Stève Bobillier enseigne la philosophie dans un collège fribourgeois | © Raphaël Zbinden
Suisse

Stève Bobillier: «Le transhumanisme relève d’un libéralisme radical»

Fusionner le cerveau et l’IA, améliorer le génome humain, accéder à l’immortalité… Comment la vision chrétienne et l’éthique appréhendent-elles ces perspectives transhumanistes pour lesquelles des entreprises dépensent d’ores et déjà des milliards? Des éléments de réponse avec le bioéthicien Stève Bobillier.

Comment le transhumanisme voit-il le corps humain?
Stève Bobillier: L’idée du transhumanisme est, comme son nom l’indique, de dépasser l’homme, qui est, selon eux, un être faible et fini. L’exemple le plus frappant sont les ‘body hackers’, qui s’implantent des puces sous la peau pour payer sans contact, ouvrir des portes ou avoir accès à des données. Selon eux, le corps est une réalité mal faite qu’il faut améliorer, à la manière d’un programme informatique.

Donc pour les transhumanistes, la vulnérabilité est une réalité mauvaise qui doit être supprimée. Non seulement la maladie, mais aussi la mort doivent dès lors être vaincues. Or, comme c’est le propre de l’homme que d’être vulnérable et mortel, ils cherchent à dépasser celui-ci et à parvenir à créer une nouvelle espèce supérieure de transhumains. Certains vont même jusqu’à dire une nouvelle race.

D’un point de vue chrétien, que peut-on en penser?
Le transhumanisme constitue tout d’abord une rupture anthropologique. Dans le christianisme, ainsi que dans toutes les grandes religions et philosophies, le but est d’accepter la finitude et la vulnérabilité de l’homme, afin d’en faire une force. Ici, il s’agit de renier la nature humaine.

«A long terme, le but est de remplacer le corps par une machine et d’y implanter la conscience humaine»

C’est de plus une rupture éthique car, si le corps est important, le christianisme recherche surtout le perfectionnement de l’âme. Or, le transhumanisme est fondé sur un matérialisme absolu, où l’âme pourrait par exemple être téléchargée dans un robot ou un avatar.

Enfin, c’est une rupture théologique, car cette volonté de devenir immortels rejoint celle de devenir un dieu. Cela correspond au péché d’orgueil du diable qui cherche à dépasser son statut de créature pour devenir créateur.

Comment les transhumanistes entendent-ils y arriver?
Une première proposition va dans le sens d’une fusion cerveau-ordinateur. A long terme, le but est de remplacer le corps par une machine et d’y implanter la conscience humaine. On retrouve le postulat matérialiste selon lequel toute la réalité humaine peut être ramenée à un ensemble de données.

«Une vie composée de lignes de code et non de sentiments serait-elle enviable?»

Et si l’on pouvait un jour effectivement «extraire» la conscience, cela signifierait que l’on peut également la dupliquer. De toutes les versions, laquelle serait alors le ‘moi’ réel?  De plus, que se passerait-il en cas de bug de la machine? Et une vie composée de lignes de code et non de sentiments serait-elle enviable?

Au vu des difficultés que pose cette voie, certains préfèrent une version biologique, qui passerait par une modification du génome humain afin de créer des cellules avec la capacité de se régénérer à l’infini. Mais cela modifierait ainsi toute l’espèce humaine et ne serait pas sans conséquences.

Mais qu’y a-t-il de mal à vouloir améliorer les choses? L’humain n’a-t-il pas toujours tenté de «s’augmenter», en inventant la voiture, le téléphone, les lunettes, les prothèses?…
Toutes les choses que vous citez sont en fait des «outils». Ils ne touchent pas à ce que nous sommes ontologiquement en tant qu’êtres humains. C’est moi, en tant qu’homme, avec mes finitudes, qui peut appeler à l’autre bout de la terre, et c’est génial. Mais c’est autre chose de devenir soi-même un outil, de dire: «Ce n’est pas normal que je ne puisse pas courir à 50kmh ou me rappeler de 500 numéros de téléphone!» Il y a un grand danger à faire de l’homme lui-même un instrument de performance et de consommation.

L’intégrité corporelle ne constitue-t-elle pas un tabou?  Un dispositif artificiel «invasif» n’apparaît-il pas davantage comme une transgression?
Je ne crois pas que la frontière du corps soit réellement le problème. L’enjeu est plutôt celui de la finalité de ces dispositifs. Il n’y a pas de souci éthique à porter un pacemaker, bien que ce soit un dispositif particulièrement invasif. Car c’est quelque chose qui est fait pour «rétablir» la santé du cœur dans son état originel et non pour «l’augmenter».

Là serait donc le point de bascule, entre «réparer» et «améliorer»?
Exactement. Cela se voit dans le vocabulaire mis en place par les transhumanistes. Dans cette optique de vouloir faire accepter que la vulnérabilité serait mauvaise, ils ont inventé le terme de «médecine d’augmentation».

«Dans la conception transhumaniste, je dois être meilleur que les autres, supérieur aux autres»

Pour ma part, je refuse de parler de «médecine d’augmentation» qui introduit de fausses idées. Le principe de la médecine a toujours été d’essayer de faire revenir l’individu à son état de santé naturel lorsque celui-ci était dégradé, jamais d’augmenter cet état naturel.

Se couper les jambes afin d’en mettre des artificielles pour courir plus vite, c’est sans nul doute une transgression de l’éthique médicale. Ce n’est aucunement un soin.

