Retour de Hongkong à la Chine
APIC – Dossier
Hongkong 1997, quel avenir, après l’heure de minuit du 30 juin?
Communauté chrétienne: entre la crainte et l’optimisme
Hongkong, 27 juin 1997 (APIC) Aussitôt après l’heure de minuit, dans la nuit du 30 juin, la colonie britannique de Hongkong retournera à la mère-patrie chinoise. Dans un mélange d’agitation et de goût des affaires, les commerces et les hôtels de Hong Kong préparent l’affaire touristique du siècle: les prix ont triplé, des guides exclusifs, des terrasses spéciales pour voir amener le drapeau de l’Union Jack, et voir se lever la pourpre de la «bauhinia», la fleur-symbole de Hongkong, sous le rouge flambant du drapeau chinois. Notre dossier, tiré de l’Agence internationale FIDES, de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, à Rome.
L’insistance avec laquelle Pékin parle du «retour de Hongkong» illustre le renversement d’une histoire humiliante. Le territoire a en effet été arraché par lambeaux à la Chine: Les deux guerres de l’opium et les traités «inégaux» de Nankin (29 août 1842) et de Pékin (24 octobre 1860), ont donné à la Grande-Bretagne le pouvoir sur l’île Victoria et la péninsule de Kowloon. En 1898, afin d’étendre ses activités commerciales, l’Angleterre a loué pour 99 ans les «Nouveaux Territoires», qui comprennent l’arrière-pays ainsi que 235 îles. Le 1er juillet 1997 correspond à l’échéance de cette location. Lorsque, en 1982, Margaret Thatcher s’est rendue à Pékin pour parler de l’avenir de Hongkong, la réponse de Deng Xiaoping a été claire: La Chine entend reprendre tout le territoire, regagner sa souveraineté et réparer l’humiliation infligée au peuple chinois par les étrangers.
«Rochers stériles» et succès économiques
Même si l’orgueil de la Chine impériale s’est senti blessé, la cession de l’île de Hongkong ne fut pas une chose importante car, aux yeux des chinois et des anglais, l’île Victoria n’était «qu’un amas de rochers stériles», peu habité et servant de refuges aux pirates. Mais la puissance maritime britannique et l’ouverture économique forcée de l’empire à la communauté internationale ont permis à Hongkong de se constituer peu à peu en un point stratégique dont il fallait absolument tenir compte sur l’échiquier international. Sa population a aussi constitué sa richesse, car presque entièrement constituée de réfugiés ayant fui la Chine impériale et communiste, offrant en même temps une main d’oeuvre bon marché ainsi que les meilleurs cerveaux économiques, les coolies du Guangdong et les riches de Shangaï. De 1949 (naissance du gouvernement communiste) à 1965, plus d’un million de Chinois sont passés de la République Populaire à la Colonie. Il convient de leur ajouter plusieurs centaines de milliers d’immigrants illégaux, ainsi que plusieurs dizaines de milliers introduits illégalement, aux termes d’un accord passé avec le gouvernement chinois.
Depuis 1980, Hongkong a aussi accueilli des réfugiés vietnamiens; quelques milliers d’entre eux se trouvent encore à Hongkong, tandis que le reste, soit près de 100’000, ont été rapatriés de force, à la demande de la communauté internationale et du gouvernement chinois qui ne souhaite pas avoir un problème de plus.
Le gouvernement colonial anglais a contribué lui aussi à faire de Hongkong une ville cosmopolite et dynamique. Au début notamment et avec un certain racisme, la bureaucratie, le système législatif et l’ordre public ont engendré le miracle économique de la «Baie Parfumée». Dans les années 80, avec les modernisations économiques en Chine, le bien-être de Hongkong s’est répandu dans la région chinoise du Guandong, devenue comme un arrière-pays industriel de la colonie. Den Xiaoping a toujours fait du retour de Hongkong à la Chine son plus grand désir.
