Homélie de l’Epiphanie, 4 janvier 2026 (Mt 2, 1-12)

Abbé Etienne Catzeflis – Café du Col de Torrent, Villaz/Evolène, VS

L’Epiphanie : Reprenons donc les lectures pour entrer dans ce mystère.
C’est d’abord un climat sombre qui force une promesse : « Debout Jérusalem, voici Ta lumière », écrivait le prophète Isaïe.
En réalité, c’est à cause de la morosité ambiante que le prophète est chargé de redonner courage. Toutes les expressions de lumière qui figurent dans cet extrait ne relèvent pas de l’euphorie d’un peuple mais au contraire, d’un découragement !

Impression d’être dans un tunnel, « mais au bout, il y a la lumière »

Malgré leur libération de l’exil à Babylone, les voici de retour au pays, dans le marasme et dans diverses difficultés avec la population qui s’y est installée pendant leurs 50 années d’absence. On a l’impression d’être dans un tunnel. Ne vivons-nous pas aussi cela, non seulement avec le drame de Crans-Montana, mais avec tout l’horizon sombre de paix menacée, de changement climatique, etc ?
« Mais au bout, il y a la lumière », affirme Isaïe : « Les nations marcheront vers ta lumière, apportant leurs offrandes d’or et d’encens. Lève les yeux. Regarde autour de toi. »

L’univers entier sera un jour réuni en Christ

Avec le psaume la promesse précise quelle est cette lumière. Depuis toujours, on rêve d’un roi qui apporte richesse et prospérité pour tous., d’un bout de la terre à l’autre. Promesse d’un roi, qui sera à l’image de Dieu

Que dit Paul dans sa lettre aux chrétiens d’Ephèse ? Il a justement la charge d’annoncer que l’univers entier est réuni sous un seul chef, le Christ, ce roi de justice et de paix. Il écrit : « Les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus. Par l’annonce de l’Évangile ».
Quand nous disons que ta volonté soit faite, dans le Notre-Père, c’est de ce projet de Dieu que nous parlons.
Cela ne concerne donc pas seulement les Juifs, mais l’humanité tout entière. L’univers entier sera un jour réuni en lui, le Christ.

Le père Domergue, Jésuite explique :
« S’il y a un peuple élu, c’est entre autres pour nous faire comprendre que l’amour n’est pas global mais s’adresse à chacun comme s’il était seul au monde. Israël n’est pas choisi pour lui-même. « Si Israël a été choisi en premier, c’est pour que nous comprenions qu’il s’agit ici d’amour. Or l’amour à moins de devenir totalement abstrait, ne s’adresse pas à des masses prises en bloc, mais à un être choisi. C’est bien ce qui arrive à Israël.
Mais voici qu’avec le Christ, cet amour s’adresse à tous les hommes. Comme il s’est adressé au peuple élu. Chacun est connu et appelé par son nom, ce qui revient pour lui à sortir de l’anonymat. » C’est grâce à l’INCARNATION : Dieu, en son Fils, rejoint tout homme.
Ainsi, chacun des mages garde sa particularité, et offre un cadeau différent. Mais ils sont unis dans la même démarche, l’adoration de l’enfant.

C’est une mystérieuse étoile qui conduit les mages.
A ce propos, Philippe Lefebvre, bibliste dominicain, rappelle un verset du livre de la Genèse : « Au beau milieu de la semaine de la création, Dieu crée le soleil et la lune et les étoiles, pour qu’ils « servent de signes pour les rencontres ». (Gn 1,14)
Ces astres n’ont pas à être adorés, mais ils servent de signes pour les rencontres. Signe, désigne souvent dans la Bible un lieu et un temps où Dieu se manifeste
Quant au terme traduit par rencontre, il renvoie d’habitude aux fêtes du calendrier, où le peuple est appelé à rencontrer son Dieu plus intimement. Ce que vont vivre nos mages aujourd’hui.

Il est vrai que les mages n’ont pas bonne presse en Israël. Dans la Bible, mage est souvent associé à devin. Les mages ont des pratiques que la loi de Dieu réprouve. Ils consultent en effet le soleil, les étoiles, comme si c’étaient des divinités. Ces mages d’Orient sont inquiétants au premier abord.

