Homélie du 15 février 2026 (Mt 5, 17-37)

Abbé Vincent Lafargue – Chapelle de Glace, Leysin, VD

Chers Amis,

Vous qui êtes ici dans cette chapelle de glace, vous qui êtes chez vous, qui nous écoutez par la radio, j’aimerais commencer par vous poser une question : si vous êtes au volant et que vous voyez devant vous un feu rouge, qu’est-ce que vous faites ?

On s’arrête.
…Eh bien on s’arrête, j’espère bien ! Ah oui, ça peut coûter cher de passer au rouge ! Bon. Et si le feu est vert, que faites-vous ?

On passe.
…ah… on passe… mais c’est moins clair ! Si le feu est vert, normalement vous avez le droit de passer, la loi vous en donne le droit. Mais si, au même moment, un groupe d’enfants s’élance sur la chaussée à la poursuite d’un ballon, qu’est-ce que vous faites ?

On s’arrête !
Eh bien oui, j’espère bien ! Pourtant le feu est vert, vous avez le DROIT de passer, en théorie… EN THEORIE…

J’aime bien cette phrase qu’on trouve ici et là sur internet et qui dit : « Un jour je m’en irai vivre en théorie, parce qu’en théorie tout est tellement plus simple ! » Mais en pratique, c’est autre chose. Parfois c’est théoriquement parfait mais c’est parfaitement théorique !

Et alors quand le feu clignote au jaune, alors là c’est carrément l’angoisse !

Faites l’expérience, Chers Amis, si vous êtes piéton et que vous passez devant un carrefour où les feux clignotent au jaune, observez les automobilistes, ça vaut le détour ! Les conducteurs ne savent plus du tout ce qu’ils doivent faire (alors que c’est indiqué, hein, il y a un panneau au-dessus de chaque feu, normalement, qui indique ce qu’on doit faire si le feu ne fonctionne pas).

Mais on n’y pense plus du tout ! Quand le feu clignote au jaune, on est là : « Qu’est-ce que je dois faire, est-ce que je dois passer ? Est-ce que c’est celui qui à droite qui doit passer, non, c’est celui qui est gauche, je ne sais plus… » Et puis ça klaxonne derrière, en plus ! Donc on dit : « Oui, oui, c’est bon, c’est bon, j’y vais ! »

C’est l’angoisse, quand les feux clignotent au jaune… Eh bien avec Jésus, Chers Amis, les feux sont TOUJOURS au jaune clignotant.

Alors je sais, je sais bien que les feux de la circulation étaient plutôt rares à l’époque de Jésus, on est bien d’accord…

Il y avait un empereur romain qui s’appelait Septimus Severus – ça veut dire Septime Sévère – et on raconte que c’est l’inventeur des feux de la circulation puisqu’un esclave, en le voyant arriver avec son char lui a dit : « Tu peux passer Septime… sévère ! »

…je vous laisse une minute…

C’est pas vrai du tout, hein !

Non, il y avait peu de feux de la circulation à l’époque de Jésus… mais pourtant, quand on demande à Jésus si c’est permis ou interdit, si c’est rouge, si c’est vert, en général il répond : « Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? »

Le feu clignote au jaune.

A toi de savoir si tu peux passer ou pas, à toi de regarder, d’observer la situation, à toi de devenir ADULTE face à la loi.

Jésus est venu donner un sens à la loi

Jésus n’est pas venu abolir l’ancienne loi – il le disait dans l’Evangile que nous avons réentendu. Il n’est pas venu non plus, d’ailleurs, pour la faire appliquer au pied de la lettre. Il est venu l’ACCOMPLIR, c’est à dire lui donner du sens.

Le livre de Ben Sira le Sage, notre première lecture, disait cela à sa manière : « Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher. […] Si tu le VEUX, tu PEUX observer les commandements. Il dépend de TON CHOIX de rester fidèle. »

Nous sommes libres. La loi est là. Mais notre liberté aussi.

Pas un article de l’ancienne loi ne disparaît, Jésus le dit dans l’Evangile. Le feu rouge ne disparaît pas, le carrefour non plus, les priorités non plus, les panneaux non plus, pas même le passage piéton.

Mais tout cela doit prendre sens et il s’agit d’être adulte face à tout cela. Le feu clignote au jaune : à toi de savoir ce que tu dois faire ou non, à toi d’observer, de réfléchir, à toi de te montrer adulte face à la loi. D’user de la loi d’AMOUR.