«Une Nation, deux Systèmes»
Le «retour» ne sera pas aussi facile qu’on le dit. Hongkong possède une économie de pointe et elle est la quatrième Bourse du monde. Elle possède un système de lois et une bureaucratie efficaces, et fonctionne sous le régime du libéralisme social. La Chine par contre, même si elle a fait des pas de géant dans le domaine économique, se ressent toujours d’un fort héritage stalinien: centralisation de l’Etat, absence de lois ou corruption, mafia (guanxi), oppression systématique de la liberté de pensée, d’expression et de religion. Comment pourront cohabiter ces deux mentalités opposées ? La recette magique est due au pouvoir enchanteur de Den Xiaoping qui a forgé, dans les années 80, le mot d’ordre «Une Nation, deux Systèmes». Ainsi Honkong maintiendra-t-il son style de vie capitaliste et libérale, tandis que la Chine poursuivra sa route de «socialisme à la Chinoise».
Sur ces bases un peu vagues est née en 1985 la «Joint declaration» ou Déclaration commune, un texte de trois pages qui définit la fin de l’administration britannique et le début de celle de la Chine. Sous le titre «Hongkong will rule Hongkong», elle demande que ses propres habitants siègent au gouvernement de Hongkong, sauf pour les questions de politique étrangère et de défense, que Pékin se réserve. La «Joint Declaration» est remplie de promesses: Hongkong maintiendra le même système exécutif, législatif et judiciaire; le chef de l’exécutif (gouverneur) sera choisi par Pékin sur la base de consultations locales; le système économique, le style de vie, les libertés et les droits personnels resteront inchangés et seront garantis par la loi. La «Joint Declaration» a été complétée par la «Basic Law», UNE sorte de Constitution qui, de manière plus analytique, donne la ligne de ce que sera la vie dans la future «Région Administrative spéciale de Hongkong de la République Populaire de Chine». Cette «Basic Law» approuvée au VIIe Congrès National de Pékin du 4 avril 1990, entrera en vigueur le 1er juillet 1997.
La «Basic Law» établit que Hongkong aura un «haut niveau d’autonomie», la propriété privée sera défendue, le style libéral ne changera pas pendant cinquante ans au moins. Elle réaffirme que la politique étrangère et la défense sont de la compétence de Pékin, et qu’il revient à Hongkong de maintenir l’ordre public dans le territoire. Pour ce qui touche aux droits individuels, les résidents se voient reconnaître la liberté d’expression, de presse et de publication, d’association, de procession, de réunion, de manifestation; ils sont libres d’appartenir à une religion, de la prêcher et de la pratiquer publiquement. La loi garantit aussi la liberté d’enseignement et l’instruction religieuse dans les écoles dirigées par des Instituts religieux.
La «Basic Law» établit en outre que le chef de l’exécutif sera choisi par un comité de 800 membres appartenant aux différents milieux sociaux des résidents (industriels, professions libérales, travailleurs, employés des services sociaux, représentants religieux, etc…). Enfin la mini-Constitution souligne que le suffrage universel ne pourra intervenir qu’après 2007.
Les craintes augmentent
De 1990 à 1997, on a assisté à une recherche de soutiens, de garanties pour le retour le plus indolore possible de Hongkong à la redoutée mère-patrie. En 1991 a été publiéée la «Charte des droits pour Hongkong» (»Bill of Rights»), qui devait inspirer les lois futures du territoire. La Chine l’a refusée, sous prétexte qu’elle va à l’encontre de la «Basic Law».
L’attitude «soumise» et souple à la fois de l’Angleterre vis-à-vis de la Chine est compréhensible. Le souci de sauvegarder les intérêts de la Grande-Bretagne a déterminé sa politique mercantile vis-à-vis de Hongkong. Pendant plus de cent ans, Londres n’a jamais parlé de démocratie dans sa colonie. L’ensemble du LEGCO était composé de personnes choisies par le gouvernement parmi les différentes corporations. Le gouvernement anglais trouvait qu’Hongkong n’était pas mûre pour la démocratie, et encore moins pour l’indépendance. Hongkong est la seule colonie où il n’y a jamais eu d’autodétermination. Sa population n’a jamais été interrogée, pas même pour son retour à la chine. De ce point de vue, le 1er juillet marque plus le sommet de la période coloniale que sa fin.