Les mages sont incapables de trouver, seuls, la clé de leur recherche

Or, l’aventure des Mages participe à nous ouvrir les yeux.
D’abord, même si des vérités qui nous concernent intimement peuvent nous venir d’ailleurs, par des chemins inattendus comme par ces mages – le roi des Juifs, qui vient de naître ; nous sommes venus nous prosterner devant lui – , il n’en reste pas moins que ceux-ci, ces mages, sont des personnes incapables de trouver, seules, par elles-mêmes la clé de leur recherche. Ils ont besoin des indications des chefs des prêtres et des scribes d’Israël.
C’est un paradoxe récurrent, qui survient encore souvent aujourd’hui, comme l’avait annoncé le Christ : beaucoup des membres du peuple élu, « disent et ne font pas » (Mt 23, 1-3) ; ils « connaissent », mais n’agissent pas en conséquence. A notre tour, puissions-nous être bien conscients, en tant que chrétiens, que nous sommes porteurs d’un Trésor qui nous dépasse, car Dieu veut nourrir la soif du monde, et que ce Trésor est à livrer au monde humblement, même si bien souvent nous ne sommes pas à la hauteur du cadeau de Dieu.

Mais revenons aux mages : Ils viennent adorer le Christ. En réalité, là, c’est le Christ qui les rejoint, roi de l’univers. Les mages gardent leurs particularités. A la fin, ils rentrent chez eux, probablement, pour retourner à leur occupation habituelle. Mais par un autre chemin : tout demeure semblable et pourtant, tout est différent.

EN CONCLUSION :
il est bon de se rappeler que Dieu emprunte les chemins mêmes de l’homme, qui sont parfois bien tortueux, pour arriver à le conduire à bonne destination.
– Par exemple, les Israélites se sont donnés un roi, contre la volonté de Dieu (1Samuel 8,4-9). Or Dieu s’est servi de cela pour annoncer la promesse du Messie (de la descendance de David).
– Ou encore, Salomon, fruit de l’adultère de David, devient ancêtre de Jésus. Même le mal est asservi par l’amour, en fin de compte pour procurer le bien. (Marcel Domergue). N’est-ce pas dire que « l’univers entier est réuni sous le Christ » ?
L’Esprit de Dieu va d’une extrémité à l’autre pour investir celui qui est le plus contraire. Si donc c’est par leur pratique divinatoire, que ces mages viennent en fin de compte adorer le Christ, cela nous amène à notre tour à garder beaucoup de retenue dans nos jugements hâtifs à l’encontre de pratiques qui ne nous sont pas habituelles dans notre monde occidental.
Avant de peindre trop vite le diable sur la muraille, savons-nous d’abord relever l’effort
– de tous les hommes « en recherche » (comme les mages) pour comprendre « ce que signifie le fait d’être là (exister) ?
– de tous les scientifiques, philosophes, artistes,
– de tant d’hommes et de femmes doués d’un don de guérison (pour stopper une hémorragie, lutter contre une brûlure) ou de connaissance, cherchant à soulager leurs frères et sœurs. Peut-être sans même savoir qu’ils peuvent être le jeu de forces occulte.

Pour ces hommes de bonne volonté, il y a cette lueur, cette étoile qui conduit au Christ.

Epiphanie du Seigneur
Lectures bibliques : Isaïe 60, 1-6; Psaume 71; Ephésiens 3, 2-6; Matthieu 2, 1-12

Homélie du 28 décembre 2025 (Mt 2, 13-23)

Abbé Marc Donzé – Eglise Saint-Joseph, Lausanne

Dimanche de la Sainte Famille

Quand les parents de Jésus le retrouvèrent dans le Temple de Jérusalem, après trois jours de recherche, Marie eut ce mot bien compréhensible : « Ton père et moi, nous te cherchons tout angoissés ». Jésus avait alors douze ans.

