Abbé Vincent Lafargue – Chapelle de Glace, Leysin, VD
Chers Amis,
Vous qui êtes ici dans cette chapelle de glace, vous qui êtes chez vous, qui nous écoutez par la radio, j’aimerais commencer par vous poser une question : si vous êtes au volant et que vous voyez devant vous un feu rouge, qu’est-ce que vous faites ?
On s’arrête.
…Eh bien on s’arrête, j’espère bien ! Ah oui, ça peut coûter cher de passer au rouge ! Bon. Et si le feu est vert, que faites-vous ?
On passe.
…ah… on passe… mais c’est moins clair ! Si le feu est vert, normalement vous avez le droit de passer, la loi vous en donne le droit. Mais si, au même moment, un groupe d’enfants s’élance sur la chaussée à la poursuite d’un ballon, qu’est-ce que vous faites ?
On s’arrête !
Eh bien oui, j’espère bien ! Pourtant le feu est vert, vous avez le DROIT de passer, en théorie… EN THEORIE…
J’aime bien cette phrase qu’on trouve ici et là sur internet et qui dit : « Un jour je m’en irai vivre en théorie, parce qu’en théorie tout est tellement plus simple ! » Mais en pratique, c’est autre chose. Parfois c’est théoriquement parfait mais c’est parfaitement théorique !
Et alors quand le feu clignote au jaune, alors là c’est carrément l’angoisse !
Faites l’expérience, Chers Amis, si vous êtes piéton et que vous passez devant un carrefour où les feux clignotent au jaune, observez les automobilistes, ça vaut le détour ! Les conducteurs ne savent plus du tout ce qu’ils doivent faire (alors que c’est indiqué, hein, il y a un panneau au-dessus de chaque feu, normalement, qui indique ce qu’on doit faire si le feu ne fonctionne pas).
Mais on n’y pense plus du tout ! Quand le feu clignote au jaune, on est là : « Qu’est-ce que je dois faire, est-ce que je dois passer ? Est-ce que c’est celui qui à droite qui doit passer, non, c’est celui qui est gauche, je ne sais plus… » Et puis ça klaxonne derrière, en plus ! Donc on dit : « Oui, oui, c’est bon, c’est bon, j’y vais ! »
C’est l’angoisse, quand les feux clignotent au jaune… Eh bien avec Jésus, Chers Amis, les feux sont TOUJOURS au jaune clignotant.
Alors je sais, je sais bien que les feux de la circulation étaient plutôt rares à l’époque de Jésus, on est bien d’accord…
Il y avait un empereur romain qui s’appelait Septimus Severus – ça veut dire Septime Sévère – et on raconte que c’est l’inventeur des feux de la circulation puisqu’un esclave, en le voyant arriver avec son char lui a dit : « Tu peux passer Septime… sévère ! »
…je vous laisse une minute…
C’est pas vrai du tout, hein !
Non, il y avait peu de feux de la circulation à l’époque de Jésus… mais pourtant, quand on demande à Jésus si c’est permis ou interdit, si c’est rouge, si c’est vert, en général il répond : « Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? »
Le feu clignote au jaune.
A toi de savoir si tu peux passer ou pas, à toi de regarder, d’observer la situation, à toi de devenir ADULTE face à la loi.
Jésus est venu donner un sens à la loi
Jésus n’est pas venu abolir l’ancienne loi – il le disait dans l’Evangile que nous avons réentendu. Il n’est pas venu non plus, d’ailleurs, pour la faire appliquer au pied de la lettre. Il est venu l’ACCOMPLIR, c’est à dire lui donner du sens.
Le livre de Ben Sira le Sage, notre première lecture, disait cela à sa manière : « Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher. […] Si tu le VEUX, tu PEUX observer les commandements. Il dépend de TON CHOIX de rester fidèle. »
Nous sommes libres. La loi est là. Mais notre liberté aussi.
Pas un article de l’ancienne loi ne disparaît, Jésus le dit dans l’Evangile. Le feu rouge ne disparaît pas, le carrefour non plus, les priorités non plus, les panneaux non plus, pas même le passage piéton.
Mais tout cela doit prendre sens et il s’agit d’être adulte face à tout cela. Le feu clignote au jaune : à toi de savoir ce que tu dois faire ou non, à toi d’observer, de réfléchir, à toi de te montrer adulte face à la loi. D’user de la loi d’AMOUR.
La loi d’amour, ce n’est pas de passer parce que c’est vert, au risque d’écraser un enfant qui court après son ballon ! La loi d’amour n’est pas non plus de forcer quelqu’un qui file à l’hôpital en urgence à rester devant un feu rouge qui est rouge depuis vingt minutes, ça n’aurait aucun sens ! On met les quatre feux clignotants, on regarde partout, on passe à dix à l’heure s’il le faut mais on passe, dans ce cas-là.
La loi d’amour c’est appliquer la loi avec du sens, avec la liberté responsable et adulte.
Liberté, oui. Mais responsable. Je ne vais pas écraser l’enfant. Pourtant c’est ma liberté, le feu est vert. Mais la liberté de l’enfant est supérieure à la mienne en ce cas. Je ne vais évidemment pas l’écraser. J’agis librement mais de façon responsable.
La vraie liberté, Chers Amis, c’est lorsque la loi existante rend libre celui qui choisit de l’observer en connaissance de cause et en totale liberté. Celui qui devient adulte, responsable face à la loi.
Et cela rend heureux, nous disait le psaume. Qui disait aussi « Montre-moi comment garder ta loi, que je l’observe de tout cœur. »
Observer la loi de tout coeur, et non au pied de la lettre
…Montre-moi comment garder ta loi, que je l’observe de tout cœur… Observer la loi de tout cœur, et non au pied de la lettre, c’est important. Parce qu’observer au pied de la lettre, c’est retomber dans le dilemme feu rouge-feu vert, interdit-permis. Ça n’est pas être adulte, ça ! Alors qu’observer la loi DE TOUT CŒUR, c’est précisément être devant le feu qui clignote au jaune.
Là, il s’agit de mettre tout son cœur à observer ce qui va être bon et juste et ce dont il faut s’abstenir. C’est une forme de sagesse.
Et c’est exactement ce que nous disait Paul dans notre deuxième lecture au sujet de la foi : « c’est bien de sagesse que nous parlons, disait Paul au sujet de celles et ceux qui sont adultes dans la foi. » La foi, tout comme la loi, demande d’être adulte.
Alors, Chers Amis, ne pensez pas forcément à tout cela la prochaine fois que vous vous trouverez devant un feu rouge. Parce que le temps que vous repensiez à cette homélie, que vous vous redemandiez ce que j’ai dit, le feu va passer au vert et les gens vont klaxonner derrière vous… et ils auront raison !
Mais pensons-y face à nos lois, face aux votations, face aux règlements de toutes sortes – et Dieu sait s’il y en a de plus en plus. Devenons adultes. Que notre ‘oui’ soit ‘oui’ lorsque nous le posons. Que notre ‘non’ soit ‘non’ lorsque nous le posons, également. Tâchons d’appliquer ces lois pour le meilleur, mais jamais pour le pire.
Autrement dit : un pour tous, tous pour un, mais jamais chacun pour soi.
6e Dimanche du Temps ordinaire
Lectures bibliques : Ben Sira 15, 15-20; Psaume 118; 1 Corinthiens 2, 6-10; Matthieu 5, 17-37