Quelque chose a cependant changé dans la politiqe commerciale de la Grande-Bretagne à l’arrivée, en 1992, du nouveau Gouverneur du territoire, le conservateur Chris Patten. Agé de 48 ans.
Mais Paten rencontrera deux ennemis: La Chine, qui l’accuse de dénaturer la «Basic Law», et les hommes d’affaires de Hongkong, qui l’accusent d’être trop dur avec Pékin et de trop dépenser pour l’assistance sociale. Depuis 1993, année de la promulgation de ses réformes électorales, la Chine a déclaré la guerre à Patten, «un mauvais qui sera maudit pendant dix mille ans», et promet d’éliminer le Parlement démocratique qui naîtra des réformes. Ces hommes d’affaires ayant flairé l’air du temps, courtisent désormais Pékin. De nombreuses personnalités changent de position et se rangent du côté du nouveau pouvoir. Mais, aux élections de 1991 et 1995, le Parti Démocratique, une coalition de libéraux démocrates, dirigés par l’avocat catholique Martin Lee, obtient la presque totalité des sièges à pourvoir. Avec les parlementaires indépendants, ils parviennent à avoir une grande influence sur le LEGCO. Aux élections de 1995, les prochinois sont battus au profit des démocrates.
La démocratie hors-la loi ?
Pour Pékin, c’est là le signe que Hongkong lui échappe des mains. Mais, grâce à des pressions économiques, -(permis pour la construction du nouvel aéroport accordés avec lenteur, idem pour les routes et les chemins de fer en direction du continent)-, Pékin parvient à réduire l’opposition de Londres. Elle promet moins de démocratie et d’assistance sociale, tirant par-là l’oreille des hommes d’affaires, mais plus de bien-être et de stabilité pour les commerçants. Le slogan «stabilité et bien-être», déjà inscrit dans la «Joint Declaration», et réaffirmé dans la «Basic Law», devient le leimotiv des politiques de Londres et de Pékin vis-à- vis de Hong-Kong. En 1995, Pékin instaure une alliance puissante entre un pouvoir pseudo-social, mais des plus rudes, et une structure capitaliste très perfectionnée. Désormais et pour faire admetre ses positions, Pékin n’aura plus besoin de se servir d’idéologie, mais simplement de l’effet persuasif du mirage de la richesse. Ses porte-parole ne sont plus seulement les membres du Parti, mais aussi des industriels, des banquiers et des entrepreneurs de la colonie.
Le 9 avril 1997, par l’intermédiaire de Tung Chee-Hwa, Pékin met en garde: Hongkong, dit la Chine, risque d’être utilisée par des puissances étrangères afin d’influencer la Chine. Des lois restrictives sur les partis politiques seront alors élaborées par Pékin, qui accordera plus de pouvoirs à la police. Ces derniers mois, les journalistes occidentaux ont été mis en garde contre la tentation de critiquer la Chine, ou de soutenir l’indépendance de Taïwan ou du Tibet.
Quelle liberté religieuse ?
L’univers religieux de Hong-Kong est très diversifié. Les religions traditionnelles des Chinois (taoïsme, bouddhisme et confucianisme) regroupent 98% de la population. La communauté catholique locale compte 250’000 fidèles, Les protestants sont au nombre de 10’000. On qualifie généralement de «bonne» la cohabitation des différentes communautés religieuses.
Toutes les religions ont des relations avec le monde social. L’Eglise catholique en assume la plus grande part dans ses rapports avec les écoles, les hôpitaux, les hospices, etc… Nombre de personnalités importantes dans le monde de la politique et de la culture, ont été marquées par une influence catholique. Parmi ces dernières, on trouve le démocrate Martin Lee, le premier secrétaire des finances Donald Tsang et le vice-gouverneur Anson Chan.
