Thaïlande: Rencontre avec les militants d’ATD Quart Monde à Bangkok

Apic Reportage

Quand les plus pauvres n’ont pas droit à la santé et au logement.

Jacques Berset, agence Apic

Bangkok, 6 mars 2005 (Apic) En Thaïlande, les pauvres se sentent discriminés et peu écoutés. La société, en majorité bouddhiste, considère souvent la pauvreté comme préjudiciable. Installés à Bangkok depuis quelques années, deux permanents du mouvement ATD Quart Monde, Alain Souchard et Francis Romano – un Français et un Suisse – souhaitent que les Thaïs puissent changer leur regard sur les très pauvres.

Il y a encore un demi siècle, la majorité des Thaïlandais vivait dans la pauvreté. Aujourd’hui, la pauvreté – considérée en termes économiques – a fortement reculé, grâce à un développement économique réjouissant. Le taux de croissance annuel a largement dépassé les 7% au début des années 90, contribuant à la réduction de la pauvreté. Plus d’un million de personnes en sortaient chaque année. De 57% durant le 1er Plan de développement économique (1961-66), le taux de pauvreté est descendu à 33% en 1988.

A la veille de la brutale crise financière asiatique qui a déstabilisé son économie en 1997, la pauvreté était descendue à 11%. Les années suivantes, le taux est remonté à 16%. Trois millions de personnes supplémentaires ont désormais rejoint les rangs des couches paupérisées, et le fossé entre riches et pauvres, déjà très prononcé, n’a fait que se creuser.

En 1985, les observateurs comptaient 1020 slums à Bangkok. Aujourd’hui, un responsable du relogement affirme qu’on en trouve environ 850. Mais c’est sans compter les slums cachés derrières les boutiques traditionnelles chinoises, que l’on ne voit pas depuis la rue. Le seul repère est l’accumulation des poubelles à l’entrée d’une impasse.

La pauvreté, aussi une question de regard

Si le pays a retrouvé le chemin de la croissance, les traces de la crise asiatique, tant économiques que psychologiques, restent profondes. L’actuel Premier ministre Thaksin Shinawatra a pourtant annoncé que la Thaïlande ne recevrait plus d’aide internationale et devenait désormais un «donneur émergent». Il a même lancé une politique de coopération en direction des pays pauvres de la région, voire des pays africains.

La pauvreté, c’est aussi – et peut-être avant tout! – une question de regard: la société peut bien regarder de haut les gens qui collectent les déchets dans la rue, mais sans ces éboueurs, que ferait-on des déchets? Au- delà des chiffres, ATD veut justement rejoindre ceux que la société délaisse, témoignent à deux voix Alain Souchard et Francis Romano, qui nous reçoivent dans la maison Quart Monde de Sathorn Tai, à Bangkok.

Pour le moment, ATD Quart Monde ne travaille que dans la capitale, mais le mouvement veut mieux connaître la pauvreté en dehors de Bangkok, dans les campagnes. En Asie, le mouvement a deux points de chute, la Thaïlande et les Philippines, où il dispose d’équipes de volontaires permanents. Il peut encore compter sur un réseau d’amis à Taïwan. «Le but n’est pas de bâtir le mouvement dans tous les pays d’Asie, mais de soutenir aussi l’engagement d’autres ONG avec les plus pauvres», insistent nos deux interlocuteurs.

Le début de l’action du mouvement ATD Quart Monde en Thaïlande remonte au drame des réfugiés cambodgiens, à la fin des années 70, il y a plus de vingt ans. Les camps à la frontière ont été le point de départ, avec l’arrivée de plusieurs volontaires. C’est ainsi qu’ont été créés des liens d’amitié avec des Thaïs», rappelle Alain Souchard. Par la suite, le mouvement s’est installé dans le grand bidonville de Khlong Toey, avec deux religieuses ayant une formation d’infirmières. Quand d’autres ONG sont arrivées dans ce slum de Bangkok, les volontaires ont suivi ailleurs les plus pauvres. Il y a une quinzaine d’années, ATD s’est engagée dans le projet d’une amie thaïe travaillant avec des communautés vivant sous les ponts, à Saphan Phut, au bord de la rivière Chao Phraya, qui traverse la ville.

