Suisse

Le transhumanisme, nouveau défi éthique pour l’Eglise

Le transhumanisme est en passe de devenir un thème majeur dans la réflexion éthique chrétienne. Le phénomène vise la création d’un homme nouveau, un «posthumain» radicalement augmenté. En filigrane, c’est toute l’anthropologie chrétienne qui est remise en cause.

Depuis Prométhée, l’humanité cherche à égaler les dieux. Rien de nouveau donc sous le soleil des visées humaines, pourrait-on dire, à ce détail près que ces aspirations deviennent aujourd’hui effectives, au point de susciter l’inquiétude de l’Eglise.

Préoccupation croissante

Longtemps, les théologiens n’ont pas pris au sérieux les théories futuristes des transhumanistes. Mais aujourd’hui la préoccupation devient concrète. Et elle prend de l’ampleur à mesure que la technologie, de plus en plus sophistiquée, entre en concurrence avec le Créateur.

Ainsi, la Conférence épiscopale française (CEF) a chargé le biologiste médical Jean-Guilhem Xerri de rédiger un rapport détaillé sur la question. Le transhumanisme, ou quand la science-fiction devient réalité a été publié en 2013. L’Académie catholique de France, quant à elle, organisait en novembre dernier un colloque afin de scruter les évolutions possibles du transhumanisme. Le nombre de publications sur le sujet est en pleine augmentation dans le monde de l’édition catholique, tout comme les articles sur Internet – des plus sérieux aux plus farfelus. Parmi les derniers dossiers, la revue culturelle jésuite Choisir, éditée à Genève, publiait un numéro complet en mars 2016, sous le nom évocateur: «Le péril post-humaniste«.

Il n’y a pas encore de prise de position officielle du côté du Saint-Siège, mais le sujet est sur la table. Le 15 janvier dernier, le pape recevait au Vatican Eric Schmidt, PDG de Google. Il a été question de transhumanisme, visée assumée du géant américain.

Laurent Alexandre, chirurgien et expert en technologie du futur. «Grande restructuration chez Google” – RTS, Forum, extrait – 11.08.2015.


Rien de ce qui s’est dit lors de cette rencontre de 15 minutes n’a filtré au-delà des murs du plus petit Etat du monde. De Rome, pour l’heure, il faut se contenter d’une simple déclaration de la Commission théologique internationale (CTI), datée de 2004. Elle stipule que «le recours à la modification génétique pour produire un surhomme ou un être doté de facultés spirituelles essentiellement nouvelles est impensable, puisque le principe de la vie spirituelle de l’homme […] n’est pas produit par des mains humaines».

La conquête transhumaniste

Impensable? Sur un plan spirituel peut-être, mais pas sur un plan physique ou rationnel. L’homme augmenté n’est plus un fantasme. La révolution technologique de la nanotechnologie, la biotechnologie, l’informatique et les sciences cognitives – que l’on regroupe sous l’acronyme NBIC – ajoutée à la convergence de chacun de ces domaines scientifiques permet désormais à l’homme de se modifier lui-même, et non plus seulement son environnement.

Les velléités des penseurs transhumanistes sont variées. Les plus modérés défendent l’utilisation des nouvelles technologies pour diminuer autant que possible la maladie, la souffrance et repousser l’âge de la mort. D’autres préconisent le contrôle de la reproduction et du développement des individus, sur un plan génétique notamment. Quant aux plus radicaux, ils prônent la création de toutes pièces d’une nouvelle espèce humaine, en modifiant son génome, en multipliant ses «prothèses» en tous genres – informatique, cybernétique, numérique – et en démultipliant ses capacités par tous les moyens.

«En 2045, la terre se transformera en un gigantesque ordinateur» Ray Kurzweil

Parmi les plus optimistes: le directeur de l’ingénierie de Google, l’Américain Ray Kurzweil. Ce scientifique de 68 ans multiplie les casquettes: ingénieur, chercheur, écrivain et futurologue. Professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), une des meilleures universités mondiales en sciences et en technologie, titulaire du prestigieux Prix américain de la technologie, il est décrit comme une «machine cérébrale ultime» par le magazine Forbes.