Le massacre de Tienanmen a été pour les catholiques de Hongkong une sorte de réveil, suivi de deux réactions. Beaucoup ont décidé d’émigrer à l’étranger, au Canada et aux Etats-Unis, tandis que d’autres ont accepté un engagement social plus profond. 40% des membres du Mouvement Démocratique sont des catholiques, surtout des jeunes. Une enquête menée l’an dernier montre que plus de 47% des catholiques refusent l’autorité de Pékin, à cause de la corruption des gouvernants chinois et du non-respect des droits de l’homme. Une attitude qui tranche avec l’optimise affichée résolument par l’évêque coadjuteur de Hongkong, Mgr Zeng, qui déclarait dans une récente interview qu’»un pays deux systèmes» était en fait une bonne formule. «D’un côté, nous sommes heureux de faire à nouveau partie de la Chine, puisque nous sommes chinois et que cette terre a toujours appartenu à la Chine. D’un autre côté, après avoir bénéficié de tant de libertés, nous allons faire partie d’un pays gouverné par des communistes. Et ceci provoque des inquiétudes», résumait Mgr Zeng.
Une Nation, deux systèmes de religion ?
Pour Pékin, le mot d’ordre est de rassurer. En juin 1996, Ye Xioawen, directeur du Bureau chinois pour les Affaires religieuses, a rencontré les responsables religieux de la colonie, et a assuré que la Chine ne voulait pas changer le style de vie de Hongkong. En échange, il a demandé que la colonie ne prétende pas non plus influencer la mentalité du continent, mais au contraire y mette en pratique, y compris dans les affaires religieuses, le slogan «Une Nation, deux Systèmes». Pas si simple toutefois, compte tenu du fait que l’Eglise catholique est une communauté qui entretient des relations internationales, avec ses propres règles pour ses rapports entre et avec ses fidèles, les plus importantes d’entre elles étant constituées par les relations avec le pape à Rome. La Chine a officieusement fait savoir qu’elle n’interviendrait pas dans la nomination des évêques de Hongkong, et qu’elle n’empêcherait pas les relations des catholiques de Hongkong avec le Vatican. Comme pour prévenir les problèmes, le Saint-Siège a nommé, en novembre 1996, deux évêques à Hongkong, tous deux experts dans les relations avec la Chine. Il s’agit de Mgr Joseph Zeng, Coadjuteur, et de Mgr John Tong, auxilaire.
Un autre problème risque e créer des heurts: les rapports avec l’Eglise en Chine. Les catholiques de Hongkong souhaitent avoir des rapports avec leurs frères et soeurs des Eglises officielle et non officielle (»clandestine», «souterraine»). Depuis deux ans au moins, Pekin a lancé une campagne très dure pour éliminer l’Eglise «clandestine», plusieurs évêques sont actuellement emprisonnés en Chine, ou en résidence surveillée. Des centaines de fidèles ont été arrêtés pour avoir assisté à la messe en-dehors des endroits officiellement autorisés et contrôlés par la police; des sanctuaires nationaux, comme celui de Dong Lu, ont été fermés aux fidèles.
Les services d’éducation la culture
Autre interrogation: les propriétés de l’Eglise à Hongkong et les services sociaux de cette même Eglise. Pourra-t-on encore éduquer et aider les handicapés et les jeunes après le Ier juillet ? La Basic Law le garantit. Compte tenu de l’interprétation libre des lois faite par Pékin, n’y aura-il pas tentative de restreindre la liberté religieuse ? De nombreuses écoles de Hongkong donnent l’hospitalité à des communautés chrétiennes; leurs halls et salles de gymnastique se transforment en lieu de culte le dimanche, pour cause de pénuries d’églises. Cela sera-t-il toujours possible ? Y aura-t-il encore de la place dans les programmes scolaires pour l’enseignement de la religion ? Au stade actuel, Pékin a indiqué qu’elle souhaitait changer les programmes et les livres d’histoire, en leur donnant de surcroît une interprétation plus «patriotique», ou marxiste, en insistant notamment sur les guerres de l’opium, ou encore sur les plaies dues du colonialisme? La Chine ne voudra-t-elle pas changer aussi les livres de religion comme cela se fait dans ce pays, où domine l’interprétation matérialiste de la religion. ? Les nouvelles propositions de lois constituent une mise en garde aux organisations religieuses, qui ne doivent ni s’intéresser à la politique, ni recevoir de contributions financières de l’étranger. Ainsi une organisation chrétienne qui parlerait de politique ou recevrait des aides de l’étranger pourrait-elle se retrouver dans l’illégalité si on découvrait, dans son budget par exemple, qu’elle reçoit des contributions de l’étranger……
Conséquences: les Eglises et Institutions qui, jusqu’à présent, recevaient des aides finacières du Vatican, d’Institutions ou d’Eglises vont peut-être au devant de grosses difficultés. Tout comme les prêtres, missionnaires et groupes qui s’intéresseraient de trop près à la politique, qui risquent d’être considérés comme «des instruments au service d’un gouvernement étranger».