« Ton père et moi »

Ce mot tout simple dit les plus belles choses sur Joseph. « Ton père et moi ». Pour Marie, Joseph est père de Jésus. Il est aussi son époux.
Puisque Jésus a été conçu par le Saint-Esprit, Joseph n’est pas le père physique de Jésus. Il ne l’est pas selon les spermatozoïdes et les chromosomes. Mais il l’est pour tout le reste, et avec une grandeur faite de silence, de respect et d’amour.
Il l’est en accueillant Marie enceinte chez lui, en ajoutant foi au mystère qui lui est révélé par l’ange.
Il l’est pendant le voyage de Nazareth à Bethléem. Et l’on peut imaginer combien de trésors de tendresse et de protection il a déployés envers Marie et l’enfant qui allait naître, pour que le voyage se passe dans la paix, la sécurité et l’harmonie, malgré les circonstances qui étaient hostiles.
Il l’est lors de la naissance de Jésus, en trouvant un lieu favorable pour que Marie puisse accoucher et en assistant son épouse de toutes les manières utiles et possibles.
Il l’est lors de la fuite en Egypte. Quel courage n’a-t-il pas fallu pour qu’il puisse protéger Marie et Jésus lors de ce long et dangereux voyage, sous la menace des persécutions d’Hérode.
Il l’est lors du retour de l’Egypte, avec le soin qu’il met pour trouver une maison dans un environnement paisible à Nazareth, afin que sa famille vive en paix.
Il l’est tout au long de la croissance de Jésus, en tout cas jusqu’à l’adolescence. Car Jésus a dû apprendre, comme tous les enfants, la manière d’être en relation avec les personnes, les coutumes religieuses de son peuple, les difficiles circonstances politiques en Israël à cette époque-là. Et le père a une grande importance pour transmettre ces connaissances et ces comportements essentiels.
Peut-être Joseph a-t-il appris à son fils son métier d’artisan en bâtiment (traduction plus juste que charpentier), pour que Jésus ait des possibilités de gagner sa vie dignement de ses mains.

Joseph, un homme plein d’amour pour Jésus et pour Marie

En tout cela, Joseph a œuvré pour que le petit Jésus grandisse dans l’harmonie, dans l’ajustement à la volonté de Dieu, dans un environnement de tendresse et d’amour. De Joseph, il est dit souvent qu’il est un homme « juste ». C’est vrai, mais ce n’est pas assez. Il faut ajouter qu’il est un homme plein d’amour pour Jésus et pour Marie. Combien d’amour n’a-t-il pas fallu pour accueillir le mystère de Marie, combien de délicatesse pour la protéger dans tous ces chemins périlleux, combien de tendresse pour vivre une vie de famille dans le bonheur des Béatitudes.
Joseph est vraiment et pleinement père dans le sens le plus noble du mot. Selon une belle expression, il exerce la « paternité de la personne » (qui est bien plus engageante que la paternité physique), en ce sens qu’il met tout en œuvre pour que son enfant grandisse, trouve son chemin et devienne une personne juste, aimante et généreuse. D’ailleurs, en Israël, la paternité de la personne est considérée comme une vraie paternité, plus importante que la paternité physique.

Joseph est vraiment époux de Marie. Parfois les peintres l’ont représenté comme un vieil homme, un peu à l’écart, rêveur et même paumé. En fait, ils ont imaginé qu’il était vieux, que les désirs charnels étaient éteints en lui et qu’ainsi il a pu respecter la virginité de Marie sans trop de tentations. Mais ce n’est pas du tout mon avis. Joseph était sûrement un homme dans la force de l’âge. Mais il était pétri d’un infini amour de Dieu et d’une immense tendresse pour Marie. Du fond de son cœur, il a su trouver la manière de vivre la tendresse avec Marie, en respectant pleinement son propos de virginité. Il y a tant de manières de vivre un couple et celle-là est aussi possible. Je ne peux pourtant pas imaginer qu’il n’y ait pas eu de beaux gestes d’affection entre Marie et Joseph. Mais il a fallu à ce dernier une intense présence à Dieu, pour que le respect gère, avec le plus d’amour possible, les soubresauts cosmiques des hormones.

