Rencontre avec Marcia Dias, militante de l’association brésilienne des ONG (ABONG)

Apic Interview

Le rêve de justice sociale incarné par Lula commence à s’effondrer

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 16 octobre 2005 (Apic) La Brésilienne Marcia Dias a milité dans le Parti des Travailleurs (PT) dès le début. Aujourd’hui, face au scandale de la corruption qui touche des personnalités du PT proches du président Lula, elle se dit très touchée et souffrir de la situation. Mais elle refuse de se laisser aller à la désillusion, car la réalité de la misère est toujours présente pour nombre de Brésiliens. Rencontre.

Secrétaire exécutive de l’association brésilienne des ONG (ABONG) réunies au sein du Forum régional du Nordeste II, qui comprend les Etats de Bahia et de Sergipe, Marcia Dias vient de passer un mois en Suisse dans le cadre d’une formation au sein du mouvement E-Changer à Fribourg – un mouvement de volontaires qui travaille à changer les rapports Nord-Sud.

ABONG, qui rassemble plus de 270 ONG brésiliennes, fait partie des partenaires privilégiés d’E-Changer au Brésil, avec la Centrale des Mouvements Populaires (CMP) et le Mouvement des Sans Terre (MST). Le Brésil est l’un des points forts de l’engagement du mouvement romand dans les pays du Sud.

Apic: Le président brésilien Luiz Inacio «Lula» da Silva, confronté à des scandales de corruption, est dans la tourmente. Des ministres et des dirigeants du Parti des travailleurs (PT), formation dont il est issu, sont éclaboussés; José Dirceu, chef du cabinet présidentiel, a dû démissionner.

Marcia Dias: C’est certain, le Brésil vit un moment difficile de sa vie politique depuis plusieurs mois, avec la création à l’initiative du Congrès d’une Commission parlementaire d’enquête (CPI) pour faire la lumière sur les accusations de corruption contre le gouvernement de Lula. Mais d’un point de vue personnel, je dirais que cela pourrait devenir un moment d’une grande richesse pour repositionner les relations dans le PT et réorganiser les cadres internes du propre gouvernement brésilien.

Des cadres de haut niveau, des personnes qui jouissaient d’une très grande confiance dans le gouvernement de Lula ont dû démissionner face à ce scandale. Dès le premier moment, l’attitude de Lula a été de combattre l’impunité, quelle que soit la personne impliquée, et il s’agissait souvent de personnalités historiques du PT. Le président Lula s’est ainsi senti trahi par d’anciens compagnons de lutte du parti auxquels il avait délégué les pleins pouvoirs, comme José Dirceu, qui fut toujours, historiquement, un révolutionnaire!

Apic: La désillusion a été grande, quand on a découvert l’ampleur de la corruption.

Marcia Dias: Surtout parce que le gouvernement de Lula, qui venait après des décennies de corruption généralisée, se présentait à nos yeux comme une nouvelle possibilité d’exercer une démocratie vraiment participative, d’avoir un gouvernement plus transparent. Les récentes enquêtes d’opinion montrent une désillusion des gens face à la politique des partis, et plus spécialement du gouvernement Lula.

Ce gouvernement est arrivé au pouvoir avec le slogan de l’espérance qui vainc la peur. Alors, quand le scandale a éclaté, cela a été un véritable choc national. Tout le monde avait cru que les choses se passeraient dorénavant différemment au Brésil. Et maintenant, l’on voit des cadres politiques impliqués dans la corruption.

Apic: Et Lula, dans toute cette affaire ?

Marcia Dias: Il faut dire que les médias brésiliens se sont précipités sur cette affaire, de façon tendancieuse, comme ils le font habituellement. Ces médias, qui défendent une minorité de gens puissants, essaient par tous les moyens possibles de décrédibiliser le gouvernement de Lula, l’histoire de lutte du PT. Pour la grande partie de la population, ce qui compte, c’est ce qui passe à la télévision, et ces médias distordent souvent la vérité pour former l’opinion contre le gouvernement Lula et la militance populaire.