«On a commencé un projet ’art et poésie’ avec des volontaires ayant une formation artistique. En 1997, suite à un incendie dans le slum, de nombreuses familles ont dû partir. On les a rejointes ainsi sous les ponts à Bangkok Noi, et c’est comme cela que nous avons commencé la deuxième implantation en ville», indiquent les deux volontaires européens.

Etre avec les plus pauvres

ATD ne veut pas créer une structure en dehors des gens, mais être là où sont les plus pauvres, avec peu de moyens: un sac à dos plein de livres, une natte, pour faire des bricolages, des peintures, . dans un lieu ouvert. Deux jours par semaine, des volontaires permanents soutenus par des bénévoles thaïs se rendent à Bangkok Noi et à Saphan Phut. «Pendant longtemps, les actions prioritaires visaient les enfants. Depuis plus d’un an, on cherche à interpeller davantage les parents, pour qu’ils soient plus partie prenante», témoigne Francis Romano. Malgré tout, l’obstacle de la langue, pour les volontaires permanents venus d’Europe, s’estompe un peu avec les années, mais les conversations en thaï restent tout de même limitées !

Un réseau d’amis thaïs de longue date parlant parfaitement le français a rejoint ATD, ainsi que des élèves et professeurs amis du mouvement. Ils invitent leurs élèves à prendre contact, à venir visiter les volontaires. Certains ont connu ATD grâce à un site internet. D’autres, qui veulent aller perfectionner leur anglais et travailler comme filles au pair aux Etats-Unis, doivent passer un temps avec des enfants. «Elles nous contactent pour accumuler de l’expérience. C’est aussi un moyen de faire comprendre dans quel esprit on travaille et pourquoi on va vers les plus pauvres.»

Le bouddhisme accepte-t-il la misère ?

Dans le bouddhisme thaïlandais, n’y a-t-il pas finalement une certaine acceptation de la misère ? Parce qu’il s’agit d’une réincarnation, la vie que l’on a est le fruit des existences antérieures.Alain Souchard – lui-même de religion bouddhiste – reconnaît cet état de fait, qui peut inciter au fatalisme. Mais il cite aussitôt des passages des textes bouddhiques qui parlent de la «précieuse existence humaine». Ainsi, tout homme porte en lui la possibilité, par ses actions du moment présent, de pouvoir changer «le courant fataliste de son existence». Donc, chaque personne pauvre peut sortir de la misère.

«Ce n’est pas seulement la façon dont je vois le bouddhisme, c’est dans les textes mêmes: développer une activité positive, respecter les enseignements du bouddhisme, avoir une éthique de vie juste. je pense que cela change totalement la vision des choses», lance le jeune Français. «Dire que vous êtes pauvres et que vous resterez pauvres toute votre existence, c’est être enfermé dans une vision permanente des choses. Alors que le bouddhisme considère que toute chose est soumise à transformation». Donc, si l’on accepte le principe d’impermanence de toute chose, cela veut dire que l’on accepte d’être soumis aux changements.

Pour le bouddhiste, insiste-t-il, du moment qu’on a une conduite positive dans son existence, «en fait rien n’est fatal!» Mais une chose est sûre: la vision qu’ont les Thaïs de la pauvreté, leur manière de percevoir les pauvres sont semblables à des attitudes présentes chez nous, comme le fait de considérer les pauvres comme des paresseux, des gens qui n’ont pas envie de travailler. «S’ils veulent, ils peuvent», peut-on entendre ici.

«Une autre conception est de dire qu’on va les aider, leur donner des habits, de la nourriture.Alors qu’à ATD Quart Monde, on estime que l’on doit d’abord leur offrir notre amitié, on considère que tout homme a la même dignité, quelle que soit sa situation sociale».

On rencontre aussi ceux qui prétendent que les pauvres sont des ignorants, qu’il faut d’abord éduquer, leur apprendre à se nourrir, à se soigner. Les familles pauvres savent déjà cuisiner, mais elles n’ont pas toujours la possibilité de le faire comme elles le souhaiteraient, car elles n’ont jamais eu de véritables maisons à entretenir. «Finalement, il y a bien des parallèles dans la manière de traiter les pauvres en Thaïlande et en Europe», analysent les deux volontaires d’ATD.