Beaucoup de questions restent ouvertes, beaucoup d’incertitudes aussi, dont celle de savoir si Hongkong saura rester autonome à l’avenir, contre une seule certitude: après 156 ans de gouvernement britannique, après l’heure de minuit du 30 juin 1997, le territoire entrera dans une nouvelle ère. (apic/fides/aa/pr)
Pérou: Elections présidentielles entachées de corruption et de rumeurs de fraudes
APIC-Dossier :
Un Indien andin contre le président Fujimori au 2ème tour?
De Lima, Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Lima, 27 mars 2000 (APIC) A moins de 2 semaines des élections présidentielles au Pérou, les sondages considèrent qu’un second tour sera nécessaire. Chose impensable il y a un mois seulement, ou tout laissait supposer une nouvelle victoire du président sortant Alberto Fujimori, candidat à une troisième élection. Malgré une campagne de presse menée massivement et unilatéralement en faveur du «Chino», allusion fait aux origines japonaise de Fujimori. Ce deuxième tour devrait opposer un «Cholo», à savoir un Indien andin, Alejandro Toledo, 54 ans, économiste, à Fujimori, 62 ans, fils d’immigrés japonais. Une situation totalement inédite dans l’histoire du pays.
Dans un climat lourd d’incertitude, Lima vit au rythme de la campagne électorale, en cet été déclinant. Le centre de la ville est plus que jamais engorgé de bus multicolores et bruyants. Moins visibles qu’au temps où le terrorisme aveugle frappait quand il voulait, les policiers et les militaires sont néanmoins présents. Plus discrets. De calme, la situation pourrait cependant se fragiliser. Seuls, en réalité, les enfants et les pauvres se «réjouissent» de cette campagne. Les cadeaux pleuvent sur eux : pour les premiers, quelques jours de vacances scolaires supplémentaires, pour ceux qui ont la chance d’aller á l’école, pour les seconds, la gratuité de l’inscription dans les établissements scolaires étatiques et la distribution par camions entiers d’aliments… sans compter le verre de lait gratuit. Ou plutôt en échange d’un vote. Le pouvoir ne recule devant rien. Pas même avec l`argent de l’Etat servi à des fins de propagande électorale.
Il reste pratiquement deux candidats
Sur une dizaine de candidats, seuls deux peuvent désormais briguer le mandat présidentiel. Laminé, Alberto Andrade, maire de Lima, de «Somos Peru», à qui d’aucuns accordaient pourtant une chance, a été et continue d’être la victime d’attaques personnelles et diffamatoires des principaux canaux de TV, des radios et de la presse écrite inféodés au pouvoir. Le candidat Luis Castañeda, de «Solidaridad national», a subi le même sort. Ecrasé, sans jamais avoir pu disposer du moindre droit de réponse. Si la tactique du pouvoir semble avoir produit ses fruits pour éliminer de la course ces deux dernières personnalités, elle est en voie d’échouer aujourd’hui. Et cela profite au candidat Alejandro Toledo, de «Peru Possible». «Trop, c’est trop… les propagandistes déguisés en journalistes ont largement dépassé l’admissible», commente le sociologue Eduardo Peña. L’effet «boomerang» s’est largement fait sentir. En moins de 10 jours, Toledo grimpait dans les sondages (32% à Toledo contre 43% á Fujimori, de «Pérou 2000»)..
