Suisse

Pascal Corminboeuf: «Populorum progressio reste une solution aux inégalités de notre temps»

Populorum progressio fête ses 50 ans. Elle n’a pas pris une ride, à entendre Pascal Corminboeuf, ancien conseiller d’Etat fribourgeois. «L’encyclique contient toutes les solutions pour réduire le fossé entre pays riches et pays pauvres», affirme avec conviction l’agriculteur broyard.

Il n’a que 23 ans lorsque Paul VI publie, le 26 mars 1967, sa réflexion sur le développement humain. «Populorum progressio, dans la continuité des grandes encycliques sociales de l’Eglise, m’a aidé à agir en conformité avec mes convictions». Pour davantage de solidarité et de justice sociale.

En une phrase, comment résumeriez-vous le propos de Populorum progressio?
Le chrétien est responsable du monde dans lequel il vit.

Qu’est-ce que cela signifie?
L’Eglise doit être solidaire du monde dans lequel elle évolue. Populorum progressio, c’est en quelque sorte le couronnement et la confirmation de la doctrine sociale de l’Eglise. Dans la continuité du Concile Vatican II, l’encyclique rappelle que l’Eglise ne peut pas se situer en dehors du monde. Pour cela, elle aborde les grands thèmes liés au progrès social: valeur du travail, importance de la culture, faim dans le monde, règles du commerce mondial, nationalisme et racisme, etc. Surtout, elle identifie le développement à la paix. «Le développement est le nouveau nom de la paix», écrivait Paul VI. C’est une encyclique au sens étymologique du terme: un document qui «fait le tour» de la question.

Les problèmes décrits par Paul VI sont toujours actuels, toujours pires.

Personnellement, comment avez-vous reçu ce texte en 1967?
J’avais 23 ans à l’époque. J’ai lu Populorum progressio dans la continuité de Mater et Magistra [1961] et Pacem in terris [1963], les deux encycliques sociales de Jean XXIII. J’ai progressivement compris que je devais poser des actes en conformité avec mes convictions. L’encyclique de Paul VI m’y a aidé. Elle a notamment nourri mon refus de servir dans l’armée, alors que je devais prendre part à mon quatrième cours de répétition et intégrer l’école de sous-officier. J’ai motivé mon objection sur un manque de solidarité: la Suisse n’essayait que de se défendre, oubliant d’aller à la rencontre des autres. Aux yeux de l’armée, j’étais «orgueilleux et présomptueux». C’est écrit dans le jugement militaire. Alors que mon curé, qui m’a accompagné à la prison de Bellechasse lorsque j’ai dû purger ma peine, disait à qui voulait bien l’entendre que j’étais parmi les jeunes les plus engagés de ma paroisse.

A la fin des années soixante, dans quel contexte s’insérait la réflexion de Paul VI?
Il y avait une prise de conscience de la question sociale. Avec d’autres en Suisse romande, nous étions attachés à des figures comme l’abbé Pierre ou Raoul Follereau, l’apôtre des lépreux. On chantait leurs textes. «Il ne faudra pas arriver, trouver le Bon Dieu les uns sans les autres. Qu’est-ce que le Bon Dieu nous dirait si nous arrivions les uns sans les autres?». Ces paroles – avec d’autres – ont toujours inspiré mes discours comme syndic de mon village et, plus tard, comme conseiller d’Etat.

Les utopistes sont les réalistes de demain.

Paul VI entendait lutter contre le fossé qui oppose pays riches et pays en voie de développement. Il dénonçait les conditions de la population pauvre, «privée de presque toute possibilité d’initiative personnelle et de responsabilité et souvent même placée dans des conditions de vie et de travail indignes de la personne humaine». 50 ans plus tard, nous en sommes toujours là. A quoi a servi cette encyclique?
Je suis frappé, en relisant Populorum progressio, par le fossé qui s’est encore creusé. Les problèmes décrits par Paul VI sont toujours actuels, toujours pires. La prise de conscience n’a pas vraiment débouché sur une mise en pratique, alors que toutes les solutions sont écrites noir sur blanc dans cette encyclique. Qu’est-ce qu’on en a fait? Je suis parfois au bord de l’abîme. Les problèmes se sont multipliés, les riches sont toujours plus riches, les pauvres, toujours plus pauvres. Chaque année à la Toussaint, je chante les Béatitudes et, chaque année, j’ai le sentiment qu’on s’en éloigne un peu plus. L’argent reste le nerf de la guerre. Les puissances de l’argent ont toujours gouverné le monde, mais elles n’ont jamais été aussi puissantes qu’aujourd’hui. J’ai siégé 15 ans dans un exécutif cantonal, j’ai senti à quel point la politique était parfois dépourvu devant les règles commerciales promulguées par l’OMC ou d’autres institutions.

Un exemple?
Je me souviens de la présentation du rapport de la caisse de pension, en 1997. C’était la première année où je siégeais au Conseil d’Etat. On nous parlait d’un placement de 200 millions qui en rapportait 42. J’ai interpellé mes collègues: «Combien de personnes humaines avons-nous fait mourir pour cela?» Tout le monde m’a regardé avec de grands yeux. «Quels dégâts humains pour rapporter 21% sur une année?» Ils ont pensé que je devais être fou. Je leur parlais en chinois.

N’êtes-vous pas un peu désabusé?
Non, je suis un pessimiste actif. Ce qui ne m’empêche pas de travailler.

Quels solutions propose l’encyclique aux problèmes économiques?
La solidarité. «Le nouveau nom de la paix, c’est le développement». Non pas le profit à tout prix! J’ai toujours rêvé qu’il y ait deux sorte d’argent: celui que l’on gagne en travaillant et l’autre.

Existe-t-il une filiation intellectuelle entre Paul VI et François?
Paul VI a ouvert beaucoup de portes, mais n’osait pas aller jusqu’où va François aujourd’hui. Il y a eu la longue parenthèse Jean-Paul II, nécessaire peut-être, s’opposant farouchement au communisme – mais dans quel but, si l’Eglise remplace l’impérialisme communiste par un autre impérialisme? François se situe à un autre étage. Il dérange. On dit qu’il va trop loin. Or, les gestes qu’il pose, à Lampedusa ou ailleurs, sont ceux de l’Evangile.

Peut-on aujourd’hui encore miser sur le concept de «solidarité universelle»?
Oui, le Saint-Esprit est à nouveau là. Et c’est la seule façon de sauver la planète. Les utopistes sont les réalistes de demain. (cath.ch/pp)


Populorum progressio: le texte intégral de l’encyclique


L’encyclique Populorum progressio est un plaidoyer pour l’humanisation de l’économie, publié le 26 mars 1967, jour de Pâques. Pressentant la mondialisation, le pape présente la lutte contre la misère et l’injustice comme la promotion du progrès humain et spirituel et donc «du bien commun de l’humanité». Ce texte a permis à l’Eglise «d’entrer résolument dans l’ère de la prise de conscience de sa responsabilité économique et politique.

Pascal Corminboeuf: «L’encyclique contient toutes les solutions pour réduire le fossé entre pays riches et pays pauvres»
14 mars 2017 | 20:35
par Pierre Pistoletti
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