La loi d’amour, ce n’est pas de passer parce que c’est vert, au risque d’écraser un enfant qui court après son ballon ! La loi d’amour n’est pas non plus de forcer quelqu’un qui file à l’hôpital en urgence à rester devant un feu rouge qui est rouge depuis vingt minutes, ça n’aurait aucun sens ! On met les quatre feux clignotants, on regarde partout, on passe à dix à l’heure s’il le faut mais on passe, dans ce cas-là.

La loi d’amour c’est appliquer la loi avec du sens, avec la liberté responsable et adulte.

Liberté, oui. Mais responsable. Je ne vais pas écraser l’enfant. Pourtant c’est ma liberté, le feu est vert. Mais la liberté de l’enfant est supérieure à la mienne en ce cas. Je ne vais évidemment pas l’écraser. J’agis librement mais de façon responsable.

La vraie liberté, Chers Amis, c’est lorsque la loi existante rend libre celui qui choisit de l’observer en connaissance de cause et en totale liberté. Celui qui devient adulte, responsable face à la loi.

Et cela rend heureux, nous disait le psaume. Qui disait aussi « Montre-moi comment garder ta loi, que je l’observe de tout cœur. »

Observer la loi de tout coeur, et non au pied de la lettre

…Montre-moi comment garder ta loi, que je l’observe de tout cœur… Observer la loi de tout cœur, et non au pied de la lettre, c’est important. Parce qu’observer au pied de la lettre, c’est retomber dans le dilemme feu rouge-feu vert, interdit-permis. Ça n’est pas être adulte, ça ! Alors qu’observer la loi DE TOUT CŒUR, c’est précisément être devant le feu qui clignote au jaune.

Là, il s’agit de mettre tout son cœur à observer ce qui va être bon et juste et ce dont il faut s’abstenir. C’est une forme de sagesse.

Et c’est exactement ce que nous disait Paul dans notre deuxième lecture au sujet de la foi : « c’est bien de sagesse que nous parlons, disait Paul au sujet de celles et ceux qui sont adultes dans la foi. » La foi, tout comme la loi, demande d’être adulte.

Alors, Chers Amis, ne pensez pas forcément à tout cela la prochaine fois que vous vous trouverez devant un feu rouge. Parce que le temps que vous repensiez à cette homélie, que vous vous redemandiez ce que j’ai dit, le feu va passer au vert et les gens vont klaxonner derrière vous… et ils auront raison !

Mais pensons-y face à nos lois, face aux votations, face aux règlements de toutes sortes – et Dieu sait s’il y en a de plus en plus. Devenons adultes. Que notre ‘oui’ soit ‘oui’ lorsque nous le posons. Que notre ‘non’ soit ‘non’ lorsque nous le posons, également. Tâchons d’appliquer ces lois pour le meilleur, mais jamais pour le pire.
Autrement dit : un pour tous, tous pour un, mais jamais chacun pour soi.

6e Dimanche du Temps ordinaire
Lectures bibliques : Ben Sira 15, 15-20; Psaume 118; 1 Corinthiens 2, 6-10; Matthieu 5, 17-37

Homélie du 8 février 2026 (Mt, 13-16)

Abbé Rodolf Zumthurm – Chapelle de Glace, Leysin, VD

En allemand, existe l’expression : « Und der Letzte – macht das Licht aus ! ». En français, cela donne: « Et le dernier qui quitte la pièce – éteint la lumière… »
Cette expression – ironique – trouve son origine dans l’ancienne RDA. Juste avant la chute du mur de Berlin. Au moment où les citoyens de la RDA tournaient le dos à leur pays par milliers !

Aujourd’hui cette expression décrit la fin prochaine de quelque chose. Un processus où tout se dissout. Ou tout semble fini. Terminé. Une situation désespérée, de non-retour. Lorsque le dernier est parti, lorsque même la lumière est éteinte, il fait nuit noire.
C’est notre ressenti, aujourd’hui, lorsque nous regardons autour de nous. Notre monde est en manque d’espérance. Nos Eglises en rapide diminution.  Et nous ne savons plus quel lendemain nous attend. « Et le dernier qui quitte – éteint la lumière… »

Dans l’Evangile, nous trouvons une expression similaire : « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ». Le boisseau, c’est un récipient. Le boisseau qu’on pose à l’envers sur la lampe à huile la protège. Cela évite de la « shooter » par accident. Et de la casser, si elle est en terre cuite. Cela diminue aussi le risque d’incendie, même si la lampe n’est pas complètement éteinte. Vu qu’un récipient hermétique, posé par-dessus, provoque rapidement un manque d’oxygène. Le boisseau est donc le lieu de rangement, par excellence, pour une lampe à huile, lorsqu’on ne l’utilise plus.