Le second tour pourrait donc être inédit. Et si l’hypothèse se vérifie au soir du 9 avril, elle sera révélatrice de la profonde mutation démographique, sociologique et surtout culturelle du Pérou, au cours de la décennie écoulée. Le pays s’est à la fois – conséquence de la politique ultra-libérale – profondément occidentalisé et a vu en même temps l’émergence sur la scène politique de deux groupes ethniques, les Indiens et métis, appelés péjorativement – ou affectueusement «Cholos», et les fils de la première génération des immigrés japonais et chinois, désignés indistinctement sous le vocable, lui aussi péjoratif, de «Chinos». Elle signifierait aussi pour la première fois dans l’histoire du pays la mise á l’écart des descendants espagnols, formant l’oligarchie, qui, bien qu’ils constituent moins de 10% de la population, ont jusqu’à maintenant monopolisé la représentation politique.
Les pauvres de la campagne et des villes
Retraçant l’histoire électorale du pays, le quotidien «Cambio» raconte que les Cholos, «les pauvres de la campagne et de la ville, n’avaient qu’un droit : celui de regarder les caudillos et les aristocrates blancs, les civils comme les militaires, qui se disputent (aient) le pouvoir . Ces deniers ne se souciaient des Indiens Quechua ou Aymara et des métis (80% de la population environ, contre 10% appartenant á la minorité asiatique) que pour s’en servir de «force de manoeuvre, de main-d’oeuvre, sous payée et sous-alimentée». Sans accès aux soins sanitaires et à l’éducation, pour la plupart. Une analyse que partage Lola Franco, candidate pour le Congrès sous la bannière de Castañeda. Originaire d’une province d’Ayacucho, grande comme la Suisse, elle constate les dégâts causés dans la Sierra (campagne montagneuse) par le centralisme voulu par le pouvoir. Par un homme pourtant ingénieur agronome de son état, avant son accession au Palais de la Place d’armes de Lima.
L’opposition parle de fraudes
Pour Mgr Oscar Cantuarias Pastor, évêque de Piura, «ce processus électoral est le plus sale que j’ai jamais vu». D’ores et déjà, l’opposition parle de fraudes. «Fujimori gagnera de gré ou de force», titre pour sa part la correspondante du «Financial Times», de Londres. Il ne se passe du reste pas un jour sans qu’un nouveau témoin ne vienne donner du crédit à la fraude constatée par «El Comercio», le plus important quotidien du Pérou. Une fraude de l’ordre d’un million de signatures récoltés en faveur de Fujimori pour lancer son nouveau Parti «Peru 2000». Les récentes démissions de Daniel Chuan et Oscar Medelius, membres de ce parti accusés d’être parmi les principaux instigateurs de la fraude, sont considérées comme un «implicite mea culpa» du gouvernement.
Des observateurs de l’OEA
Dans un troisième rapport, émis vendredi 24mars, la Commission d’observateurs de l’Organisation des Etats Américains (OEA) reconnaît qu’à «ce niveau, les dégâts causés á l’intégrité du processus électoral par les fraudes et les violations des droits de la presse sont irrémédiables». Quant à l’organisation «Reporters sans frontières», elle s’en prend en des termes particulièrement sévères contre le gouvernement Fujimori et le contrôle que ce dernier exerce sur la presse. Sur l’ensemble des institutions du pays. «A la manière d’un dictateur», titre pour sa part «Liberacion», qui reproduit le texte intégral de «Reporters sans frontières». Les membres du Centre Carter demandent de leur côté au gouvernement de protéger les témoins des fraudes.
Le Parlement européen a également fait part de sa préoccupation, en sollicitant une «égalité de traitement pour l’ensemble des candidats». Idem du côté de l’Espagne, où l’Association des journalistes de ce pays se montre «particulièrement préoccupée par l’information qui entoure cette campagne, totalement à l’avantage de président actuel». Ce dernier annonce du reste haut et fort qu’il entend se maintenir au pouvoir. Dans une interview accordée au «Washigton Post», il déclare : «Je n’accepterai jamais que quelqu’un vienne détruire ce que j’ai construit».
Alberto Fujimori est certes partiellement venu à bout du terrorisme – le MRTA est pratiquement moribond, mais on compte encore de nombreuses attaques du «Sentier Lumineux», dont la dernière, il y a moins de 10 jours, a tué au moins deux soldats en en a blessé plusieurs autres – a certes jugulé une inflation désastreuse, mais, son «militantisme en faveur d’une politique néo-libérale a laissé des millions de Péruviens sur le carreau. Au point que le pays compte sans doute plus de 70% de pauvres aujourd’hui. Une véritable bombe à retardement, si l’on songe que la délinquance n’a jamais été aussi violente et aussi redoutable qu’aujourd’hui.