« Jésus est né dans la série et hors série »

Souvent la question est posée : mais pourquoi donc Jésus n’a-t-il pas été engendré de façon habituelle ? pourquoi a-t-il fallu la conception virginale ? Il arrive assez souvent que cette question soit balayée d’un revers de main comme si c’était une bagatelle ou une fantaisie d’évangéliste. Mais c’est trop facile. Quand il y a un mystère – ou un chemin inhabituel – c’est qu’il y a un enjeu. Cet enjeu est formulé de la façon la plus précise par ce mot de Maurice Zundel : « Jésus est né dans la série et hors série ». Dans la série des générations, c’est bien évident, comme le montre la généalogie de Matthieu : Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères, etc. Et Marie, comme fille d’Israël, fait partie de cette longue histoire de descendances. Mais si Jésus n’était que dans la série des générations, qu’apporterait-il de radicalement nouveau ? Ce serait « toujours plus de la même chose », comme disent certains psychologues. Mais, par la conception de l’Esprit saint, Jésus est pour une part hors série. Il est pleinement inclus dans l’histoire de l’humanité, mais il est aussi une nouvelle « genèse », une nouvelle création de l’humanité qui prend en compte toute l’histoire et qui en même temps la renouvelle, car elle la remet dans l’harmonie de Dieu. En quelque sorte, Jésus, né hors série, offre un nouveau départ à l’humanité. Ce nouveau départ a commencé à s’accomplir il y a deux mille ans, mais hélas, il avance bien lentement, car il est offert aux hommes et aux femmes qui ne l’accueillent pas toujours, tant s’en faut.

C’est la grandeur de Joseph d’avoir accueilli cette naissance dans la série et hors série. C’était inouï et on peut bien imaginer combien il lui a fallu de confiance et d’amour pour oser ces chemins nouveaux à l’appel du Seigneur.
Dans l’Écriture, Joseph est d’une absolue discrétion. Mais si l’on réfléchit à ce qu’a pu représenter sa vie, quelle juste et humble grandeur. Puisse-t-il nous inspirer pour aller à la profondeur du mystère, tout en le vivant dans le quotidien. Amen
.

Lectures bibliques : Ben Sira le Sage; 3, 2-14; Psaume 127; Colossiens 3, 12-21; Matthieu 2, 13-23

Homélie du 25 décembre 2025, messe du jour (Jn 1, 1-18)

Abbé Marc Donzé – Eglise du Sacré-Cœur, Lausanne

Maurice Zundel, lors d’une interview à la Radio suisse romande le jour de Noël 1972, avait commencé ainsi : « Pour aller tout de suite au centre du mystère, je dirais que Noël, dans un langage franciscain, c’est la révélation de la Pauvreté de Dieu à travers une pauvreté humaine ». C’est un propos tellement profond qu’il demande explication.

Révélation à travers une pauvreté humaine. L’enfant Jésus, sur la paille de Bethléem est né dans une radicale simplicité, qui plus est dans une situation de non-accueil. Marie et Joseph sont, eux aussi, eux en premier, d’une condition sociale toute simple. Mais attention, ils ne sont pas dans la misère. Ils ont un âne et tout ce qui est nécessaire pour accomplir le voyage de Nazareth à Bethléem. Il est très important de souligner que cette pauvreté humaine n’est pas la misère. Car la misère, qui met les personnes dans une situation déshumanisante, ne révèle rien. Elle est à combattre avec toutes les forces dont nous sommes capables, pour que chaque personne sur cette terre puisse bénéficier du nécessaire qui permette une vie digne, aimante et créative.