Appel de Jésus à faire rayonner la lumière

 Ne pas mettre la lumière sous le boisseau signifie donc : « Ne rangez pas votre lumière ! », « Ne la cachez pas ! ». L’Evangile le formule en positif : « Soyez vous-même la lumière ! »
L’Evangile pousse même plus loin et ose affirmer : « Vous êtes la lumière du monde ! ». L’Evangile reprend l’exemple de la lampe qu’il faut utiliser, et non pas ranger. La lampe à huile, « on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. »

De même, que votre lumière brille devant les hommes. » « Vous êtes la lumière du monde ! ». Dans la bouche de Jésus, c’est un appel ! Un appel à faire rayonner cette lumière. Pour le monde ! Pour tous ! Nous ne sommes pas appelés à devenir des « loupiottes de sanctuaire ou de sacristie ». Ou pire : A ranger définitivement notre lumière, bien à l’abri de tout.

Notre boulot en tant que croyants, notre « être chrétien », c’est devenir une lumière qui se voit, une lumière qui éclaire et qui réchauffe le monde. Car nous sommes d’abord chrétiens, pour les autres ! « Vous êtes la lumière du monde ! ». Non pas de manière triomphaliste : « Regardez !  On vous apporte la lumière ! ». Mais avec une attitude humble, simple et fraternelle.

L’année du jubilé avait vu juste. On a choisi un thème – prophétique pour notre temps : « Pèlerins d’espérance ». L’espérance, le monde en a terriblement besoin. Vu comment il tourne. Et l’Eglise autant, avec ce qui s’y passe… Et comment devenir lumière autant pour l’Eglise que pour le monde ? Nous trouvons une piste dans le document final sur la Synodalité (n° 154).

« Le salut à recevoir et à proclamer passe par les relations… »

Voilà ! Tout simplement: « Le salut à recevoir et à proclamer passe par les relations… ». Ce sont nos liens humains qui sont porteurs de salut !
 « C’est ensemble que nous vivons le salut et que nous en témoignons ». C’est à travers toutes les personnes que nous rencontrons que nous expérimentons – concrètement – ce que c’est le salut. 
« En allant à la rencontre de tous pour porter la joie et la lumière de l’Evangile, nous pouvons vivre la communion qui sauve, avec Dieu, avec l’humanité entière et avec toute la création. »

« La lumière pour le monde », ce sont des hommes et des femmes qui prient, qui s’inspirent de la Parole de Dieu, qui essaient d’aimer, qui sont là pour les autres, qui s’engagent auprès des pauvres et des malheureux qui se réunissent en son nom et qui découvrent que – vraiment – « il » est là, au milieu d’eux. Et tant qu’il y aura ces hommes et ces femmes, et tant qu’ils continueront à se retrouver, il n’y a pas de raison d’éteindre la lumière !

5e dimanche du Temps ordinaire
Lectures bibliques : Isaïe 58, 7-10; Psaume 111; 1 Corinthiens 2, 1-5: Matthieu 5, 13-16

Homélie du 1er février 2026 (Lc 2, 22-32)

Abbé Pascal Lukadi – Eglise du Feydey, Leysin, VD

Chers frères et sœurs,

Nous sommes le dimanche 1er février, et non le lundi février. Nous nous sommes proposés de célébrer aujourd’hui la fête de la Présentation du Seigneur au temple pour des raisons pastorales. En effet, la fête de la Présentation tombe un lundi, jour qui n’est pas férié dans le canton de Vaud, et vu aussi son importance pour nous chrétiens.

Cette fête, dans un rituel qui date, rappelle le don de Jésus par amour de Dieu et des hommes, mais aussi l’offrande suprême de la Croix (toi-même, ton sera traversé de glaive). C’est pourquoi le Pape Jean Paul II l’a choisie en 1997 pour fêter la vie consacrée, soulignant ainsi que toute personne consacrée est inspirée par le don du Christ et aspire à son tour à donner sa vie pour ses frères et sœurs et à tout abandonner pour marcher à la suite du Christ.

Jésus, lumière des nations

 C’est aussi une énième révélation de Jésus au monde cette fois-ci comme Lumière des nations ; il est présenté à tous les hommes, il est celui qui transformera la destinée d’Israël et la nôtre en tant que peuple de Dieu. Et Syméon annonce qu’il sera le signe de contradiction, annonçant ainsi qu’il est le Messie, Sauveur du monde.