Une spécificité: le rôle des monastères bouddhistes

Le monastère reste un lieu où les Thaïs peuvent trouver refuge. Des enfants pauvres, qui n’ont rien ou qui viennent de la campagne, peuvent y être accueillis. Si on veut manger, on peut bénéficier d’un repas partagé avec les moines. La culture de l’accueil est une réalité en Thaïlande, même si l’on trouve aussi des regards très moralisateurs et très paternalistes de la part de certains. «C’est une sorte d’ethnocentrisme de classe! Nous, on essaye d’abord d’acquérir une connaissance de ce qui se passe dans la communauté, on se met à l’écoute».

Les ONG découvrent que c’est difficile de voir émerger des leaders naturels dans les slums. Depuis plus d’une décennie, à Bangkok, on note cependant un engagement énorme de la part des ONG thaïes engagées dans le développement communautaire. «Ils partent des leaders, pour que la communauté puisse évoluer». ATD Quart Monde aimerait bien travailler de la même manière, mais le mouvement se rend compte qu’ainsi les plus pauvres risquent souvent de passer à la trappe. Bâtir le développement communautaire à partir des plus pauvres reste un défi difficile à relever pour ceux qui s’engagent avec les plus pauvres.

Les plus pauvres manquent de tout, surtout de relations sociales

Cela peut paraître paradoxal, mais dans les slums, on rencontre des «riches», des «pauvres» et des «très pauvres». Les «très pauvres», pris par la survie au jour le jour, ne peuvent pas s’investir pour faire progresser leur communauté mais très souvent ils suivent le mouvement. «C’est avec eux que c’est très difficile, car ils manquent de tout, surtout de relations sociales». Les pauvres, s’ils perdent tout à Bangkok, peuvent encore retourner dans leur village, où ils ont gardé des relations sociales. Les très pauvres n’ont plus ces contacts en dehors du slum, le bidonville.

«Ils ne peuvent chercher des appuis à l’extérieur, ce sont les exclus parmi les exclus. Il faut plus de temps et plus d’innovations pour pouvoir les aider afin qu’ils sortent de la misère. Dans le slum même, les plus pauvres doivent supporter le regard des autres. parce qu’ils parlent mal ou qu’ils vivent de la mendicité, ils se sentent exclus». Que manque-t-il aux plus pauvres de Bangkok pour sortir du slum et briser le cercle de la misère ?

«Nombre de familles très pauvres de Saphan Phut vivent de la vente de guirlandes de fleurs ou font de la récupération pour survivre; beaucoup refusent d’être relogés à l’extérieur, parce qu’ils perdraient alors tous leurs liens et leurs réseaux de survie. Hors du centre-ville, ils seraient loin de leurs sources de revenus et de travail», avance Alain Souchard. Les vendeurs de guirlandes n’ont qu’à traverser la rivière pour se procurer leur matière première sur le marché des fleurs. Ils confectionnent les guirlandes dans leur communauté, sous les ponts, et vont les vendre aux feux rouges.

D’autres vendent cacahuètes et patates douces, font occasionnellement la plonge dans les restaurants, des petits métiers du secteur informel qui permettent aux familles très pauvres de survivre.

«C’est très rare que ces personnes puissent tenir dans un vrai emploi salarié. Les problèmes qu’ils rencontrent – l’insécurité, l’instabilité familiale, les bagarres – les en empêchent», relève le volontaire français. Quand on vit dans la rue, qu’on fait depuis des années uniquement des petits boulots, on n’a plus l’habitude d’un travail régulier!

Des amis d’ATD Quart Monde, pleins de bonnes intentions, proposent des places de travail, par exemple comme femmes de ménages ou pour les nettoyages. «Mais ces personnes ne tiennent pas longtemps. Alors on en conclut que ces personnes n’ont pas envie de travailler. Mais comment demander à quelqu’un qui a vécu cinq ou six ans dans la rue, sans travail régulier, de tenir dans un travail 8 heures par jour!», note A. Souchard.

Campagne nationale d’enregistrement des pauvres

Au début de l’année dernière, dans le cadre du plan gouvernemental visant à éradiquer la pauvreté en Thaïlande en six ans, les autorités ont mis sur pied une Campagne nationale d’enregistrement des pauvres. «On s’est rendu compte que les plus pauvres n’avaient pas de cartes d’identité. Logiquement, tout le monde devrait en avoir une, mais c’est très difficile quand on est né dans la rue, sans adresse!»