La situation de l’enfant Jésus – et de ses parents – est donc toute simple, sans rien de clinquant, ni de m’as-tu-vu. Avec les mots de l’Évangile, on peut dire : le Verbe s’est fait chair et il a planté sa tente parmi nous. Il a planté sa tente au plus essentiel de la condition humaine, pour rejoindre tous les hommes et surtout les plus pauvres. Plus audacieux encore, il a planté sa tente dans le non-accueil, donc aussi dans les tragédies de l’humanité, où l’homme n’accueille pas Dieu, où l’homme n’accueille pas l’homme. Cependant, il faut remarquer que, dans le champ des bergers, il n’y avait pas de bombes, ni de drones, ni de destructions systématiques. Bethléem, il y a deux mille ans, n’est pas Gaza aujourd’hui. Il y a de la tragédie humaine autour de la crèche, mais pas d’horreur destructrice. Dans la vie de Jésus, l’horreur viendra au moment de la Croix.

Parce que Jésus est né dans la crèche, entouré d’un âne et d’un bœuf, aimé par Marie et par Joseph, recevant la visite des pauvres de la porte d’à côté, les bergers, Zundel parle d’une pauvreté humaine, mais on sent bien qu’il s’agit d’une pauvreté digne, noble, humblement rayonnante.

Mais quand il parle de pauvreté, à la manière de saint François d’Assise, l’abbé va plus loin encore. Ce ne sont pas uniquement les circonstances de la crèche qui parlent. C’est aussi l’attitude de l’enfant Jésus couché sur cette paille qui, par sa présence, devient si belle qu’elle a des reflets d’or.

La meilleure illustration de cette attitude nous est offerte par les Petites Sœurs de Foucauld qui fabriquent des petits Jésus en terre cuite avec un doux sourire et les bras ouverts. Jésus dans un geste d’accueil tendre et infini.

La pauvreté, dans son sens évangélique, c’est la désappropriation et le don

Car la pauvreté, dans son sens noble, dans son sens évangélique, c’est selon les mots de Zundel, la désappropriation et le don. La désappropriation, concrètement, c’est une vie simple et sobre, une vie qui n’est pas encombrée et qui de ce fait permet l’accueil et le partage, une vie qui ne fait aucunement place à la domination, à la violence, à l’accaparement, une vie qui permet l’expression de la fraternité et l’offrande de l’amour. C’est pourquoi, une telle vie est aussi une dynamique de don, un don gratuit, un don vivifiant.

Pour l’abbé Zundel, une telle manière de vivre constitue le fondement le plus profond, mais aussi le plus exigeant de la vocation humaine. La question nous est donc posée depuis la crèche de Bethléem : comment inventer une telle forme de vie, là où je suis ? Le petit Jésus, avec son sourire, avec ses bras ouverts, avec l’espace de son cœur, avec son innocence déchirante (Claudel), pourrait nous inspirer. Comme Jésus adulte qui, sa vie durant, a vécu cette forme haute, noble, franciscaine en un mot, de la pauvreté comme ouverture, comme accueil, comme don.

Mais il faut aller plus loin encore. Qu’est-ce que cela nous révèle de la Pauvreté de Dieu ? Au premier abord, cela peut paraître étrange de parler de la Pauvreté de Dieu, car la première image associée au mot pauvreté est plutôt celle d’un manque. Or, Dieu est Dieu, comme disait saint François. C’est pourtant lui qui a épousé Dame Pauvreté, comme il disait dans le langage des chevaliers. Et Dame Pauvreté, ce n’était rien moins que Dieu. Et en Dieu, il ne saurait y avoir de manque.

Alors, pour essayer de comprendre, regardons le petit enfant Jésus. Sur la paille de la crèche, il offre tout son être, tout son amour, toute sa lumière autour de lui. C’est pourquoi les peintres l’ont souvent représenté comme si sa présence irradiait sur toute l’humanité et même sur tout le cosmos. Et le petit enfant est la parfaite transparence de Dieu.

Dieu est Pauvreté parce qu’il veut faire avec chaque personne une alliance d’amour

Il nous montre que Dieu est tout Don, tout Amour, toute Lumière. Il nous montre que Dieu est offrande de vie, offrande de sourire pour tous les hommes. Il nous montre que Dieu est paix. Il nous montre précisément ce que les anges chantaient à Noël : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ». Dieu est Pauvreté dans ce sens-là ; autrement dit, il est Pauvreté, parce qu’il donne tout son Amour, mais en douceur, en respectant la liberté des hommes, en prenant le risque de ce respect pour le meilleur et pour le plus tragique. Il est Pauvreté et non pas domination extérieure qui veut asservir et posséder. Il est Pauvreté, parce qu’il veut faire avec chaque homme et avec toute l’humanité une alliance d’amour, un partenariat d’amour, mais hélas, il n’est pas toujours accueilli.