A Noël, Jésus nous est révélé comme Dieu avec nous, le Seigneur qui sauve en apportant la paix ; à l’Épiphanie, par la présence des rois mages venus des différents coins de l’univers, Jésus nous est révélé comme celui apporte le salut à toute l’humanité ; et à son Baptême il est présenté comme le Fils bien aimé du Père en qui il trouve sa joie et que nous devons écouter. Et comment ne pas nous retrouver dans toutes manifestations, nous qui avons été baptisés en Jésus-Christ. Dieu fait de chacun de nous son fils bien aimé en qui il peut trouver sa joie. Comment le faire sinon en suivant la lumière qui éclaire tout homme en ce monde !

Cette fête, c’est surtout la rencontre du Christ et de son peuple.

Mais cette fête, c’est surtout la rencontre du Christ et de son peuple dans la personne du vieillard Syméon. En effet, le Christ est amené au temple pour accomplir les rites qui le concernaient, à l’occasion de la fête de la purification du temple, mais il trouve Syméon et plus tard Anne qui attendaient la venue du Sauveur d’Israël. En fait, en eux, c’est toute l’humanité qui attendait ce Sauveur. Et nous faisons partie de cette humanité. Voilà pourquoi, aujourd’hui cette fête nous concerne tous. L’Église, comme le christianisme, ne crée pas un religion d’élites, mais appelle tout Homme à suivre le Christ, à le servir dans ses frères et sœurs, en marchant à la suite du Maître de la vie.

Les paroles de Syméon reprises dans la liturgie des heures, aux Complies par exemple, nous invitent quotidiennement à passer de la promesse à sa réalisation dans notre chair. Laissons-nous toucher par l’Esprit du Christ afin de nous consacrer totalement au Christ dans nos frères et sœurs, en nous abandonnant au Christ et en marchand à sa suite. Que nous devenions à notre tour lumière pour les autres dans notre regard, notre comportement et notre accueil.

Fête de la Présentation du Seigneur au Temple
Lectures bibliques : Malachie 3, 1-4; Psaume 23; Luc 2, 22-40

Homélies du 25 janvier 2026 – Célébration œcuménique (Mc 11, 12-14)

Pasteur Stéphane Rouèche

Le blé d’automne
« L’espérance, elle offre de croire que le figuier finira par donner ses figues au moment le plus inattendu, même si nos savoirs humains nous disent que ce n’est pas la saison. » Là où vous ne voyez que du vide, moi le Vivant, je vois déjà la vie. » pourrait nous dire le prophète Esaïe.

Sur le Plateau de Diesse, on fait de plus en plus souvent, me disait un agriculteur, les semailles de céréale en automne.
Mais pourquoi semer avant l’hiver, alors que le froid va venir, alors que rien ne pourra pousser. Pourquoi semer avant l’hiver, alors que les conditions semblent totalement inadaptées ?
.
Et pourtant, et pourtant, semer en automne permet de garder la terre vivante me disait-il et de prévenir de l’érosion. Cela permet même d’avoir un blé avec des racines profondes, et ça peut être surprenant, un blé donc plus résistant, ayant traversé l’hiver avec son froid et ses gelées et prêt à pousser dès l’arrivée des beaux jours.

Là où vous ne voyez que du vide, moi le Vivant, je vois déjà la vie. »

Ainsi, si l’agriculteur sème à l’automne, même s’il sait que l’hiver viendra et que rien ne pourra pousser. Il se met donc en action, au travail, car il a déjà fait l’expérience de cette espérance qui donne du fruit contre toute évidence. Il la cultive et la nourrit cette espérance.

Là où vous ne voyez que du vide, moi le Vivant, je vois déjà la vie. »

Et nous, nous sommes comme le blé d’automne, nous ne sommes pas épargnés par le mauvais temps. Le printemps viendra, mais nous n’en voyons pas encore les signes. Nous pouvons nous plaindre et nous découragés, et cela peut bien sûr nous arriver à chacune et chacun.
Mais nous pouvons aussi nous rappeler que le Christ a été semé, comme le blé d’automne, rien ne lui sera épargné. Semé dans la terre de notre vie, nous le savons bien, il connaîtra également les épreuves. Mais semé dans notre terre, il devient aussi une promesse : là où nous ne voyons que du vide, lui le Vivant, il voit déjà la vie.
Ainsi, c’est nos perspectives de vie qui peut changer : Ne juge donc pas ta journée d’après la récolte du soir, mais d’après les graines que tu as semées.
Que cette espérance nous pousse donc nous aussi, à oser entreprendre encore et encore parce qu’on espère avec le Christ, à persévérer encore et encore en dépit des échecs et des déceptions avec le Christ, à parier sur des victoires de la vie, même petites, même provisoire, comme le Christ.