Les militants, en ce moment, sont silencieux, ils se posent des questions face à cette crise structurelle. Il y a des gens qui ne croient plus à rien ni à personne: «Lula, qui fut un travailleur, un ouvrier comme nous…., son gouvernement qui fait la même chose que les précédents! A qui peut-on faire confiance ?», peut-on entendre dans la rue. Les médias dominants alimentent ce sentiment de désillusion.

Apic: Que faire alors ?

Marcia Dias: Ce que nous attendons, c’est que Lula s’exprime de la forme la plus sincère et la plus idoine possible et qu’il mette réellement toute sa force contre l’impunité. Car il faut souligner que la corruption n’est pas quelque chose qui aurait soudainement fait irruption dans le gouvernement Lula. Cela fait des générations, dès l’installation du système capitaliste au Brésil, que la corruption est au coeur du mécanisme de gestion du pays. Que l’on pense aux présidents précédents: José Sarney, Fernando Collor de Mello, Fernando Henrique Cardoso!

Je suis certes déçue, car certains des compagnons dénoncés pour corruption sont des gens qui ont travaillé à la réelle démocratisation de l’Etat brésilien. Certains ont été persécutés et torturés par la dictature brésilienne, de 1964 à 1984, c’étaient nos idoles, des points de repères. Et les voilà amenés à gérer la machine néolibérale, à céder à ses tentations. C’est pour nous une grande interrogation: que s’est-il donc passé ?

Apic: Les prochaines élections sont en octobre 2006, une année encore pour redresser la barre.

Marcia Dias: Il faut reconnaître que le gouvernement Lula, qui est au pouvoir depuis moins de trois ans, a rencontré une situation caractérisée par un certain chaos hérité de la gestion néolibérale du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Les premiers temps de Lula au pouvoir ont servi à remettre de l’ordre dans la maison. Il a ouvert certains espaces paritaires permettant le dialogue avec la base, le contrôle social des politiques publiques.

Des gens organisés à la base ont pu participer à des conseils s’occupant de divers thèmes, selon le principe de la démocratie participative: sécurité alimentaire et nutrition, enfants et adolescents, mouvement économique et social, etc. Tous ces conseils ont des instances nationales à Brasilia et sont représentés au niveau des Etats et des municipalités. Ils fonctionnent effectivement, même si l’on n’a pas encore fait d’analyses globales. Quant aux prochaines élections, le taux de satisfaction à l’égard du gouvernement Lula est désormais très bas. Mais les sondages au Brésil sont de toute façon tendancieux.

Apic: Le programme «Faim Zéro» semble battre de l’aile; le théologien de la libération Frei Betto, coordinateur de ce programme, a démissionné l’automne dernier déjà, affirmant qu’il n’avait plus d’arguments pour défendre la politique économique du gouvernement.

Marcia Dias: Frei Betto a participé au lancement de cette initiative, mais il a fini par quitter le bateau pour des divergences politiques. Il a été cohérent, car il ne voulait pas que ce programme soit développé sur une base «assistantialiste». Les aides alimentaires à la population pauvre peuvent passer par les pouvoirs publics municipaux, qui les utilisent souvent dans un sens clientéliste, pour se faire réélire.

Dans chaque commune, il a fallu donc mettre sur pied des comités de gestion du programme «Faim Zéro», pour empêcher que ce soient les maires qui gèrent ces programmes. Dom Mauro Morelli, alors évêque de Duque de Caxias, avait initialement aidé à mettre sur pied ce programme, mais il n’a pas ménagé ses critiques à «Faim Zéro». S’il se consacre toujours en priorité à la lutte contre la faim et la dénutrition, lui aussi le fait dans un autre cadre.

Apic: La réforme agraire, une promesse de Lula, semble au point mort. En novembre 2003, le gouvernement brésilien s’engageait à installer 430’000 familles sur les trois ans qu’il lui restait de mandat. Moins de 65’000 familles ont pour le moment bénéficié du Plan national de réforme agraire.