Les volontaires d’ATD ont remarqué, lors de la campagne d’enregistrement, que de nombreux pauvres, à l’échelle du pays, n’existent tout simplement pas. «Ils ne peuvent pas prouver d’où ils viennent, alors que certains sont à Bangkok depuis 30 ans. S’ils ne peuvent pas trouver quelqu’un dans leur village qui puisse témoigner de leur origine, c’en est fini pour obtenir des papiers.» Ceux qui n’ont pas été enregistrés ne sont pas reconnus et n’ont pas accès aux droits. Certains ne disposent pas de la Carte santé à 30 bahts!

C’est qu’en Thaïlande, trois papiers sont importants: la carte d’identité, l’acte de naissance et le certificat de logement. Les gens des slums ne disposent pas de ce dernier papier, car ce sont des «squatters». Aux yeux des autorités, ils occupent abusivement un terrain. Si l’on perd l’un de ces papiers, par ex. dans un incendie, il est presque impossible de le rétablir; il faut le rechercher dans la province d’origine. Pour un acte de naissance, il faut retrouver des témoins de l’époque…

«De telles démarche administratives peuvent prendre des mois, voire des années. Les plus pauvres renoncent à entreprendre ces recherches, devenant ainsi des clandestins. Même s’ils sont 100% Thaïs, il leur est bien difficile de faire valoir leur droit à la santé et a un logement digne pour leur famille!», témoignent les deux volontaires. Pour certains, cette situation s’éternise de générations en générations. C’est une situation très pénible, ils vivent dans la crainte permanente de se faire arrêter par la police.

Le gouvernement thaï est l’un des rares dans le tiers monde à exprimer la volonté de lutter contre la pauvreté, constate pour sa part Francis Romano. «Mais il y a certainement un manque de consultation à la base, avec les ONG thaïes, pour toucher les populations les plus pauvres et les plus marginalisées». On rencontre effectivement des ONG locales qui travaillent avec des communautés pauvres le long de la rivière, actives dans la réhabilitation du lieu ou dans le relogement. ATD doit d’ailleurs renforcer ses liens avec les ONG thaïes, oeuvrer en partenariat, parce qu’il est nécessaire que le mouvement ait des racines locales, avec des volontaires venant d’ailleurs travaillant avec des volontaires thaïs. JB

Encadré

ATD Quart Monde est une organisation non gouvernementale (ONG) de lutte contre la grande pauvreté et l’exclusion sociale. Le mouvement associe, dans une démarche de refus de la misère et de partage des savoirs, des familles vivant en grande pauvreté et des personnes d’horizons sociaux, culturels, politiques et spirituels divers.

Il est reconnu officiellement par l’ONU. En Suisse, le mouvement existe depuis 1965. En Asie du Sud Est, ATD est implanté en Thaïlande et aux Philippines. Il y mène des projets imaginés et gérés par des locaux; les volontaires permanents vivent avec eux. JB

Encadré

Trois volontaires européens d’ATD Quart Monde à Bangkok

Alain Souchard, originaire de Saintes, dans le sud-ouest de France, est arrivé en Thaïlande en avril 2001. Il a une formation de comptable et de gestionnaire d’entreprise. De tradition bouddhiste tibétaine, il a connu cette religion orientale il y a un peu plus d’une douzaine d’années (*). Il a travaillé au sein du mouvement ATD Quart Monde avec les Yéniches (gens du voyage) en Alsace, ensuite avec les gens de la rue à Paris.

Francis Romano, Tessinois, originaire de Locarno, a vécu à Zurich et fait ses études de sociologie et d’anthropologie à Lausanne. Il est depuis plus de 3 ans dans le Mouvement et travaille également dans l’implantation de Bangkok. La troisième personne d’origine européenne est la Biennoise Marie- Claire Droz. La Suissesse est responsable de la région asiatique. Elle entretient des contacts avec la Commission économique et sociale de l’ONU pour l’Asie et le Pacifique CESAP (UNESCAP en anglais) ainsi qu’avec l’UNESCO. Le mouvement ATD Quart Monde ayant le statut d’ONG à l’ECOSOC, il est invité à participer aux travaux de lutte contre la pauvreté de l’ONU dans la région.