Pasteure Marie-Laure Krafft-Golay

Franchement, le texte de Marc 11 est un peu déroutant. On a presque de la peine pour ce figuier : ce n’est même pas la saison des fruits, il n’y peut rien, et pourtant il se fait dessécher. On se dit que Jésus avait vraiment faim ce jour-là ! il n’a pas supporté l’absence de figues, et l’arbre en paie le prix. On ne s’attend pas à une telle rudesse de la part de Jésus tel qu’on le se le représente.

Sans nier sa faim, ni sa réaction abrupte et décalée, souvenons-nous ce récit est né de la plume d’un homme. Ce passage est dur, mais il pointe un premier élément fort: l’espoir a toute son importance : en effet, quand Jésus et ses amis tombent sur ce figuier, il est plein de feuilles, bien vivant, un véritable espoir de figues savoureuses. Seulement Jésus voudrait en trouver de suite, pas plus tard, la saison venue. Alors quoi ? Un accès de frustration pure ?
Sans doute, mais aussi un message fort : nous sommes bien vivants ! Nous portons toutes et tous plein d’espoirs pour notre vie et pour le monde, comme de belles feuilles. En nous — et quelque part « sur nous » —, les fruits poussent quand vient le moment propice et que nous avons la force et les moyens. Des fruits nourrissants, à savourer et à partager.

Comment créer des liens du cœur quand tout notre être est « hors saison » ?

Mais nous restons humains : à certains moments on s’épuise, on se dessèche, on ne trouve plus en nous ni source ni fruits, ou si peu. Comment nous tourner vers les autres ? Comment les nourrir par notre manière d’être au monde, de vivre ? Comment contribuer à un monde meilleur si on est à bout, tout secs, sans espoir, si nous manquons nous-mêmes d’amour ou de nourriture intérieure ? Comment créer des liens du cœur, offrir des gestes d’écoute, de soutien, de solidarité, quand tout notre être est « hors saison » ?

Je crois que Jésus ne punit pas le figuier. Ce pauvre arbre n’a aucune responsabilité de ne pas donner de figues à ce moment-là. Jésus se désole plutôt du manque d’une espérance qui nourrisse vraiment. Il sait que, même avec de beaux espoirs humains, la nourriture qui comble toutes les faims finit par nous manquer ; l’humanité a besoin de plus pour vivre ! Nous avons besoin d’un souffle avec un grand S, d’eau vive, d’une vraie profondeur. Il nous faut des racines solides, qui nous permettent de relever les yeux, de regarder plus loin que les horizons et les cycles limités de nos vies, plus loin même que notre propre finitude.

L’espérance élargit et éclaire l’espoir

L’espoir est une nourriture nécessaire, très importante. L’espérance, elle, élargit et éclaire l’espoir. Elle est vaste, large, haute et profonde. Elle touche à ce qui fait vivre, à ce qui nous maintient debout en toute saison. Elle apporte un printemps après chaque hiver, des fruits prêts à mûrir après chaque sécheresse, un matin après chaque soir.
L’espoir, c’est un peu comme les feuilles du figuier, qui poussent même quand le climat est aride. L’espérance, elle, s’épanouit du côté des fruits. Elle offre de croire que le figuier finira par donner ses figues, au moment le plus inattendu, même si nos savoirs humains nous disent que ce n’est pas la saison.
Au fond, la colère un peu choquante de Jésus nous invite à nous enraciner encore plus profondément dans le projet d’amour de Dieu, pour être témoins de cette espérance, et donc, porter des fruits sans cesse. Selon les évangiles, Jésus, frère et Christ, a apporté et porté ce message comme on tend un fruit mûr.

Ces réflexions rejoignent la grande promesse d’Ésaïe 41, les versets lus tout à l’heure. Le prophète s’adresse à un peuple épuisé, qui cherche de l’eau en vain. Un peuple dont l’espoir humain est presque complètement à sec. Et c’est justement là que Celui que nous appelons Dieu intervient : il promet de faire jaillir des fleuves sur des collines toutes nues, de planter des arbres là où rien ne pousse. Comme s’il disait : « Là où vous ne voyez que du vide, moi je vois déjà la vie. »
Cette promesse ne fait pas semblant : elle ne nie ni la sécheresse, ni la fatigue, ni le désert. Elle dit simplement que l’espérance naît précisément là, dans cette confiance que Dieu peut faire surgir une source ou faire pousser des fruits, même dans ces lieux de nous et du monde où nous ne voyons qu’une terre desséchée. Cette fécondité-là fait naître l’espérance. Elle n’a aucune limite, même pas celles de nos saisons et de nos espoirs humains.
Ce matin, cette parole nous rejoint là où nous en sommes. Nous connaissons toutes et tous des figuiers pleins de feuilles mais sans fruits ; des déserts arides qu’il faut pourtant traverser, des espoirs qui s’effritent ou se perdent. Nous voilà ré invités à regarder et à écouter autrement ; à cheminer avec nos espoirs précieux et notre force, mais sans perdre de vue que quelque chose — ou quelqu’un — nous ouvre un chemin qui ne s’arrête jamais, avec une source inépuisable d’eau vive, d’amour, de fidélité, de liens et de joie.