Marcia Dias: Le leader du Mouvement des Sans Terre (MST), Joao Pedro Stedile, parle d’une réforme agraire qui marche au rythme de la tortue. Un pourcent des grands propriétaires terriens contrôlent plus de la moitié des terres arables au Brésil. C’est le pays le plus inégalitaire du monde en ce qui concerne la distribution des terres.

Ce pays est jeune, certes, et il est difficile de sortir de ce schéma de domination et d’exploitation qui profite à une caste, une sorte de capitalisme prédateur. Si on parle de temps à autres de la persistance de l’esclavage dans certaines régions du Brésil, on fait face également à du travail esclave plus camouflé. Si on parle en bien des initiatives de Lula au plan international, par exemple en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté dans le monde, il ne faut pas oublier la situation interne: il y a encore des gens qui meurent de faim au Brésil, des femmes qui meurent en couches, des enfants qui n’ont pas à manger.

Le peuple brésilien aimerait bien que les déclarations généreuses et importantes de Lula au plan international aient des suites concrètes à l’intérieur du Brésil. Je sais bien que cette situation dure depuis plus de 500 ans et que l’on ne peut pas tout changer tout de suite, mais les actions fortes manquent, et c’est vraiment une grande frustration. Mais pour moi, le mouvement social doit continuer à faire pression pour que les choses changent. JB

Encadré

E-CHANGER: «Dans l’échange et pour le changement»

E-CHANGER, anciennement Frères sans Frontières, est une ONG à but social basée à Fribourg et reconnue d’utilité publique depuis plus de 40 ans. Elle comprend deux volets: l’envoi et l’encadrement de volontaires-coopérants (coopér-acteurs) dans les pays du Sud et la sensibilisation du public suisse aux relations Nord-Sud.

Outre l’envoi de volontaires dans les pays du Sud, E-CHANGER appuie des projets élaborés et mis en oeuvre par des organisations du Sud, souvent mieux placées pour évaluer leurs propres besoins et assurer la continuité des projets.

Les partenaires locaux sont les principaux agents du changement vers une société plus juste et plus humaine, estime E-CHANGER. Le volontaire considère comme primordiales les attentes des partenaires du Sud, leurs ressources et leurs dynamiques.

Par son travail, le volontaire contribue à l’autonomie et à l’autodétermination des communautés concernées. Le volontaire E-CHANGER, dans l’idéal, «ne porte ni la casquette du coopérant, ni celle de l’expert et encore moins celle du directeur de projet. Le volontaire est donc un intermédiaire privilégié entre les partenaires du Nord et du Sud». Il accompagne en priorité les secteurs populaires vers le mieux-être socio- économique et l’autonomie et cherche à «promouvoir un changement structurel dans les sociétés civiles du Sud et du Nord, dans le respect des droits humains fondamentaux, des différentes cultures et de l’environnement».

Aujourd’hui: 45 volontaires d’E-CHANGER sont sur le terrain dans 6 pays, avec 4 coordinations locales de volontaires et partenaires: Brésil (près de la moitié), Bolivie, Nicaragua, Colombie. Ils travaillent dans les secteurs du renforcement institutionnel, de l’éducation, de la santé, de la technique et des droits humains. Le mouvement, qui compte plus de 600 membres et sympathisants en Suisse, est cofinancé par la Coopération suisse (DDC), l’Action de Carême et des dons privés. Il est membre moteur de UNITÉ, Communauté de travail d’une trentaine d’ONG actives dans l’envoi de volontaires. JB.

