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«Le repos ce n'est pas les vacances, c'est être avec Dieu»

Le Père Philippe Lefebvre, professeur à l’Université de Fribourg, propose une réflexion inédite sur l’art du repos dans la Bible pour la revue trisannuelle «Carmel», éditée par les religieux carmes. Pour l’exégète dominicain, le «repos» n’est pas synonyme de vacances, mais signifie «être avec Dieu».

Cath.ch vous propose de découvrir un large extrait du chapitre dédié au repos dans la Bible, dans l’édition de mai 2021 de la revue Carmel, aimablement mis à sa disposition.

Propos recueillis par Frère Baptiste de l’Assomption o.c.d. pour la revue Carmel / Adaptation: Grégory Roth

Quelle est pour vous la signification fondamentale du «repos» dans la Bible?
Philippe Lefebvre: Le «repos» est un terme théologique, profond et décisif. Il n’est pas synonyme de vacances. Le repos, dans la Bible, c’est «être avec Dieu». Tout se comprend à partir de là. La Bible est une longue méditation sur le repos: le vrai repos, le faux repos, etc., si bien que l’on peut jouir du repos dans des situations où, pourtant, du point de vue physique ou psychologique, on semble en être éloigné. Voilà l’expérience du psalmiste! Dans le Ps 114(116), il dit que «les liens de la mort l’ont enserré» (v. 3) et qu’il était «affaibli», mais il dit aussi: «moi, je retourne à mon repos, car le Seigneur m’a fait du bien» (v. 7).

«Le psalmiste expérimente le repos, parce que Dieu est là»

Dans la situation terrible qu’il décrit, il expérimente le repos parce que Dieu est là. Le repos, c’est donc une réalité théologale. Dans le Ps 22(23), le psalmiste dit que Dieu le «mène près des eaux du repos» (v. 2) et il dit aussi: «tu dresses devant moi une table en face de mes ennemis» (v. 5). Le repos, ce n’est donc pas l’absence d’ennemis! Au cœur des difficultés, les ennemis sont en face de moi, mais je suis emmené vers les eaux du repos par Dieu. Si j’ai cette intimité avec Dieu, ce dialogue avec Dieu, ce partenariat et ce soutien de Dieu là où je suis, je suis dans le vrai repos.

Le Père Philippe Lefebvre est professeur d’Ancien Testament à l’Université de Fribourg | © Grégory Roth

Y a-t-il un personnage biblique qui illustre particulièrement le thème biblique du repos?
Il y a un M. «Repos» (Noah), c’est Noé. À la fin du chapitre 5 de la Genèse, son père l’appelle «du nom de repos» (Gn 5,29). Dès le chapitre 6, Dieu a le projet d’envoyer le déluge. C’est un peu étonnant lorsque le thème introduit quelques versets avant est celui du «repos»! Avant la catastrophe à venir, Noé doit construire une arche or, cette arche, le texte nous dit que «Dieu la fit reposer» (Gn 8,4) sur le sommet du Mont Ararat. M. «Repos», donc, pendant le déluge, est préservé avec un petit nombre de personnes et d’animaux et, à la fin, l’arche se repose sur le Mont Ararat. Il va en sortir, construire un autel et offrir un sacrifice.

Voilà de quoi nous faire penser au Temple: une montagne, un autel et un sacrifice. Depuis le Deutéronome (Dt 12,10), on appelle le Temple le lieu du repos. L’arche et Noé préfigurent cela. Il y a toute une théologie du repos lié au Temple.

En quel sens?
On peut le voir, par exemple, dans le Ps 28(29). On y célèbre le Seigneur qui siège au moment du déluge, et qui est assis comme un roi pour toujours dans son Temple. Le Temple est donc présenté comme le lieu de la stabilité alors que le désert tremble, le feu flambe, les biches accouchent. On est dans le Temple comme on est dans l’Arche, alors que les éléments extérieurs sont déchaînés, et c’est le lieu du repos.

«Beaucoup d’églises ont été construites pour que l’on y vive ce recentrement et ce repos»

Dans le Ps 72(73), le psalmiste s’interroge sur la victoire des impies. Il va au sanctuaire du Seigneur et il y réfléchit. Il se recentre sur Dieu, et regarde à sa lumière les événements: «Je ne comprends pas pourquoi les impies dominent: j’ai réfléchi et j’ai compris». Le Temple est donc un lieu où l’on réfléchit. Le Temple est le lieu où l’on se récupère, se reconstruit, se recentre et je pense que cela aussi, c’est le repos. Beaucoup d’églises ont été construites pour que l’on y vive ce recentrement et ce repos.

Pour se reposer, il faut donc aller dans le Temple?
À la rencontre de Dieu dans le Temple. Mais Dieu vient aussi à notre rencontre. Dans le Ps 131(132), on lui dit: «Viens dans le lieu de ton repos, toi et l’arche de ta puissance» (v. 8). Au v. 14, Dieu lui-même dit du Temple «c’est mon lieu de repos à jamais, j’y habiterai car je l’ai désiré». Le repos, c’est donc une rencontre. La rencontre avec Dieu. Non seulement son assistance, son aide, mais aussi la rencontre avec le Dieu qui vient chez lui. Ce n’est pas pour rien que le Temple est appelé le repos.