Ne mettons donc pas l’espérance chrétienne en bouteille, n’en faisons pas une fuite ou un déni de réalité. Laissons-la respire et couler librement. Elle n’efface ni les aspérités ni les difficultés de la marche. Elle nous offre plutôt de nous désaltérer, d’ouvrir en nous des espaces à irriguer. Dieu nous confie tous nos possibles, nos espoirs en bourgeons et en fleurs. Lui s’occupe de l’impossible, là où naît l’espérance. Enfin, peut être qu’un jour, en regardant en arrière, nous réaliserons que là où on croyait être dans un désert, Dieu avait déjà fait jaillir une source. Là où on ne voyait qu’un figuier desséché, il préparait déjà une terre nouvelle, prête à porter du fruit. Ainsi soit-il.

Lectures bibliques : Esaïe 41; Marc 11, 12-14

Homélie du 18 janvier 2026 (Jn 1, 29-34)

Abbé Marc de Pothuau – Abbaye de Hauterive, Posieux, FR

Voici l’Agneau de Dieu

Nous ne sentons plus la stupeur que du provoquer cette déclaration venue de nulle part, tellement nous sommes habitués à cette exclamation liturgique. Jean-Baptiste invente en effet une expression que personnen’osera répéter après lui, avant longtemps . Jésus lui-même, s’il en assume pleinement le sens, ne se l’attribue jamais alors qu’il se donne tant de noms bizarres : Je suis la porte des brebis ou le bon pasteur. Le Baptiste serépétera le lendemain et Jean l’évangéliste, son disciple, suivra cet Agneau, pour, une fois devenu âgé, utiliser sans cesse cette image dans le livre de l’ Apocalypse en désignant le Christ.
Fulgurance du Baptise qui infusera donc lentement dans les esprits pour féconder ensuite la compréhension de la Pâque de Jésus. La mission du Serviteur souffrant annoncé par Isaïe en écho à l’agneau de la libération d’Égypte guidera l’interprétation chrétienne des Écritures. C’est aussi ce que signifie dans l’Apocalypse l’entrée triomphale de l’Agneau immolé et vivant, seul capable d’ouvrir les sceaux du livre, l’Agneau comme clé d’interprétation de toute la révélation. Voici l’Agneau de Dieu: cette déclaration éclaire toute l’histoire du Salut jusque dans la fondation du monde, précisera l’Épître de saint Pierre.

Que se passe-t-il en Jean-Baptiste lorsqu’il voit Jésus venir à lui ? Comment peut -il répéter qu’il ne le connaissait pas alors que nul mieux que lui ne le connaît? Avant même sa naissance, tressaillant d’allégresse dans le ventre de sa mère Elisabeth, il l’a reconnu. Les deux cousins ont grandi ensemble, se sont appréciés trente ans durant. On les confond sans cesse alors qu’ils sont si distincts. Au vu de ce que chacun dit de l’autre : on sent entre eux une magnifique estime mutuelle. Jésus se veut disciple de Jean; Jean se sent indigne de ce rôle. Indigne et pourtant il revendique avec force d’être l’ami de Jésus. Cette amitié fait toute sa joie, sa raison d’être . Jésus a en Jean un ami exceptionnel, son cousin, un égal presque un jumeau, bien largement au-dessus du lot des disciples.

Rencontrer quelqu’un c’est être tenu en éveil par une énigme

Rencontrer quelqu’un c’est être tenu en éveil par une énigme disait Lévinas Lorsque Jean-Baptiste voit venir à lui Jésus, l’énigme devient mystère de Dieu: l’Esprit Saint descend sur celui que désigne la voix du Père, C’est lui le Fils de Dieu! En répétant qu’il ne connaissait pas Jésus, Jean exprime la netteté de sa conscience: Jean est maintenant devant l’Inconnaissable. Il voit en son ami celui qui ne peut être connu, et les mots qu’il trouve pour nous le désigner sont révélation du mystère.