Mais alors, s’il s’agit d’alliance et d’amour, cela se passe du cœur au cœur. C’est pourquoi, pour l’abbé Zundel, il est capital de dire que la présence la plus essentielle de Dieu, elle n’est pas haut plus des cieux, elle est dans notre cœur, si nous voulons bien l’accueillir. Dieu fait route avec nous, non pas comme un lointain étranger, mais comme l’ami le plus intime.

Alors oui, Noël, c’est la révélation de la Pauvreté de Dieu dans une pauvreté humaine et nous pouvons prendre le sourire de l’enfant Jésus dans notre cœur pour qu’il nous inspire les vrais – et souvent tragiques – chemins de l’Amour de Dieu.

Fête de la Nativité du Seigneur
Lectures bibliques : Isaïe 52, 7-10 ; Psaume 97 ; Hébreux 1, 1-6 ; Jean 1, 1-18

Homélie du 25 décembre 2025, messe de minuit (Lc 2, 1-14)

Chanoine Vincent Marville – Cathédrale Saint-Nicolas, Fribourg

Mes frères et sœurs,
Que le Seigneur nous donne la paix ! Qu’il fasse de nous des ambassadrices, et des ambassadeurs de Sa paix !
Je n’ai pas besoin de vous faire le tableau de cette fin d’année entre les conflits très anciens qui s’enveniment, les massacres nouveaux, et les déséquilibres que l’intelligence artificielle fait imaginer.

Jésus ouvre un horizon inédit et inouï

Nous avons l’impression d’être à la fin d’une époque, désorientés par la vitesse vertigineuse des changements sociaux et culturels, même au sein de l’Église. Pourtant, l’Évangile ne nous laisse pas dans la confusion ; il nous offre une boussole de confiance et d’espérance.
Au moment même où tout semble voué à s’effondrer, Jésus ouvre un horizon inédit et inouï : nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas seuls ! Il y a quelque chose – en fait, Quelqu’un – qui demeure, qui résiste aux épreuves les plus dures.

Et c’est le patriarche de Jérusalem le cardinal Pizzaballa, venu à Fribourg en cette même cathédrale il y a 1 mois, qui nous en témoignait, j’aimerais dans cette nuit de Noël, au profit de tous ceux qui n’ont pas eu la chance de le rencontrer, répercuter à nouveau sa voix, la voix d’un témoin qui s’est quand même proposé comme otage à la place des enfants retenus par le Hamas (et si j’avais été à sa place, est-ce que j’aurais fait publiquement la même proposition ?, c’est une question que tous ceux qui parlent de Gaza sans y être, nous pouvons nous la poser sincèrement…), donc, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, humble franciscain italien devenu par le destin une des voix de paix dans l’agora mondiale, il nous a parlé ici ce 16 novembre de cette « terre [sainte], qui devrait être une icône vivante de communion et une promesse tangible de paix pour le monde entier, est déchirée par une tragédie qui semble sans fin. Les décombres que nous voyons […] ne sont pas seulement celles de maisons, d’hôpitaux et de routes détruites ; ce n’est pas seulement le nombre incalculable de victimes innocentes. Peut-être encore plus douloureuses sont les ruines des relations brisées, de la confiance trahie et du dialogue interrompu. »

L’engagement pour la paix : se livrer entièrement, accepter d’être vulnérable

C’est pourquoi, aussi bien dans les grands conflits politiques que dans les petites brouilles à l’échelle personnelle et familiale, l’engagement pour la paix selon Jésus ne tient pas souvent à une solution innovante à laquelle personne n’aurait encore pensé, nous n’avons pas besoin de conseil donné en surplomb, nous n’avons pas besoin d’un arrosage budgétaire irréfléchi car l’argent n’a jamais créé de lui-même la paix ; l’engagement pour la paix selon la recette de Jésus, c’est… de naître ; c’est de se livrer entièrement, d’engager sa personne, d’accepter d’être vulnérable. D’accepter d’être confié à des personnes qui avancent dans le noir, mais qui aiment. Marie et Joseph, guidés par les anges, honorés par les bergers voisins, c’est tout ce dont le prince de la paix a besoin pour s’engager résolument et sans retour en faveur de la paix.