(*) Le bouddhisme Theravada (»voie des anciens», en pali), est la religion prépondérante en Asie du Sud-Est. Il est également appelé «bouddhisme méridional» par opposition au «bouddhisme nordique» de l’Inde, de la Chine, du Tibet, du Japon et de la Corée. Le Theravada est souvent mis en relation avec le «Hinayana» (petit véhicule), par opposition au «Mahayana» (grand véhicule), qui est habituellement synonyme du bouddhisme tibétain. JB

Encadré

La pauvreté touche désormais les personnes âgées

Alain Souchard observe en Thaïlande un phénomène de pauvreté touchant des personnes âgées vivant seules. «Ici, il n’y a pas de sécurité sociale. Le lien de famille se perd, car la culture traditionnelle perd du terrain». Il est assez habituel, tant dans les villages qu’à Bangkok, que les grands parents élèvent les petits enfants. Mais l’appauvrissement de certaines couches de la population mine les solidarités familiales qui auparavant étaient une ressource importante pour freiner la pauvreté.

Le divorce et la séparation des parents, la déstructuration des familles, fait que souvent des grands parents se trouvent seuls pour élever leurs petits enfants, avec très peu de moyens. Certains enfants, en raison de la situation précaire des familles, ne peuvent suivre une scolarité normale. JB

Encadré

Les familles pauvres mettent une grande valeur dans la scolarité

Les familles pauvres, estime Alain Souchard, sont souvent conscientes de la valeur que représente l’école. Mais pour les familles les plus pauvres, cela reste tout de même fragile. S’il y a un manque de revenus dans la famille, les enfants vont à l’école la journée, mais doivent aider leurs parents le soir. Ils vendent des guirlandes de fleurs dans la rue après l’école, pour soutenir la famille. La précarité est toujours présente dans ces familles.

Mais, souligne-t-il, ces vingt dernières années un effort très important a été fait pour promouvoir la scolarisation des enfants. Pour l’école primaire, le taux de scolarisation est assez important dans ce pays. «On a aboli le certificat de logement pour fréquenter l’école, ce qui permet aux enfants d’être scolarisés même s’ils sont nés dans la rue». JB

Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence Apic, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 01 Fax. 026 426 48 00 Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)

6 mars 2005 | 00:00
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Suisse: Le monastère de Collombey fête le 350e anniversaire de son existence

APIC – Reportage

La modernité au service de la tradition

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC, 11 septembre 1997

Le monastère des Bernardines, dans la commune valaisanne de Collombey, fête le 350e anniversaire de son existence. Les 17 religieuses qui l’animent de leur spiritualité marqueront l’événement par une journée portes-ouvertes au public le 13 septembre. Double événement: on achève ces jours les travaux de rénovation de l’église commencés en 1996, avec notamment un nouvel aménagement du sanctuaire. L’autel sera du reste consacré dimanche par l’évêque de Sion, Mgr Norbert Brunner.

L’ancienne bâtisse qui fait face aux vignes du Chablais apparaît comme un château depuis la vallée du Rhône qui conduit à Monthey. Quelques ouvriers terminent ici ou là des travaux: les finitions d’une restauration que le public pourra apprécier samedi, dans le cadre de la Journée européenne du patrimoine. «J’espère que tout sera prêt», lance sur un ton rassuré Soeur Gilberte, la Mère Prieure valaisanne, entrée dans ce monastère il y a juste 30 ans. «J’avais 19 ans…».

Les Bernardines de Collombey, comme celles du monastère de la Géronde fondé en 1935 près de Sierre, appartiennent certes à la grande famille des cisterciennes, mais dépendent canoniquement de l’autorité de l’évêque du diocèse de Sion. C’est en 1622, sur les instances de l’Abbé Général de Cîteaux, que saint François de Sales, évêque de Genève, encourage un groupe de moniales cisterciennes à entreprendre leur propre réforme à Rumilly, dans la proche Savoie. A leur tête figure Louise de Ballon, qui n’est autre qu’une cousine de François de Sales. Les fondations se multiplient rapidement. On comptera bientôt une trentaine de monastères. Tous disparaîtront à la Révolution. Sauf Collombey!

