux langues, en les mélangeant facilement au cours de la même conversation. Au sein de l’Eglise, on fait de même. On travaille par ailleurs pour que le nivaclé ait une reconnaissance semi-officielle, ce serait la 3ème langue nationale».

Communauté indigène du Chaco | © Jacques Berset

La CONAPI milite pour que la population apprécie le monde indigène et ses valeurs. «Les métis paraguayens ont cependant encore du mal à assumer leurs deux origines, indienne et espagnole. On continue notre travail de conscientisation». JB


Les Mennonites ont fui l’Union soviétique

Les Mennonites sont arrivés dans le Chaco dès 1927, et on les a enregistrés dans les documents officiels et également dans l’Eglise comme ‘Russes blancs’. En réalité, ce ne sont pas des Russes; ils parlent leur propre langue, un mélange de ‘plattdeustch’ et de néerlandais, avec des éléments de russe et d’anglais.

«A l’époque, les Lengua les ont accueillis dans leur maison, mais ensuite les natifs ont été dépossédés de leurs terres par les enfants de ces immigrants. Il y a eu un processus de monopolisation de la terre, au détriment des autochtones. Les Mennonites sont des chrétiens… Il leur en coûte d’assumer cette histoire», relève Mgr Alfert.

«Au plan œcuménique, ce n’est pas simple»

L’évêque du Pilcomayo a des échanges avec les Mennonites. «Au plan œcuménique, ce n’est pas simple. On peut avoir de bonnes relations avec certains pasteurs, mais avec d’autres, qui font beaucoup de prosélytisme, c’est très difficile… L’œcuménisme est pour eux ‘una mala palabra’, un ‘vilain mot’». Beaucoup d’Indios apprennent la langue des Mennonites et travaillent avec eux. Une partie d’entre eux appartiennent à leur communauté religieuse.

Les Mennonites ont développé, dans le Chaco, sur près de 10’000 km2, trois grandes colonies: Fernheim, avec pour centre Filadelfia, Menno, dont le centre est Loma Plata, et Neuland, avec pour centre Neu-Halbstadt. Ces centres sont entourés de villages. Les colons se consacrent principalement à l’élevage, dans une région au climat sec, au sol sablonneux où l’eau salée est impropre à la consommation humaine et où la terre est peu favorable aux cultures. Mais cette population industrieuse a mis sur pied en ville, dans un environnement très moderne, diverses fabriques, entreprises et grands magasins. «Ils ont un grand pouvoir économique!» JB


Pas encore de successeur

Né le 18 novembre 1941 à Heek, une modeste commune de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, à 35 km de Münster, près de la frontière néerlandaise, Mgr Lucio Alfert aura prochainement 77 ans. L’évêque missionnaire a envoyé sa lettre de démission à Rome à l’âge de 75 ans, comme l’exige le droit canonique, mais le pape François ne lui a pas encore trouvé de successeur.

Mgr Alfert est, depuis le 7 mars 1986, vicaire apostolique du Pilcomayo, dans le Chaco paraguayen, un territoire d’une superficie de 125’000 km2 (trois fois celle de la Suisse) peuplé de près de 80’000 habitants dans les départements de Boquerón et Nueva Asuncion, et la partie septentrionale de celui de Presidente Hayes. (cath.ch/be)

Les communautés du Chaco ont le soutien de la Coordination Nationale de la Pastorale Indigène CONAPI | © Jacques Berset
7 septembre 2018 | 15:00
par Jacques Berset
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