L’on peut déjà actuellement louer des exosquelettes pour faire du trekking en montagne. Est-ce une forme de transhumanisme?
Je ne crois pas, et cela ne pose pas de problème éthique en tant que tel, mais il faut encore une fois évaluer la finalité. Si l’exosquelette permet à une personne handicapée de profiter d’une balade en montagne, c’est très bien, cela ne fait que redonner une capacité. Si en revanche on utilise ce dispositif pour être plus performant, faire plus de kilomètres, je perçois des risques.

Dans quel sens?
Dans la pensée transhumaniste, et c’est une vision largement partagée actuellement, il y a cette idée que le bonheur passe par la consommation et la performance. Or, dans cette conception je dois être meilleur que les autres, supérieur aux autres. Dans votre exemple de l’exosquelette, l’idée du transhumanisme est de pouvoir l’intégrer au corps pour être plus fort que les autres.

«Il y a un grand danger à faire de l’homme lui-même un instrument de performance et de consommation»

Non seulement, c’est une vision individualiste, mais impossible à réaliser. En effet, si le but de la vie est d’être performant, quand l’est-on assez? C’est une course sans fin, dans laquelle on ne peut jamais être satisfait, et donc jamais heureux.

Au contraire, j’aime beaucoup la définition de saint Augustin, selon laquelle «être heureux, c’est continuer de désirer ce que l’on possède déjà». En l’occurrence, cela veut dire aimer ce corps tel qu’il est, avec ses limites, sa vulnérabilité, sa finitude… Accepter la réalité telle qu’elle est et l’aimer, c’est déjà être heureux.

Les transhumanistes recherchent une vie infinie de plaisirs…
Oui, la perspective hédoniste fait bien-sûr aussi partie du concept. Il y a là selon moi une profonde illusion. N’est-ce pas la rareté et la fragilité des expériences qui en font la saveur? Le fait de savoir que mon existence terrestre est limitée me pousse à profiter du moment présent. Si j’étais immortel, est-ce que je profiterais encore de la vie? Si j’ai accès à une infinité de glace au chocolat pour un temps infini, aimerai-je encore la glace au chocolat ou serai-je rapidement écœuré? N’est-ce pas parce que c’est peut-être la dernière fois que j’embrasse ma femme ou mes enfants qui rend l’amour si important et beau?

«Nous pourrions aller vers des sociétés à deux vitesses»

Il y a dans le transhumanisme une confusion générale entre plaisir et bonheur. Ressentirons-nous encore des émotions si notre esprit est transféré dans une machine? Quelle sera notre relation avec les autres? Alors que ce sont là des conditions essentielles du bonheur dans nos vies.

Outre l’aliénation de notre humanité, quels sont les autres risques posés par les avancées transhumanistes?
La manipulation du génome fait courir à l’humanité le danger de voir se développer de nouvelles maladies ou dégénérescences. Ce que l’homme a fait avec les animaux domestiques devraient nous alerter. Les races de chiens, de vaches, de cochons que nous avons créées sont certes plus performantes ou adaptées à nos besoins sur des points spécifiques, mais elles sont de manière générale aussi plus fragiles.

Qui plus est, ces technologies posent la question de la hiérarchisation de l’humain. Nous pourrions aller vers des sociétés à deux vitesses avec une classe d’humains «augmentés» et d’autres «classiques» qui seraient au service des premiers. Tout cela avec un recul terrifiant de l’égalité des chances. Il s’agit également d’une question de justice sociale, car ces technologies coûtent évidemment très chères et seraient réservées à une classe d’élite.

Enfin, l’eugénisme prôné par les transhumanistes est excessivement dangereux et ne va pas sans rappeler le nazisme qui prônait de la même manière l’idéologie selon laquelle la modification des gènes peut amener à l’avènement d’une race nouvelle.

Les dangers du transhumanisme ont été régulièrement dénoncés par les derniers papes et l’Église catholique. Mais ces progrès peuvent-ils vraiment être stoppés, l’Église ne fait-elle pas dans ‘l’obscurantisme’ en les rejetant?
C’est le rôle des éthiciens que de poser des limites, notamment dans la recherche, si celle-ci dépasse les normes éthiques ou engendre trop de risques. L’Église fait de même dans son rôle moral. Elle n’est pas contre le progrès. Si Dieu a donné un cerveau à l’homme, c’est pour qu’il s’en serve et les progrès de la médecine par exemple doivent être accueillis comme un bien.

«Il faut se demander dans quelle mesure le progrès technologique entrepris est, ou non, un bien réel pour l’humanité»

Mais nous avons un cerveau pas seulement pour résoudre des défis techniques, mais aussi pour penser si ce que nous faisons est juste et doit être entrepris ou non. «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme», disait Rabelais déjà au 16e siècle. Je pense que c’est encore plus valable aujourd’hui. Ce n’est pas parce que nous avons les moyens de réaliser une technologie que nous devons la faire.

Encore une fois, la question de la finalité est cruciale. Il faut se demander dans quelle mesure le progrès technologique entrepris est, ou non, un bien réel pour l’humanité. Dans le cas du transhumanisme, on saisit bien que vouloir dépasser l’homme pour créer des posthumains n’est pas dans l’intérêt d’une humanité qui selon eux, doit être éliminée (cath.ch/rz)

Stève Bobillier enseigne la philosophie au collège St-Michel à Fribourg. Il est aussi membre de la commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses. RZ

Stève Bobillier enseigne la philosophie dans un collège fribourgeois | © Raphaël Zbinden
24 avril 2026 | 17:00
par Raphaël Zbinden
Temps de lecture : env. 7  min.
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