Abbé Marc de Pothuau – Abbaye de Hauterive, Posieux, FR
Voici l’Agneau de Dieu
Nous ne sentons plus la stupeur que du provoquer cette déclaration venue de nulle part, tellement nous sommes habitués à cette exclamation liturgique. Jean-Baptiste invente en effet une expression que personnen’osera répéter après lui, avant longtemps . Jésus lui-même, s’il en assume pleinement le sens, ne se l’attribue jamais alors qu’il se donne tant de noms bizarres : Je suis la porte des brebis ou le bon pasteur. Le Baptiste serépétera le lendemain et Jean l’évangéliste, son disciple, suivra cet Agneau, pour, une fois devenu âgé, utiliser sans cesse cette image dans le livre de l’ Apocalypse en désignant le Christ.
Fulgurance du Baptise qui infusera donc lentement dans les esprits pour féconder ensuite la compréhension de la Pâque de Jésus. La mission du Serviteur souffrant annoncé par Isaïe en écho à l’agneau de la libération d’Égypte guidera l’interprétation chrétienne des Écritures. C’est aussi ce que signifie dans l’Apocalypse l’entrée triomphale de l’Agneau immolé et vivant, seul capable d’ouvrir les sceaux du livre, l’Agneau comme clé d’interprétation de toute la révélation. Voici l’Agneau de Dieu: cette déclaration éclaire toute l’histoire du Salut jusque dans la fondation du monde, précisera l’Épître de saint Pierre.
Que se passe-t-il en Jean-Baptiste lorsqu’il voit Jésus venir à lui ? Comment peut -il répéter qu’il ne le connaissait pas alors que nul mieux que lui ne le connaît? Avant même sa naissance, tressaillant d’allégresse dans le ventre de sa mère Elisabeth, il l’a reconnu. Les deux cousins ont grandi ensemble, se sont appréciés trente ans durant. On les confond sans cesse alors qu’ils sont si distincts. Au vu de ce que chacun dit de l’autre : on sent entre eux une magnifique estime mutuelle. Jésus se veut disciple de Jean; Jean se sent indigne de ce rôle. Indigne et pourtant il revendique avec force d’être l’ami de Jésus. Cette amitié fait toute sa joie, sa raison d’être . Jésus a en Jean un ami exceptionnel, son cousin, un égal presque un jumeau, bien largement au-dessus du lot des disciples.
Rencontrer quelqu’un c’est être tenu en éveil par une énigme
Rencontrer quelqu’un c’est être tenu en éveil par une énigme disait Lévinas Lorsque Jean-Baptiste voit venir à lui Jésus, l’énigme devient mystère de Dieu: l’Esprit Saint descend sur celui que désigne la voix du Père, C’est lui le Fils de Dieu! En répétant qu’il ne connaissait pas Jésus, Jean exprime la netteté de sa conscience: Jean est maintenant devant l’Inconnaissable. Il voit en son ami celui qui ne peut être connu, et les mots qu’il trouve pour nous le désigner sont révélation du mystère.
Le rôle de Jean-Baptiste est immense
Le rôle de Jean Baptiste aussitôt éclipsé par la présence du Messie pourrait sembler superflu. Il est immense en fait si on songe à leur amitié. Jean-Baptiste ne désigne pas seulement Jésus au peuple, il ne met pas seulement Jésus sur la piste de sa propre mission de porter les péchés du monde .Jean désigne le mystère de l’amitié et précisément de l’amitié fraternelle. Jean-Baptiste et Jésus rejouent et résolvent les drames des jalousies fraternelles qui ensanglantent le livre de la Genèse jusqu’à Caïn et Abel, en passant par Ismael et Isaac et surtout Esau et Jacob. Le lecteur de la Bible peut trembler quand un aîné voit son cadet comme un agneau à égorger! Mais Jean-Baptiste au lieu de jalousie va trouver sa joie à voir son cadet le dépasser en recevant toute la préférence paternelle. Cette amitié fraternelle vient enrayer le cycle infernal du fratricide .
Enfin, il n’en reste pas moins que c’est Jean-Baptiste lui-même qui sera égorgé comme un agneau silencieux pour être servi sur un plat dans un festin royal. Achevant ainsi son rôle de précurseur, il illustre aussi l’adage des anciens: L’amitié naît entre égaux, ou rend tels . Son amitié pour le Christ le configure à lui. Jean-Baptiste désigne Jésus par transparence : Jean est l’agneau qui manifeste l’agneau. Cette vérité court dans tout le Nouveau Testament. Par l’amitié au Christ, chacun le désigne en lui étant configuré, par ressemblance, par transparence. Les évangélistes eux mêmes, le taureau attribué à Matthieu, le lion à Marc, l’homme à Luc et l’aigle à Jean: ces 4 vivants qui entourent l’Agneau justement dans l’Apocalypse , désigne chacun le Christ autant que celui qui désigne le Christ en lui étant configuré. De même pour Pierre, fondation de l’Église, ou
Étienne le martyr, et tous les saints.
L’ami de Jésus lui ressemble et c’est ainsi seulement qu’il le montre. Et vous, quel aspect de Jésus montrez-vous ? Ce qu’est Jésus pour vous, c’est ce visage du Christ que vous manifestez au monde.
2e dimanche ordinaire
Lectures bibliques : Isaïe 49, 3, 5-6; Psaume 39; Jean 1, 29-34