Le rôle de Jean-Baptiste est immense

Le rôle de Jean Baptiste aussitôt éclipsé par la présence du Messie pourrait sembler superflu. Il est immense en fait si on songe à leur amitié. Jean-Baptiste ne désigne pas seulement Jésus au peuple, il ne met pas seulement Jésus sur la piste de sa propre mission de porter les péchés du monde .Jean désigne le mystère de l’amitié et précisément de l’amitié fraternelle. Jean-Baptiste et Jésus rejouent et résolvent les drames des jalousies fraternelles qui ensanglantent le livre de la Genèse jusqu’à Caïn et Abel, en passant par Ismael et Isaac et surtout Esau et Jacob. Le lecteur de la Bible peut trembler quand un aîné voit son cadet comme un agneau à égorger! Mais Jean-Baptiste au lieu de jalousie va trouver sa joie à voir son cadet le dépasser en recevant toute la préférence paternelle. Cette amitié fraternelle vient enrayer le cycle infernal du fratricide .

Enfin, il n’en reste pas moins que c’est Jean-Baptiste lui-même qui sera égorgé comme un agneau silencieux pour être servi sur un plat dans un festin royal. Achevant ainsi son rôle de précurseur, il illustre aussi l’adage des anciens: L’amitié naît entre égaux, ou rend tels . Son amitié pour le Christ le configure à lui. Jean-Baptiste désigne Jésus par transparence : Jean est l’agneau qui manifeste l’agneau. Cette vérité court dans tout le Nouveau Testament. Par l’amitié au Christ, chacun le désigne en lui étant configuré, par ressemblance, par transparence. Les évangélistes eux mêmes, le taureau attribué à Matthieu, le lion à Marc, l’homme à Luc et l’aigle à Jean: ces 4 vivants qui entourent l’Agneau justement dans l’Apocalypse , désigne chacun le Christ autant que celui qui désigne le Christ en lui étant configuré. De même pour Pierre, fondation de l’Église, ou
Étienne le martyr, et tous les saints.


L’ami de Jésus lui ressemble et c’est ainsi seulement qu’il le montre. Et vous, quel aspect de Jésus montrez-vous ? Ce qu’est Jésus pour vous, c’est ce visage du Christ que vous manifestez au monde.

2e dimanche ordinaire
Lectures bibliques : Isaïe 49, 3, 5-6; Psaume 39; Jean 1, 29-34


Homélie du 11 janvier 2026 (Mt 3, 13-17)

Abbé Boniface Bucyana – Eglise Saint-Joseph, Lausanne

Un Dieu qui se fait baptiser par sa créature faible et pécheur ! Un Dieu saint qui est lavé dans les eaux sales du Jourdain ! Un Dieu tout grand qui s’abaisse pour faire comme tout le monde ! Un Fils de Dieu qui choque et surprend pour révéler et réveiller ! Un baptisé qui purifie l’eau au lieu d’en être purifié ! Le baptiste découvre que le Sauveur arrive parmi nous, pour nous, en nous et rien de nous ne lui est étranger !

Au catéchisme, on nous a appris que le baptême était aussi pour nous purifier de nos péchés et leurs séquelles. Bien sûr, il nous incorpore aussi dans l’Eglise, famille des enfants de Dieu. Alors pourquoi, Jésus se fait-il baptiser, Lui qui est sans péché, Lui qui est plutôt l’Agneau de Dieu qui enlève tous les péchés du monde ! Son baptême que nous célébrons en ce dimanche qui suit le temps de Noël, est un baptême de révélation : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute ma joie », déclare la voix du Père. L’enfant de Noël est révélé comme enfant de Dieu Père en qui il se complait, dont il est fier. C’est le baptême, signe d’appartenance au Père et de relation d’un Dieu trinitaire, du Père, du Fils et de l’Esprit Saint symbolisé par la colombe.

Baptisé pour être envoyé

Ce baptême inaugure aussi la mission publique de Jésus. Cela nous rappelle qu’on n’est pas baptisé juste pour soi-même, mais pour être envoyé, pour une mission divino-humaine. Au nom de notre baptême, à l’exemple du Christ, nous devons être des serviteurs fidèles de cette mission, dite mission baptismale. Et notre service, comme le suggère le prophète Isaïe dans la première lecture, nous oblige à proclamer le droit, la justice, à être la lumière des nations, éclairer tous sans frontières, ouvrir les yeux des aveugles. Pour cela nous devons d’abord ouvrir les yeux de notre cœur pour rester attentifs, disponibles aux attentes de Dieu et celles de nos semblables.