Des illustrations de cet article peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch Dorénavant, les photos de CIRIC peuvent être commandées automatiquement par internet sur le site www.ciric.ch (apic/be)

16 octobre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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Russie: L’expulsion de prêtres étrangers inquiète la petite communauté catholique

APIC – Interview

Vague de «persécution anticatholique», dénonce Mgr Werth

Jacques Berset, APIC

Lucerne/Novosibirsk, 9 septembre 2002 (APIC) La Russie avance péniblement sur le chemin de la démocratie. Alors qu’elle cherche à se rapprocher de l’Union européenne, elle a fait de grands pas en arrière depuis février dernier, estime Mgr Joseph Werth. L’évêque de Novosibirsk, en Sibérie occidentale, n’hésite pas à parler de «nouvelle vague de persécution» contre les catholiques.

Preuve de ces signes de recul, relève Mgr Werth, un jésuite né sur le territoire soviétique à l’époque stalinienne, l’expulsion au début de l’année de plusieurs prêtres catholiques et de l’évêque d’Irkoutsk, en Sibérie orientale. Selon une «liste noire», une dizaine de prêtres étrangers devraient encore être expulsés d’ici un certain temps.

L’évêque de Novosibirsk, qui appartient à la minorité nationale allemande déportée sous Staline, montre du doigt la hiérarchie orthodoxe russe. Elle serait derrière la répression anticatholique lancée depuis février dernier. Le président Poutine ne serait pas dupe, mais il se plierait momentanément – par pure tactique – aux injonctions venant du patriarcat de Moscou.

En attendant, des prêtres orthodoxes et des milieux nationalistes ont organisé ce printemps des manifestations devant les églises catholiques dans diverses villes du pays. A Irkoutsk, des prêtres orthodoxes ont brandi des pancartes sur lesquelles on pouvait lire: «Plutôt vivre avec un Tatar dans une yourte qu’avoir un catholique comme voisin» ou encore «Là où est le Vatican, il y a du sang».

Des passants ont craché sur une religieuse en pleine rue à Novosibirsk; on l’a même empêchée d’emprunter le bus des transports publics, témoigne de son côté l’abbé Bernhard Scholtz. Ce jeune prêtre berlinois de 43 ans, depuis dix ans en Sibérie, est curé à Slavgorod, dans le diocèse de Mgr Werth. Sur les murs de la cathédrale catholique de Novosibirsk, une main anonyme a écrit en grosses lettres: «Dehors de Russie!»

APIC: En Occident, on parle peu de la nouvelle politique anticatholique des autorités russes.

Mgr Werth: En l’an 2001, nous avons fêté le 10ème anniversaire de la restauration des structures catholiques en Russie. Nous avons alors adressé une prière d’action de grâces pour dix ans de liberté retrouvée. Une année après, nous devons subir des mesures comme l’expulsion de prêtres catholiques étrangers ou celle de Mgr Jerzy Mazur, évêque d’Irkoutsk, en Sibérie orientale. Ce qui nous fait presque dire qu’est fini le temps de la liberté.

APIC: Qu’est-ce qui a poussé l’Etat russe à prendre de telles mesures restrictives ?

Mgr Werth: Le 11 février dernier, les structures provisoires de l’Eglise catholique – les quatre administrations apostoliques en Russie d’Europe et en Sibérie – ont été transformées en diocèses, qui sont les structures normales. L’Eglise orthodoxe a d’emblée réagi de façon extrêmement négative. Et à notre grande surprise, l’Etat russe a soutenu la position de la hiérarchie orthodoxe.

APIC: L’Etat russe est pourtant un Etat laïc, pas un Etat confessionnel.

Mgr Werth: L’Etat russe prouve pourtant ainsi qu’il n’est pas un Etat neutre, mais un Etat orthodoxe. Il est certes laïc, mais il n’hésite pas à utiliser la religion comme instrument politique. Mon opinion est que d’ici cinq ans, la situation aura radicalement changé. Il s’agit d’un phénomène transitoire, qui ne va pas durer.

L’Etat russe n’est pas devenu religieux, mais il reprend à son compte la dimension traditionnelle, historique et culturelle. Par ex. à Saint- Pétersbourg et à Moscou, seule 1% de la population russe s’est rendue à l’église cette année à Pâques, ce qui montre que l’influence religieuse de l’Eglise reste faible parmi les quelque 80 millions d’orthodoxes. Paradoxalement, l’institution est très forte au plan politique. Le maire de Moscou Youri Loujkov déclare ouvertement: «je suis un orthodoxe, un orthodoxe athée».