L’arrogance gouvernementale
Plus grave. Selon les observateurs, les effets désastreux de cette campagne, la haine quotidienne semée par les propagandistes attachées au pouvoir, à commencer par des médias à la solde du gouvernement en place. L’arrogance ainsi affichée pourrait bien laisser de graves séquelles dans la société. Un policier soupçonné de sympathie avec l’opposition en a déjà fait les frais. Tombé, une balle dans la tête. Gerardo Le Chevalier, directeur pour l’Amérique latine et les Caraïbes, de l’Institut national Déémocratie, membre de la Commission de l’OEA, est inquiet : «Si aucun contrôle n’est exercé, il est à craindre que tout cela ne dégénère».
Au pouvoir depuis 10 ans, le président Alberto Fujimori a bafoué la Constitution près d’une dizaine de fois, procédé par le biais d’un auto-coup d’Etat à la dissolution du Congrès et de la Cour suprême en 1992. Il a totalement ignoré les attaques de la presse internationale et des défenseurs des droits de l’homme. Tout a été bon pour exercer son pouvoir sans partage, sinon avec la tête pensante du régime, Vladimiro Mentesinos, l’homme de l’ombre, qui règne sur l’ensemble des services de l’Etat, secrets ou non, avouables ou non. Avec lui, Fujimori passe pour avoir favorisé l’enrichissement de son puissant clan.
Le bilan de ces dix dernières années ne plaide guère en faveur de la «démocratie». Celui de ces derniers mois est encore pire: «Congrès sous la coupe d’une majorité sans faille des représentants de la politique officielle ’fujimorienne’; pouvoir judiciare constitué dans sa grande majorité de magistrats «provisoires» nommés par le seul président, manipulables à souhait», écrit à ce propos «Dial», le Bulletin de l’information sur l’Amérique latine, à Paris . Ce dernier dénonce également la Commission exécutive transitoire devenue éternelle; le procureur de la nation avec des attributions particulièrement réduites et l’absence d’un Tribunal constitutionnel. Enfin, particulièrement grave en ce moment crucial pour le Pérou, un système électoral sous contrôle.
Des médias sous la coupe du pouvoir
Au cours de 1999, note encore «Dial» et les rares journaux qui osent encore se «commettre» avec l’opposition, tous les indicateurs qui, les années antérieures, révélaient déjà de graves problèmes en matière de liberté de presse, sont allés dans le sens d’une sérieuse aggravation. A moins de deux semaines du scrutin du 9 avril, les attaques personnelles les plus inqualifiables pleuvent sur les trois principaux candidats : Toledo, Andrade et Castañeda. Les 7 canaux de télévision, y compris la chaîne dite nationale, sont tombés dans les mains du pouvoir. La plupart des radios ont subi le même sort. Et sur la vingtaine de journaux – certains, vendus presque gratuitement – ont été créés de toutes pièces pour ces élections. Seuls quatre ont résisté aux pressions et aux chantages : «El Comercio», «La República», «Ojo» et «Liberación», fondé par Cesar Hildebrandt, le «journaliste ennemi» numéro un du pourvoir, interdit d’antenne sur l’ensemble des chaînes de TV et des radios.
Pour «Dial», du fait même qu’il s’agit d’un régime qui porte atteinte continuellement á la démocratie et aux droits de l’homme, Fujimori ne peut pas se payer le luxe d’autoriser un contrôle de l’extérieur, même s’il a bien a été placé dans l’obligation de le faire en ce qui concerne la Commission de l’OEA. C’est pour cette raison que, en 1999, Fujimori a ordonné que le Pérou se retire du Système interaméricain, afin d’éviter de rendre des comptes sur une série d’irrégularités en matière de justice. Pourvoir sans partage ? Les foudres du président ont lourdement touché trois magistrats du Tribunal constitutionnel qui n’ont pas voté en faveur d’une «interprétation authentique» de la Constitution, qui autorisait le président á se présenter une troisième fois aux élections présidentielles.