Pourtant, est-il possible de passer à côté de cette rencontre «reposante»?
C’est exactement ce que dit le Ps 94(95): «jamais ils n’entreront dans mon repos» (v. 11): cette parole que Dieu nous dit vient après le constat que les fils d’Israël n’en ont fait qu’à leur tête. À Meriba et Massa, ils ont «provoqué et tenté» Dieu en lui demandant de l’eau (cf. Ex 17,1-7). La tentation, dont on demande à être délivré dans le Notre Père, c’est justement ce qui empêche la rencontre, qui est la condition du repos. Il faut vouloir la rencontre. Ce n’est pas le repos qui donne la rencontre avec Dieu. Au contraire, c’est le désir de la rencontre avec Dieu qui procure le repos.

Quelle est la première apparition du terme «repos» dans la Bible?
En Gn 2,15: «Le Seigneur Dieu prit Adam et il le fit reposer dans le jardin d’Éden». Souvent on traduit ce verset par: «il le plaça». Mais c’est une erreur. Ce geste de «faire reposer» est beaucoup plus noble. Il s’agit, en réalité, d’une intronisation. Cet Adam que Dieu met dans le jardin, c’est quelqu’un qui est appelé à vivre comme Lui, à être comme Lui. C’est pour cela que la suite sera si terrible. Il va chercher le fruit au-dehors de lui-même alors que le repos l’invitait à le trouver en lui. C’est pour cela qu’il ne doit pas prendre du fruit de l’arbre puisque c’est lui qui doit porter du fruit. «Fructifiez», c’est le premier mot de Dieu aux humains (Gn 1,28).

«Le repos n’est pas de la relaxation, mais un recentrement avec Dieu»

Ce repos qu’ils sont appelés à vivre, c’est un recentrement qui leur donne une ‘connaturalité’ avec Dieu. Et de ce repos divin découle un repos y compris physique. C’est bien autre chose qu’une relaxation. La première apparition du mot repos est donc d’une grande densité. Elle me fait penser à l’atmosphère du Ps 2 dans lequel Dieu intronise son Messie, sur la montagne, et lui verse son onction.

L’évocation d’Adam et de la montagne nous conduit aussi au pied de la Croix.
Oui, là où tout est accompli (Jn 19,30). «J’ai accompli mon travail d’Adam, peut dire Jésus, de nouvel Adam». Accompli avec tout le sens de ce terme. Dans cette perspective, la Croix n’est pas qu’un instrument de torture – qu’elle est aussi – elle est aussi le lieu de l’accomplissement. Le nouvel Adam, lui aussi déposé dans le jardin, a accompli son œuvre.

Qu’en est-il alors du temps que l’on consacre à ce repos?
Le shabbat, les fêtes, etc. dans la Bible, sont des dispositifs par lesquels on s’habitue à vivre ce repos en Dieu. De la même manière que la «fin du monde», pour être comprise, doit être vécue par anticipation tous les jours, toutes les fêtes liturgiques préparent à vivre ce repos en Dieu. Le Ps 91(92) qui a été pensé pour le jour du shabbat, s’il n’utilise pas le mot «repos», reprend tous les thèmes que nous avons évoqués en méditant sur ce thème : les justes fleurissent, ils fructifient, ils sont plantés dans la maison du Seigneur. Voilà leur stabilité. Les ennemis sont là, nous dit le psalmiste, mais «moi je suis planté dans les parvis du Seigneur et je donne du fruit».

Quand on met les mots habituels au contact de Dieu, ils mutent. Le repos devient le temps de la pleine fructification»

Il est étonnant de voir que quand on met les mots habituels au contact de Dieu, ils mutent. Le repos divin, c’est le temps de la pleine fructification. Un peu comme le fait entendre le Ps 103(104). Quand le monde est livré à Dieu, tout va bien. C’est le temps du repos. Dieu se repose. La création profite. C’est le temps de son action qui n’est plus contrariée. C’est quelque chose dont on peut faire l’expérience.

L’expérience biblique du repos rejoint celle des saints?
Dans sa prison, lorsqu’il écrit ses poèmes, Saint Jean de la Croix est en repos. Sainte Jeanne d’Arc aussi. Cette fille de dix-neuf ans prise dans les tourments de la géopolitique de l’Europe du XVe siècle, qui souffre beaucoup mais qui a, en elle, une stabilité de fond. Tout est en place chez elle. Elle répond parfaitement à ses accusateurs, elle fanfaronne parfois devant les doctes professeurs qui l’interrogent. Elle est stable intérieurement. La stabilité, d’ailleurs, est un terme biblique qui recouvre le vocabulaire de la foi. «Aman, amen» c’est être sur un terrain stable.

Sommaire de la revue Carmel, «L’art du repos», mai 2021

«La foi et le repos concourent à la même réalité biblique»

Le repos et la foi ont beaucoup à voir ensemble. C’est la même dynamique: être établi, quoi qu’il arrive, quels que soient les gens qui nous entourent. Cette expérience n’enlève rien à la difficulté des situations. Pour savoir si on est dans cette stabilité, on pourrait se demander: «est-ce que je suis entamé, est-ce que je doute de moi-même, de ma personne et de ma résistance ou est-ce que je suis dans le repos parce que Dieu est là?» La foi et le repos, ce sont deux aspects qui concourent à la même réalité biblique et spirituelle. (cath.ch/carmel/bda/gr)

Depuis les années 1970, la revue spirituelle chrétienne «Carmel» est produite par l’Ordre des carmes déchaux (o.c.d.). Elle se décline actuellement trois fois par an. Plus d’informations le site des Editions du Carmel, basé à Toulouse. GR

Le repos, dans la Bible, c’est «être avec Dieu». | © Pixabay
13 mai 2021 | 17:00
par Rédaction
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