APIC: La religion ne serait-elle donc dans ce cas qu’un prétexte, une instance de légitimation du pouvoir ?

Mgr Werth: Après l’effondrement du communisme, en 1989, l’insécurité et le vide ont dominé un certain temps. Larguant leur idéologie, les anciens communistes et les membres du «Komsomol» ont cherché à remplir ce vide au plan des valeurs, en récupérant le drapeau de l’orthodoxie pour en faire le fondement de l’Etat. Ils ne s’intéressent pas à la foi de l’orthodoxie, mais veulent en instrumentaliser l’héritage culturel et historique. Ils déclarent par conséquent que la Russie est uniquement orthodoxe, tous les autres doivent s’en aller.

APIC: On n’a donc pas là affaire à une renaissance spirituelle authentique ?

Mgr Werth: En tant que croyant, je suis absolument convaincu que notre pays a effectivement besoin d’une renaissance spirituelle, que les gens connaissent un véritable renouveau intérieur. Mais dans les faits, ce n’est pas le cas: seulement 1% de la population orthodoxe se rend à l’église et on ne peut que le regretter.

On constate que souvent les mêmes personnes, qui tenaient un jour dans les mains un drapeau communiste, brandissent désormais l’étendard orthodoxe. pour des motifs politiques. L’attitude de l’Eglise, qui se laisse utiliser pour des buts étrangers à sa mission, mène à la catastrophe. L’Eglise orthodoxe, qui, comme les autres Eglises, a été décimée par le régime communiste, ne devrait pas jouer ce jeu-là.

APIC: N’est-ce pas une illusion pour l’Eglise de profiter momentanément du bras séculier de l’Etat pour renforcer ses propres positions ?

Mgr Werth: Dans le court terme, la tactique semble payer, et l’Eglise catholique subit une persécution. Mais cela ne va pas durer plus de 5 ans, car nous sommes finalement au XXIe siècle. Et la Russie, qui cherche à s’approcher de l’Union européenne, ne se prétend-elle pas être une démocratie ?

En 1905 déjà, le tsar avait réformé l’Etat russe et mis un terme à la persécution des non orthodoxes. L’Eglise orthodoxe avait perdu alors un certain nombre de ses privilèges. La législation religieuse, qui interdisait aux orthodoxes de changer de religion, avait été abolie. Aimerait-on aujourd’hui retourner avant 1905? Le signal de la répression de l’Eglise catholique est lancé aujourd’hui par l’Eglise orthodoxe, mais on ne peut faire tourner ainsi la roue de l’histoire.

L’Eglise orthodoxe russe – qui a déjà reçu des dizaines de millions de dollars d’aide en provenance d’institutions catholiques – se sent en position de faiblesse, voire d’infériorité. Elle s’aperçoit que l’Eglise catholique est très forte au niveau mondial et craint de ne pouvoir se faire entendre. Alors elle préfère ne pas collaborer et choisir sa propre voie, quitte à utiliser pour cela la force de l’Etat.

APIC: En Russie, l’Eglise catholique est très faible.

Mgr Werth: Notre Eglise est si petite – nous avons pour tout le pays quelque 200 prêtres, dont moins de 10% d’autochtones – qu’on peut vraiment se demander ce que redoute l’Eglise orthodoxe. Elle nous ressent peut-être comme une «cinquième colonne» de l’Occident. Le patriarche de Moscou Alexis II ainsi que le métropolite Cyrille, quand ils parlent des catholiques de Russie, mentionnent à chaque fois la question des uniates d’Ukraine – les catholiques de rite byzantin unis à Rome. Ils affirment que les catholiques persécutent eux aussi les orthodoxes. Pour nous, il s’agit d’un prétexte, car le problème des gréco-catholiques concerne l’Ukraine, et les catholiques de Russie n’ont aucun rôle dans ce conflit.