Es bedeutet, sich ganz hinzugeben, seine Person einzusetzen, die eigene Verletzlichkeit anzunehmen. Anzunehmen, Menschen anvertraut zu sein, die im Dunkeln voranschreiten, aber lieben. Maria und Josef, geführt von den Engeln, geehrt von den Hirten aus der Nachbarschaft – das ist alles, was der Friedensfürst braucht, um sich entschlossen und unwiderruflich für den Frieden einzusetzen.

Les voies de résistance spirituelle

Jésus ne nous cache pas la vérité ; il n’édulcore pas la réalité du mal. On est aux antipodes de la religion opium du peuple ; il parle clairement des guerres et des famines ; avec lui mais bien malgré lui, s’écrira une des pages les plus sombres dans l’histoire humaine, la crucifixion de l’innocent, venu pour nous sauver.
Désormais, les trois voies de résistance spirituelle se précisent :

  1. Une confiance enracinée en Dieu
    Il s’agit de croire, que le Seigneur n’a pas abandonné l’histoire au chaos. Savoir avec une certitude inébranlable que Dieu est particulièrement proche de ceux qui souffrent, des persécutés, des rejetés. C’est Lui qui, au moment de la plus grande épreuve, donne une « parole et une sagesse » (Lc 21, 15) à travers le don de l’Esprit Saint. La confiance signifie s’accrocher à la conviction illogique et scandaleuse que la paix est encore possible, même lorsqu’elle semble être le rêve le plus lointain.

Deuxième voie de résistance spirituelle,

  1. non seulement faire confiance, mais témoigner personnellement.
    Il ne s’agit pas d’être naïf, mais de refuser de s’arrêter au regard superficiel qui ne compte que les mauvaises nouvelles qui s’accumulent. Nous sommes appelés à être des signes concrets de dialogue et d’espérance. C’est pourquoi les catholiques pratiquants ne doivent pas s’enfermer dans un ghetto mais être pratiquants du dialogue avec qui nous est le plus différent.

Et troisième voie de résistance spirituelle,

  1. la persévérance qui sauve des vies
    La persévérance évangélique n’est pas une résignation passive, « endurer » jusqu’à ce que ce soit fini. C’est un maintien actif, le choix de planter les petites graines de l’amour là où l’obscurité semble la plus dense. Une vie dépensée par amour, est le témoignage le plus élevé et le plus puissant. C’est ainsi que la vie est « sauvée » : non pas parce qu’elle échappe à la mort physique, mais parce qu’elle devient un don, comme la vie du Christ.

Voilà chers amis et auditeurs, faire confiance, témoigner (apporter son témoignage personnel), et persévérer ; c’est le visage de Noël qui pourra rayonner en cette fin de jubilé 2025.

Fête de la Nativité du Seigneur
Lectures bibliques : Isaïe 9, 1-6; Psaume 95; Tite 2, 11-14; Luc 2, 1-14

Homélie TV du 21 décembre 2025 (Mt 1, 18-24)

Frère Matthew de Taizé – église Notre-Dame-de-la-Croix de Ménilmontant, Paris XXe

C’est une grande joie de célébrer ici ce quatrième dimanche de l’Avent, à quelques jours seulement de notre Rencontre Européenne de Jeunes qui se tiendra à Paris et en Île-de-France, à l’invitation de l’archevêque Laurent Ulrich et des évêques de la région parisienne. Les Églises protestantes et orthodoxes se sont jointes à cet appel, signe de la fraternité et de l’unité que nous recevons déjà du Christ.  