Nous laisser éclairer par l’Esprit Saint

Mais comment proclamer le droit en vérité dans un monde où la volonté de puissance nous laisse sans voix ? Comment offrir les lois de Dieu, la loi d’amour devant la loi du plus fort qui sème la violence et la mort ? Comment ouvrir les yeux des aveugles alors que nous sommes nous-mêmes aveugles ? Autrement dit, nous sommes invités à éviter d’être des aveugles qui veulent guider d’autres aveugles.
Par notre baptême, nous devons nous laisser éclairer par la lumière de l’Esprit Saint pour être des portes flambeaux du Christ, c’est-à-dire ses témoins, les témoins de l’amour de Dieu miséricordieux qui pardonne tous les péchés, et rend les pécheurs sans péché s’ils le demandent et l’accueillent, par et dans la foi baptismale.

Notre mission baptismale, comme nous le rappelle les actes des apôtres, est aussi prophétique, c’est-à-dire parler du Dieu juste et impartial, dire qu’il accueille celui qui le vénère et dont les œuvres sont justes, parler en son nom sans peur, annoncer la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ qui est Seigneur de tous, Roi et Serviteur qui ne méprise, n’écrase, ne condamne personne, Prince de la paix qui peut faire taire les sirènes de la guerre. Il guérit tous les maux et répand le bien là où le mal risque de pulluler dans l’indifférence totale, le mal de la division et la confrontation, le mal de la corruption etde l’exploitation, le mal du mensonge et de la manipulation.

Le baptême de Jésus rapporté dans l’évangile de Matthieu, nous révèle l’appartenance, comme Fils du Père, dans la communion de l’Esprit Saint. Cela fonde notre appartenance lorsque nous sommes baptisés au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Le signe de croix, signe d’appartenance rappelle que nous sommes fils et filles du même Père, enfants de la même famille, que par le Fils de Dieu nous devenons frères et sœurs pour une fraternité universelle, que par l’Esprit Saint nos esprits sont reliés à Dieu et que la sève divine coule dans nos veines pour nous purifier, nous sanctifier pour être plus spirituels, nous rendre meilleur parce que nous valons mieux et plus que nous sommes. Et comme dit l’écriture, dans la vie comme dans la mort, tous nous appartenons au Seigneur, au Maître de la vie qui s’est offert pour tous.

Tenir debout malgré l’opacité des ténèbres de la mort

Justement, le baptême du Seigneur préfigure son baptême sauveur où il est plongé dans la souffrance et la mort pour resurgir vivant et révéler qu’au nom de l’amour la vie reste plus fort que la mort. Aujourd’hui, au moment où la tragédie de Crans-Montana nous écrase, nous aplatit au-delà de notre pays, la voix retentit pour couvrir nos cris, notre colère, nos révoltes pour nous dire : « Morts ou vivants vous êtes mes enfants bien-aimés ». Et le Christ, le saint, le juste, qui a souffert, qui est mort injustement nous souffle discrètement « je suis là, dans ces silences assourdissants ». Il offre respectueusement sa compassion à tous ceux qui souffrent, sa proximité avec les blessés, les survivants, les parents, les proches afin qu’ils continuent à croire en la vie, et non en la mort, pour tenir debout malgré l’opacité des ténèbres de la mort. Le baptême du Seigneur nous rappelle que la souffrance et la mort ne doivent pas avoir le dernier mot, qu’au bout de la nuit, il ne doit pas y avoir la nuit, qu’au bout de la vie il n’y a pas la mort, mais la Vie au-delà de nos horizons si courts et obscurcis par la douleur extrême. Nous devons continuer à croire en la vie continuer à vivre la vie que ces jeunes nous laissent sinon nous risquons d’être des morts vivants et ce n’est ce qu’ils nous souhaitent là où ils sont.

À l’exemple du Christ, vivons notre compassion au nom de la vie qui nous est tous prêtée et que nous partageons malgré nos fragilités, notre impuissance devant des épreuves énormes. C’est donc dans la solidarité humaine, dans le respect de tous ceux qui souffrent et dans l’humilité devant l’incompréhensible, dans le silence présence que nous devons nous incliner devant les décédés, porter dans nos cœurs et nos pensées les blessés et ceux qui les accompagnent. Bref, pour être serviteur humble de Dieu parmi son peuple et solidaire avec l’humanité restons vivants aussi pour les autres, serviteurs de toute vie, témoins de la compassion du Christ auprès de tous ceux qui souffrent dans leur chair, dans leur cœur et dans leur esprit. Ravivons la foi de notre baptême, la foi en la vie qui se reçoit et qui se donne que nous célébrons en chaque eucharistie.
Amen.

Fête du Baptême du Seigneur
Lectures bibliques : Isaïe 42, 1-7; Psaume 28; Actes 10, 34-38; Matthieu 3, 13-17