APIC: En raison de ce climat tendu, comment vit la petite communauté catholique qui compte moins de 1,3 million de fidèles sur une population de plus de 145 millions d’habitants ?

Mgr Werth: Avant, on pouvait presque sans autre faire enregistrer nos paroisses. Les problèmes n’étaient que d’ordre bureaucratique. Aujourd’hui, cela devient de plus en plus difficile. Les autorités en charge de l’enregistrement des communautés religieuses exigent que nous fournissions la liste complète de nos fidèles, avec des données personnelles. Nous protestons, car il s’agit là d’un immense travail que nous devrions réaliser sur tout le territoire de la Russie, qui est immense.

D’autre part, comme on n’exige ces données que de l’Eglise catholique, il s’agit d’une discrimination visant notre communauté, et cela viole la Constitution et la loi. A Novosibirsk, les autorités m’ont prétendu qu’elles réclamaient ces listes également aux paroisses orthodoxes. En réalité, elles n’exigent d’elles que le nom des membres du conseil de paroisse. En raison du peu de prêtres autochtones, les dernières expulsions de prêtres étrangers représentent une grande insécurité pour la pastorale des catholiques.

APIC: Malgré la situation tendue, existe-t-il encore un dialogue oecuménique avec l’Eglise orthodoxe russe ?

Mgr Werth: On doit distinguer d’emblée entre les dialogues oecuméniques superficiels, organisés au sommet, et un dialogue oecuménique authentique. Ce type de dialogue authentique n’a quasiment jamais existé, auparavant pas non plus, car les réunions officielles étaient plutôt des rencontres diplomatiques et des visites de politesse.

Je connais cependant quelques évêques orthodoxes russes intimement convaincus, comme le métropolite Nikodim de Leningrad et Novgorod, décédé à l’âge de 48 ans dans les bras du pape Jean Paul Ier lors d’une audience privée au Vatican le 5 septembre 1978.

C’était un partisan convaincu de l’oecuménisme. Mais la plupart des hiérarques orthodoxes russes qui participent à des rencontres oecuméniques restent au niveau superficiel.

A Novosibirsk même, j’ai eu durant cinq ans des contacts étroits et fraternels avec un excellent confrère, l’évêque Sergij, métropolite de Novosibirsk et Berdsk. C’était un homme profondément croyant et très bien disposé à notre égard. Il est malheureusement décédé en l’an 2000 à l’âge de 49 ans, miné par les attaques. Il était dans le collimateur des milieux chauvins pour avoir dit que «catholiques et protestants sont aussi nos frères». Il n’a pas pu développer un oecuménisme officiel avec moi, car Moscou a tout de suite fait pression. Par contre, depuis la mort de Sergij, je n’ai pas pu encore rencontrer une seule fois son successeur, l’archevêque Tichon.

APIC: La situation est-elle la même à la base ?

Mgr Werth: Il n’y a pas de guerre de religion à la base, parmi les fidèles, au niveau de la rue, ni de haine envers la minorité catholique. En avril dernier, des milieux orthodoxes ont organisé des manifestations anticatholiques dans une douzaine de villes de Russie. Malgré les appels dans les paroisses orthodoxes, les gens ne sont pas descendus en masse dans la rue pour protester contre la présence de l’Eglise catholique.

A Novosibirsk, les manifestations ont commencé un mois plus vite. Le dimanche 10 mars, cinq paroisses de la ville qui compte 1,2 million d’habitants – donc des centaines de milliers d’orthodoxes – n’ont pu réunir qu’environ 200 personnes pour manifester devant la cathédrale catholique. Leur prêtre avait pourtant pris la tête du cortège à la fin de la liturgie. Certains fidèles orthodoxes ne savaient même pas pourquoi ils étaient venus.