L’arrivée des jeunes pèlerins est proche. Ils viennent nombreux de Pologne, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, mais aussi d’Ukraine, déchirée par la guerre, du Bélarus et de bien d’autres pays. L’hospitalité des paroisses et des communautés locales s’annonce généreuse : les familles ouvrent leurs portes et offrent un accueil qui vient du cœur de l’Évangile.

« Au nom de mes frères, je remercie les Églises, les fidèles et toutes les personnes de bonne volonté pour leur solidarité envers ces jeunes qu’ils ne connaissent pas encore »

Au nom de mes frères, je remercie les Églises, les fidèles et toutes les personnes de bonne volonté pour leur solidarité envers ces jeunes qu’ils ne connaissent pas encore. Merci à vous tous.  L’Évangile de ce dimanche qui précède la fête de la Nativité de Jésus raconte l’annonciation faite à Joseph. Il commence par ces mots : «Voici comment fut engendré Jésus Christ ». Le texte grec parle de «genèse », évoquant une nouvelle création, une intervention de Dieu comme au commencement. Mais cette nouveauté place Joseph dans une situation douloureuse : Marie, sa fiancée, est enceinte avant qu’ils aient vécu ensemble, et Joseph décide de la renvoyer discrètement.   L’Évangile dit qu’il était un « homme juste ». Joseph est juste au sens biblique : fidèle, à l’image de Dieu dont la justice est aussi amour. Il suspend son jugement et attend celui de Dieu.

C’est alors qu’un ange lui apparaît en songe et l’appelle « fils de David », lui rappelant la promesse faite à David d’un Messie dont le règne serait éternel. Dieu demeure fidèle à ses engagements. L’ange invite Joseph à accueillir Marie sans crainte : l’enfant qu’elle porte vient de l’Esprit Saint. Joseph n’en est pas le père biologique, mais il l’adoptera afin que Jésus soit reconnu comme fils de David. Il doit quitter ses peurs pour accueillir une œuvre divine qui le dépasse.

« Ainsi, Joseph entre pleinement dans sa mission de père adoptif. »

Selon la première lecture, c’est la mère du Messie qui lui donne son nom : Emmanuel. Mais dans l’Évangile, l’ange confie à Joseph le nom de l’enfant : Jésus, « Le-Seigneur-sauve ». Ainsi, Joseph entre pleinement dans sa mission de père adoptif.

De quoi Jésus sauve-t-il ? Il « sauvera son peuple de ses péchés », de ce qui entrave la communion avec Dieu. Sa naissance accomplit la parole d’Isaïe : « Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils ; on l’appellera Emmanuel ». Matthieu précise que ce « on », c’est nous tous : Jésus est Dieu-avec-nous. Au temps d’Isaïe, la guerre et la menace pesaient sur Israël. Aujourd’hui encore, dans un monde marqué par l’incertitude et la peur, sa parole nous rejoint : Dieu-avec-nous est une présence humble et fidèle, bien différente de l’éclat et de la puissance. Préparons-nous à accueillir cette présence.

« Peut-être les jeunes que nous accueillons ces jours-ci nous aideront-ils à dépasser nos peurs »

La confiance de Joseph renaît grâce au message reçu en songe. Il devient un modèle pour ceux qui cherchent à reconnaître l’agir de Dieu aujourd’hui et à s’ouvrir à la nouveauté qu’il crée. Où percevons-nous sa présence ? Peut-être les jeunes que nous accueillons ces jours-ci nous aideront-ils à dépasser nos peurs et à nous ouvrir à l’immensité de l’amour de Dieu, manifesté par la venue de Jésus.

Les jeunes pèlerins nous rappelleront que l’Esprit Saint agit toujours dans le monde et dans l’Église. Oui, Dieu est fidèle à ses promesses. Comme nous le faisons à Taizé, nous poursuivons la prière maintenant par un moment de silence. Dans le silence de nos  cœurs, cherchons à percevoir dans nos vies, les signes de la présence de ce Dieu fidèle pour lui en rendre grâce.

4e dimanche de l’Avent
Lectures bibliques : Isaïe 7, 10-16; Psaume 23; Romains 1, 1-7; Matthieu 1, 18-24