Comme Madame Soleil, Kurzweil prédit l’avenir. La comparaison s’arrête là. Ses pronostics sont ceux d’un scientifique de haut vol, l’un des chercheurs les plus en vue dans le domaine de l’intelligence artificielle. Ils couvrent l’ensemble du 21ème siècle jusqu’à l’ultime déploiement de la technique: la «singularité technologique». En d’autres termes jusqu’à ce que la conquête technologique «s’étende à tout l’univers»– en 2099, d’après lui.

Mais Rome ne s’est pas faite en un jour. Avant cet avènement final, notre siècle verra l’apparition d’un marché de gadgets-implants (2025), l’implantation de nano-robots dans nos veines et notre cerveau (2032) ou encore la première réalisation potentielle de l’immortalité (2042).


Les «pronostics» de Ray Kurzweil


Crédible?

Ces perspectives sont-elles réalistes? Oui, selon Jean-Guilhem Xerri. Car le regard sur l’évolution technologique récente laisse présager de l’ampleur des mutations à venir.

«Nos grands-parents auraient-ils pu seulement imaginer que, deux générations plus tard, on congèle du sperme et des embryons; qu’on clone des animaux; qu’on re-programme des cellules; qu’on ait séquencé le génome humain?», s’interroge l’auteur du rapport commandé par les évêques français. Selon lui, l’évolution technologique de ces dernières années ne laisse pas de place au doute: très peu d’obstacles enrayeront la fabrication d’un humain 2.0.

Une autre vision de l’homme

Si ce développement fascine, il suscite dans le même temps son lot d’inquiétudes. Parmi les voix qui s’opposent à l’augmentation radicale de l’humain: celle de l’éthique chrétienne, dont l’anthropologie est frontalement remise en cause.

Le christianisme considère en effet l’homme comme un corps habité par l’Esprit-Saint, sauvé par la grâce et appelé à entrer dans le mystère de la résurrection de la chair. Le transhumanisme, lui, s’affranchit de l’unité entre le corps et l’âme et mise sur la technologie pour atteindre l’immortalité.

«C’est un dessein prométhéen de l’homme qui refuse sa condition de créature et veut faire son salut par lui-même», commente le philosophe valaisan François-Xavier Putallaz, membre de la Commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses (CES). »Un rêve qui remonte à Adam et Eve, Icare ou Prométhée», ajoute Thierry Collaud, professeur d’éthique à la Faculté de théologie de Fribourg et président de cette Commission de bioéthique.

«’Améliorer l’humain’ c’est développer sa capacité relationnelle» Thierry Collaud

Mais aujourd’hui ce rêve est en passe de devenir réalité. Au point d’empiéter sur les plates bandes-divines?

«Pas vraiment», selon Thierry Collaud. «Je crois qu’on ne parle pas du même Dieu. Le ‘Dieu’ que les transhumanistes prétendent concurrencer est une espèce de puissance fantasmatique, alors que le Dieu de la bible est une force d’amour et de tendresse qui n’a rien d’une sorte de super-ordinateur».

A défaut de concurrence, pourrait-on à l’inverse déceler un terrain d’entente entre transhumanisme et anthropologie chrétienne? «L’amélioration» de l’humain est en effet un principe biblique fondamental. L’injonction à «l’augmentation» – à la conversion, selon les mots de la bible – se retrouve tout au long de l’Ancien et du Nouveau Testaments, jusque dans les épîtres de Paul, qui invite les chrétiens à «revêtir l’homme nouveau».

«Il faut savoir de quelle ›augmentation’ on parle, explique Thierry Collaud. L’être humain est un être matériel et spirituel. Il se définit par sa capacité d’être en contact spirituel avec l’autre et avec Dieu. Dans cette perspective, ‘améliorer l’humain’, c’est développer sa capacité relationnelle, son altruisme, son amour. Selon la bible, on devient humain à la mesure de notre dépouillement, à l’image du Christ qui, selon la Lettre aux Philippiens, ‘ne retint pas le rang qui l’égalait à Dieu’ pour se faire homme». Pour cet ancien médecin, «les transhumanistes s’inscrivent dans une perspective inverse. Ils prônent une sorte de surhomme nietzschéen».