Manipulations et chantage
Dans un rapport émis récemment à Washington, le «Comité pour la protection des journalistes» (CPJ) émet de sérieuses critiques. Il condamne le Service de renseignement du puissant Montesinos, coupable, selon ce Comité, d’être à l’origine des manipulations, des chantages et des graves atteintes aux droits de la presse : élimination presque totale dans les médias de masse – TV non câblée – et radios de tout ce qui peut ressembler á un débat contradictoire sur des thèmes politiques ; utilisation permanente de ces mêmes médias pour faire de la propagande en faveur du régime et contre tout ce qui pourrait signifier opposition ou désaccord ; utilisation de la publicité d’Etat et des dettes envers l’Etat pour favoriser les médias soumis et placer tout le reste sous surveillance; manipulation du pouvoir judiciaire en faveur de la presse soumise et contre la presse critique – «El Comercio» est sous la menace d’une douzaine de poursuites judiciaires – harcèlement et agressions contre la presse locale.
«Tu marches avec le pouvoir, sinon…»
Ces derniers temps, affirme Roberto Mejia Alarcon, président de l’Association des journalistes péruviens – qui groupe 8’000 journalistes, sur 20’000 que compte le pays – nous avons eu à déplorer une trentaine d’agressions physiques, du chantage, des menaces téléphoniques et des diffamations… La pression sur le journaliste est totale et permanente: «Tu marches avec le pouvoir, sans oser critiquer l’action du gouvernement et de son président ou tu peux te chercher un nouvel emploi»… Et dans un pays ou plus de 53% des Péruviens cherchent un emploi…, ainsi que le soutient «La República», on peut aisément imaginer le choix du journaliste face à cette grave atteinte à la liberté de la presse, face à ce qu’il faut bien considérer comme une insulte à l’intelligence humaine, à la dignité du journaliste…», s’insurge Roberto Mejia.
La colère de Fujimori, du «Chinotchet», ainsi désigné par l’opposition, est implacable contre quiconque exerce avec rigueur son métier de journaliste. Outre Cesar Hildebrandt, journaliste d’enquête de TV, les exemples abondent : Baruch Ivter, Péruvien. né en Israël, propriétaire du Canal 2, a perdu la nationalité péruvienne et «sa» TV après avoir autorisé la diffusion d’informations sur des écoutes téléphoniques pratiquées par les services de renseignement national; Gerardo Delgado Parker, chef d’entreprise, a lui aussi été dépouillé de son canal de TV pour n’avoir pas accepté l’obéissance inconditionnelle que le gouvernement exige aujourd’hui des médias. A Huaras, au nord de Lima, le directeur du journal «La Jornada» et deux de ses collaborateurs ont été priés de prendre la porte pou les mêmes raisons. A Juanjui, en Amazonie, ce sont des policiers qui ont signifié à un journaliste qu’il n’avait désormais plus d’emploi, après une critique du système Fujimori. «Les cas sont à multiplier par 100 ou par 1’000…. Il faut savoir que l’Etat est le principal pourvoyeur en publicité, rappelle Roberto Mejia. Selon lui, Victor Joy Way, alors président du Conseil des ministres et ex-ministre de l’Economie et des Finances, était en possession d’un plan et d’une liste des médias trop critiques á l’égard du gouvernement, sur lesquels s’abattaient une série de répressions : examen fiscal, amendes, hausses d’impôts, enquête de toute nature, sans parler du boycott des pages publicitaires.
Vote ethnique ?
Dans le cas d’un second tour, l’Indien Alejandro Toledo, économiste formé aux Etats-Unis, issu d’un milieu très pauvre, disputera en quelque sorte le monopole du vote «ethnique» à Alberto Fujimori. La lutte s’annonce serrée. Et la perplexité est grande face à l’argent engagé, aux moyens de communications pratiquement inexistants sinon pour soutenir l’officialité, dans une campagne que Cesar Hildebrandt, de «Liberacion», a d’ores et déjà appelée, «La Caca Nostra», en référence au nouveau «nom de la mafia». (apic/pr)