Pour nous, cela a été un très bon signe que si peu de gens soient venus défier les quelque 200 catholiques en prière dans leur cathédrale. Heureusement, il n’y a pas eu de confrontations, mais le climat pourrait se dégrader. On voit que ces manifestations n’ont rien de religieux: elles sont montées artificiellement, pour des motifs politiques, pour le pouvoir.

APIC: Le problème vient donc d’en haut ?

Mgr Werth: Si dans les circonstances actuelles – avec la liberté enfin retrouvée après 70 ans de communisme -, la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe s’était engagée pour le bien de la chrétienté, elle aurait pu faire beaucoup. Car depuis la Révolution bolchevique de 1917, les épreuves du goulag et la terrible répression ont uni les croyants. Ainsi les Allemands de la Volga et d’autres régions de Russie, déportés sous Staline, se sont rapprochés dans l’oecuménisme des camps. Avant la déportation, luthériens, mennonites et catholiques ne se fréquentaient même pas.

On aurait pu profiter de l’expérience commune de souffrances partagée avec les orthodoxes. On a raté une belle occasion. Il faut rappeler qu’à la fin des années 80, on pouvait trouver dans toutes librairies des églises orthodoxes une brochure intitulée «Catéchisme anticatholique», un texte édité au début du XXe siècle, avant la Révolution communiste, qui a supprimé toute cette littérature. La liberté retrouvée, l’Eglise orthodoxe a réédité à des millions d’exemplaires ce petit livre qui veut montrer la méchanceté et les erreurs des catholiques. Pour la «formation» de ses fidèles.au XXIe siècle!

APIC: Parmi vos fidèles, y a-t-il aussi des croyants qui viennent de familles orthodoxes ?

Mgr Werth: Evidemment, car la population russe actuelle est essentiellement composée de mélanges de nationalités en raison des déportations, de la politique d’enrégimentement des jeunes dans les chantiers des «Komsomols», de la volonté d’édifier une société nouvelle, soviétique, en détruisant les cultures et les spécificités nationales.

Après dix ans de «démocratie», cela disparaît un peu, mais au début les gens des autres nationalités qui ont subi le joug soviétique haïssaient la culture et la langue russes, qui leur avait été imposées par la force. Aujourd’hui, les prêtres utilisent la langue russe pour s’adresser à leurs fidèles qui voient dans leur Eglise un point de ralliement des diverses nationalités dispersées sous Staline, comme les Polonais, les Lituaniens, Lettons, Ukrainiens ou Allemands. Si la répression venait à remettre en question sa présence sur sol russe, nombreux seraient les Allemands – 600’000 ont encore une demande d’émigrer pendante – à quitter définitivement le pays qui les a vus naître. JB

Encadré

De passage en Suisse à l’invitation de l’oeuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse», Mgr Joseph Werth a également visité l’Allemagne fin août. Son frère disait sa première messe dans la ville d’Ilbenstadt, près de Francfort, où leur mère vit aujourd’hui. La famille Werth, parents et enfants, a émigré en 1991, juste après son ordination épiscopale. Mgr Werth est né à Karaganda au Kazakhstan le 4 octobre 1952, dans une famille d’Allemands de Russie déportée au-delà de l’Oural lors des purges staliniennes des années 30, durant la campagne contre les «koulacks», les paysans aisés.

Avant leur déportation, la mère vivait dans la communauté des Allemands de la Mer Noire et le père dans la République socialiste soviétique autonome des Allemands de la Volga, fondée au début des années 1920 et dissoute en 1941 lors de l’invasion allemande de l’Union soviétique. Ses habitants furent déportés en masse en Sibérie et en Asie centrale soviétique et vécurent longtemps sous administration spéciale, la «Spezkomendatura», qui ne leur permettait même pas de sortir de leurs villages. Les familles furent russifiées de force. JB

Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence CIRIC, Chemin des Mouettes 4, CP 405, CH-1001 Lausanne. Tél. ++41 21 613 23 83 Fax. ++41 21 613 23 84 E-Mail: ciric@cath.ch

(apic/be)

9 septembre 2002 | 00:00
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