Eloge de la vulnérabilité

C’est, au fond, le regard posé sur la vulnérabilité qui distingue radicalement les deux approches. Elle est «insupportable» pour les transhumanistes, estime Denis Müller, professeur honoraire d’éthique à la Faculté de théologie de Genève. «L’imperfection de l’homme, c’est précisément cela qu’il faut dépasser par la technique».

«C’est un des éléments les plus problématiques», poursuit Thierry Collaud, qui s’interroge: «Est-ce que le fait de supprimer la vulnérabilité revient à perfectionner l’humain?» Le raccourci est un peu rapide. «L’éthique chrétienne ne justifie pas la blessure ou la vulnérabilité, mais elle affirme que l’humain peut se déployer malgré elle. La véritable richesse c’est la relation, le fait d’aimer l’autre. C’est le pape qui se rend à Lesbos pour rencontrer des réfugiés, par exemple. Pas besoin d’exosquelette pour cela, ni de puce dans le cerveau».

Le transhumanisme s’inscrit en faux jusque dans ses fondements, ajoute François-Xavier Putallaz. »Le dénominateur philosophique commun, qui préside à tous les courants du transhumanisme, c’est une phrase de Jean-Paul Sartre: il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. Il a donc fallu s’affranchir de la nature humaine pour ensuite la dépasser. L’homme sera ainsi de moins en moins indéterminé. Paradoxalement, il sera moins humain puisque c’est justement l’indétermination qui le distingue de l’animal».

Un nouveau combat

Les réalisations concrètes et certaines projections réalistes du transhumanisme poussent donc les théologiens à considérer le phénomène «dans toute son ampleur», indique François-Xavier Putallaz. D’autant que cette recherche bénéficie de moyens financiers importants et d’assises académiques sérieuses, en particulier dans le monde anglo-saxon. «Nous ne sommes pas en train de fabriquer un nouveau Frankenstein dans une cave. Les transhumanistes produisent un être d’une autre espèce», ajoute le philosophe.

Dans l’Eglise, on se bat au nom d’une certaine idée de l’homme, résumée dans la Constitution conciliaire Gaudium et spes (1965): »L’homme, seule créature que Dieu a voulue pour elle-même, ne se trouve pleinement que dans le don désintéressé de lui-même». Une conception qui a entraîné toute une série de luttes idéologiques ces dernières décennies: contre le marxisme, le nazisme, l’hédonisme, ou, plus récemment, l’ultra-libéralisme ou le relativisme.

Le transhumanisme remet lui aussi en cause cette conception de l’humain. Mais ce n’est pas la seule source d’interrogation. Il inquiète jusque dans ses conséquences sociologiques. «Le transhumanisme est libéral et individualiste, selon Thierry Collaud. Il est en partie réservé à des milliardaires de la Silicon Valley et laisse poindre un fossé numérique Nord-Sud. Alors que l’éthique sociale de l’Eglise favorise une optique communautaire, avec un souci marqué des plus faibles. Seront-ils considérés comme des sous-hommes par les surhommes de demain?»

La lutte s’organise, poursuit le président de la Commission de bioéthique des évêques suisses. Cet organe, qui s’occupe »des questions concernant le bon usage des nouvelles possibilités dans le domaine de la biologie et de la médecine par rapport à l’être humain», n’a pas le monopole de la critique du transhumanisme. Elle reste cependant une tribune de référence dans le monde catholique. Jusqu’ici, elle n’a pas encore transmis de prise de position officielle, mais «la réflexion existe, confie Thierry Collaud. Il ne faut pas être naïf: du moment que le potentiel technologique existe, les scientifiques vont s’en servir… On l’a vu tout au long du siècle passé». Serein mais convaincu, il ajoute: «Le délire se répand, il faut s’en occuper!»

Les velléités des transhumanistes empiètent-elles sur les les plates bandes-divines?
26 avril 2016 | 00:12
par Pierre Pistoletti
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