1814 ou l’année du retrait momentané

Les bâtiments aujourd’hui occupés par les religieuses datent de différentes époques. Témoin le plus ancien: une tour. C’est tout ce qui reste du château des seigneurs d’Arbignon, qui furent durant les XIIIe et XVe siècle les représentants d’une puissante famille du Chablais. Les premières sœurs bernardines, venues de Savoie, l’ont acheté en 1643. Une «affaire» à la porté de leur bourse pas très remplie en raison de l’état de ruine avancée dans lequel se trouvait la demeure seigneuriale.

Installées en 1647, il y a 350 ans, les sœurs remettront peu à peu les lieux en état. Elles feront construire l’église au milieu du XVIIIe siècle, ainsi que les cellules. La restauration menée dans les années 90 a permis d’aménager trois niveaux de cellules spacieuses, ainsi que la bibliothèque du monastère dans les combles. En 350 ans, il n’y eu qu’une seule année d’interruption de la vie religieuse, en 1814, lors de l’annexion du Valais à la France par Napoléon. Le couvent fut alors supprimé… jusqu’au départ des troupes françaises, qui permit alors au sœurs de revenir.

Entrée il y a 82 ans

La communauté n’a jamais été nombreuse. La Diète valaisanne avait du reste demandé de ne pas dépasser le nombre de 25 religieuses. Aujourd’hui, avec les rénovations, le monastère, immense en apparence, ne pourrait guère accueillir plus de 22 à 23 religieuses. «Si 4 ou 5 sœurs de plus venaient se joindre aux 17 que nous sommes actuellement, ce serait excellent», assure Sœur Gilberte.

Un vœu. Qui le restera pour ces prochaines années du moins: «Nous n’avons ni novice ni postulante pour l’heure,» convient la Mère Prieure. Elle et ses consoeurs sont néanmoins dans l’attente d’une fête: «Une professe, Sœur Anne-Catherine, termine son temps de vœux temporaires. Elle s’engagera définitivement le 1er novembre». Sœur Gilberte ne s’inquiète pas pour autant du manque de relève, dans cette communauté où la plus ancienne des sœurs, âgée de 96 ans, compte 82 ans de présence dans ce monastère. «Des communautés ont été proches de s’éteindre. Elles sont aujourd’hui florissantes. Chaque communauté vit ce passage de la mort à la résurrection».

Un charisme nommé simplicité

«Notre communauté, explique Sœur Gilberte, c’est dans le fond 17 personnes réunies autour d’une idée très simple et très profondément ressentie: marcher à la suite du Christ sur le chemin de l’Evangile. Notre charisme de Bernardines, c’est la simplicité. Rechercher une relation simple avec le Dieu simple… C’est aussi une simplicité qui va au cœur des choses, qui va à l’essentiel et qui refuse le superflu». Une simplicité que l’on retrouve dans les vêtements, avec la robe blanche et le scapulaire noir, avec aussi la coule blanche pour les offices et leurs habits prévus pour le travail quotidien.

Le rythme quotidien du couvent débute le matin à 4h30, pour s’achever par le repos vers 8h30 le soir: «Travail, prière lectio divina et célébrations liturgiques représentent les trois principales occupations de notre vie, sans oublier que nous devons manger et dormir. Nous avons une vie commune et partageons beaucoup d’activités, mais avec de larges plages de temps de vie en cellule»

Nombreuses activités

Vivre dans un monastère ne veut pas dire vivre à l’écart du monde. Rien ne serait plus faux d’ailleurs dans cet espace ou tout, en dehors du spirituel, respire l’histoire et l’érudition. Sans parler du fait que la vie monastique ne met pas à l’abri de la nécessité du gagne-pain quotidien. Et à Collombey, on s’active deux fois plutôt qu’une. «Nous produisons 4 millions d’hosties par an, principalement pour le Valais. Notre monastère possède aussi un petit atelier pour fabriquer des ornements liturgiques, des chasubles et des étoles en particulier».

Moins connue peut-être du grand public, mais tellement importante, la bibliothèque pour aveugles, appelée «l’Etoile sonore», est maintenant gérée par le monastère depuis 22 ans. Une idée conçue à partir d’une idée simple: enregistrer sur cassettes des ouvrages, religieux, spirituels, classiques ou autres, y compris du matériel didactique pour se familiariser avec le français. Un but simple: apporter à tous les aveugles qui le désirent, à tous les handicapés de la vue, aux personnes âgées dont la vue se fatigue, un moment de détente, de distraction. Un moment d’enrichissement aussi. Reprises par les religieuses de Collombey en 1975, les activités dans ce domaine ont pris un essor considérable. Débordées, les sœurs ont cédé il y a une dizaine d’années à des dominicaines françaises le soin de s’occuper du «marché» français.

«Nous avons conservé la Suisse et la Belgique. Il faut dire que «l’Etoile sonore», c’est aujourd’hui plus de 2600 titres d’ouvrages, réunis sur plus de 12’000 cassettes. Chaque livre nécessitant entre 3 et 4 cassettes», confie la Mère Prieure. La bibliothèque pour aveugle est ainsi passée de 250 titres à plus de 3’000 en vingt ans, avec l’aide de l’informatique pour gérer le fichier clients.

La vie des contemplatives de Collombey n’échappe pas à la modernité. Elles ne feignent d’ailleurs pas d’y résister par peur des contradictions avec les traditions. «Il serait faux de concevoir la tradition comme quelque chose d’immuable, comme quelque chose qui serait le refus de la modernité». La modernité, poursuit Sœur Gilberte, elle est au service de la tradition. Dans quelques temps notre informatique appartiendra elle aussi à la tradition.

La fenêtre sur le monde

Jusqu’en 1965, les Bernardines de Collombey s’occupaient de l’éducation des enfants. Une activité abandonnée à la retraite de la dernière institutrice, morte il y a 4 ans, mais remplacée par l’ouverture récente d’une hôtellerie, une maison attenante au monastère dotée d’une vue imprenable sur les vignes de la vallée du Rhône. Avec sa bibliothèque et sa grande salle pour permettre à des groupes de se retrouver, l’hôtellerie peut aujourd’hui accueillir entre 7 et 8 personnes.

«Les gens ont la possibilité de partager nos heures de prière, de participer à nos célébrations, ou encore de s’entretenir avec une sœur ou l’aumônier du monastère». La Mère Prieure demande aux hôtes de faire le petit-déjeuner eux-mêmes, ainsi que le repas du soir: «Nous remplissons le réfrigérateur». Quant au repas de midi, il se prend au réfectoire du couvent, en compagnie de l’aumônier, des deux ouvriers permanents du monastère et des gens de passage.

C’est vrai, reconnaît Sœur Gilberte, il s’agit là de l’une de nos fenêtres que nous avons ouverte sur le monde extérieur. «Avec nos hôtes, nous échangeons des idées et des informations sur les problèmes actuels. Pour nous, contemplatives, cet échange nous permet aussi de nourrir notre spiritualité, notre vie. Sans ce dialogue, nous ne serions plus au courant des problèmes concrets. Je crois d’ailleurs très peu à une prière qui serait absolument désincarnée et absolument en dehors de toute information».

Les autres fenêtres? La bibliothèque, très fréquentée, la lecture, la musique, les journaux, la contemplation de la nature, la marche dans la forêt derrière le monastère, la sculpture et le dessin même, occupent le plus clair des loisirs des religieuses. Sans oublier un chalet d’alpage pour permettre aux religieuses de prendre un temps de récréation, de ressourcement. Les Bernardines n’excluent pas non plus la TV ou la vidéo. «C’est rare dans notre vie mais nous nous en servons comme information, comme ce fut le cas lors des dernières Journées mondiales de la Jeunesse à Paris, avec le pape», assure la Mère Prieure.

Avec le jardin pour les légumes et les fruits y compris le raisin – pour le manger et non pour le tirer, même si, autrefois, le monastère possédait des vignes à l’extérieur -, les religieuses de Collombey ont de quoi alimenter une partie de leurs repas quotidiens, composée aussi de céréales, de laitage, et même de viande: «Les Bernardines n’ont jamais connu de régime sans viande. Notre réformatrice, Louise de Ballon, ne disait-elle pas qu’il vaut mieux manger un mauvais morceau de bœuf que pas de viande du tout».

Sur une carte soigneusement peinte d’une fleur, en vente au monastère, le visiteur peut y lire cette pensée de Victor Hugo, qui résume à elle seule une partie du charisme de ces Bernardines: «L’esprit s’enrichit de ce qu’il reçoit, le cœur s’enrichit de ce qu’il donne». (apic/pr)

9 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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