Homélie du 3 mars 2019 ( Lc 6, 39-45)

Chanoine Antoine Salina – Abbaye de St-Maurice

Frères et Sœurs

A entendre ces différents textes de la Bible, nous aurions presque l’impression que ceux-ci ont été choisis en fonction de l’actualité.

Quand Dieu créa le Monde, c’est par la parole qu’il le fit.

Dieu dit :« faisons l’homme à notre image comme à notre ressemblance » et Il contempla tout ce qu’il avait fait et c’était très bon.

Les premiers mots d’Adam furent pour s’exclamer et s’émerveiller de la création de sa moitié : Eve. « Pour le coup c’est l’os de mes os et la chair de ma chair »,

Reconnaissant dans l’altérité à la fois la différence heureuse et la complémentarité !

Dieu ne nous laisse pas tomber

L’Interdit de l’arbre de la Connaissance du bien et du mal, exprimé par le Créateur n’avait pour seul dessein que de le prévenir mais ne relevait en aucun cas de l’arbitraire ni de la jalousie – Dieu avertissait notre humanité des dangers du soupçon et de la prétention à ce qui ne relevait pas de sa nature.
« Vous serez comme des dieux », dit le serpent et nous connaissons la suite. Voici que la Parole même, donnée en partage à l’homme, risquait de devenir Parole de mort, expression des rancœurs et des jalousies.
La suite, Caïn et Abel, Babel – ( qui trouvera son contraire dans le récit de la Pentecôte), les désordres de l’humanité qui amenèrent au Déluge, …
nous la connaissons, mais nous savons aussi que, pas plus au sortir de l’Eden qu’au moment où Dieu fit alliance avec Noé et sa descendance, Il ne nous a laissé tomber …

Les Patriarches, les Prophètes, les Sages vinrent toujours au secours de l’homme, rappelant son prix aux yeux de Dieu et le remettant sans cesse sur la voie du Salut.

Des projets contrecarrés

Nous aurions été en droit peut-être de penser que, avec Jésus-Christ, qui par son sacrifice unique a sauvé le Monde, nous étions définitivement rétablis dans notre relation à Dieu.

C’est un fait que nous aimerions penser que demain sera toujours meilleur, et pourtant, en regardant autour de nous, nous avons comme l’impression d’avoir contrecarré les grands projets du Rédempteur.

Dans les pays voisins du nôtre, les forces se mobilisent et beaucoup rappellent à leurs gouvernants que ceux-ci sont là par la voie du suffrage populaire, et qu’ils portent une grande responsabilité, même si la situation actuelle ne dépend pas que des hommes politiques en exercice.

La Parole mal à propos, et la communication défectueuse ont été pour une part non négligeable, à l’origine des troubles que nous constatons ; mais cela ne se vérifie pas en un seul lieu !

La parole en panne

Par le biais des réseaux de communication tout peut se savoir mais aussi le pire peut en advenir –la mode des « tweets », des formules à l’emporte pièce qui ravagent, de ce que l’on appelle les « fakes-news », c’est-à-dire des mensonges dont nous constatons que plus ils sont gros, plus leur impact est ravageur … Tout cela constitue aussi une porte d’entrée à l’expression des haines dont nous avions cru qu’elles appartenaient à un temps révolu :

haine contre les élites – haine contre les juifs – haine contre les migrants – détestation des différences …

Bref, cette parole même, ce langage tellement élaboré, qui est quand même le propre de l’homme, est comme en panne et nous avons l’impression que le navire coule !

Est-ce irréversible ? nos communautés de baptisés n’ont-elles pas là une responsabilité nouvelle ?

Quand Ben Sirac, maître de Sagesse de la Jérusalem du 2ème siècle avant notre ère exprime que :

« C’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre – Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé, c’est alors qu’on pourra le juger ! » Il nous enjoint à revenir à l’authenticité de la Parole qui crée des liens, un surcroît d’humanité !

L’évangéliste lui-même nous dit que : « L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur »

Et voilà, Frères et Sœurs, la feuille de route, c’est du cœur que vient la conversion, c’est par là-même que nous pouvons, à l’aide d’une parole assagie et créatrice, refaire du lien, redonner espoir autour de nous !

La parole libère, se libère

Mais cette conversion passe avant tout par une introspection :

« Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère alors que la poutre qui est dans ton œil à toi tu ne la remarques pas ? »

Cette sévère admonestation s’applique, à n’en pas douter aussi et peut-être avant tout à notre Eglise, à commencer par ses pasteurs hélas. Tous les efforts actuels de notre Pape François visent à mettre en exergue les tragiques débordements au sein même de l’institution Eglise.

C’est douloureux, cela heurte beaucoup de chrétiens sincères et nous avons l’impression que l’avalanche des révélations est comme un chapelet sans fin. La tentation serait peut-être de « jeter le bébé avec l’eau du bain » et de se débarrasser de toute accointance avec une institution qui nous donne l’impression qu’elle ne peut plus guérir de ses propres failles.

Cependant, la parole se libère, on assiste aussi à des pardons possibles, et là encore c’est à une purification radicale que nous sommes appelés.

Sans doute une telle crise est-elle salutaire et pour le coup elle bénéficie des facilités de la communication moderne.

Frères et Sœurs,

Je crois que nous avons tous besoin les uns des autres, il n’y a pas moi … et les autres, mais bien l’Eglise, Corps du Christ, signe du Salut.

C’est en Eglise que nous sommes invités à nous considérer comme ressuscités à la suite du Christ et à réaliser que la mort est vaincue.

Revêtir l’immortalité, c’est revêtir le Christ sauveur, nous rendre compte que « la mort a été engloutie dans la victoire ».

Ainsi, Frères et Sœurs, la belle injonction de l’apôtre pourra être mise à l’ordre du jour dans tous les cœurs :

« Frères bien aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue ».

Si donc nous croyons comprendre, ce qu’il convient a priori de ne pas faire, de ne pas dire, nous pouvons méditer les voies de renaissance qui nous sont proposées pour que tout ce qui apporte la mort soit éradiqué.

Nous sommes un peuple, Frères et Sœurs, et tout ce qui est de ce monde nous concerne au premier chef ; portons autour de nous la Joie de l’Espérance et l’Assurance que donne le Pardon.

Amen 


8e dimanche du temps ordinaire – Année C

Lectures  bibliques : Siracide 27, 47; Psaume 91; 1 Corinthiens 15, 54-58; Luc 6, 39-45

Homélie du 24 février 2019 (Lc 6, 27-38)

Mgr Alain de Raemy – Basilique Notre-Dame, Lausanne

« Je vous le dis, à vous qui m’écoutez :
aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. »

Alors,
soit nous avons envie d’être chrétiens et nous l’écoutons,
soit nous n’avons pas envie d’être chrétiens,
mais alors nous devons nous boucher les oreilles !

Car tout ce que nous venons d’entendre
sur l’amour de l’ennemi,
sur l’appel à aimer gratuitement, sans rien espérer en retour,

eh bien, c’est justement cela que l’on entend communément par…
être chrétien !

C’est typiquement chrétien ça :

aimer celui ou celle qui me déteste,
aimer celui ou celle me hait,
aimer celle ou celui qui me fait du mal,
bénir et faire du bien,
précisément à celui ou celle qui me maudit et me fait mal.

Rien ne décrit mieux le christianisme.

L’être chrétien n’existe pas… ou si peu !

Et donc, frères et sœurs, chrétiennes et chrétiens,
il faut malheureusement bien le reconnaître,

l’être chrétien n’existe pas… ou si peu !

Prenons un exemple d’actualité. Un exemple extrême. Mais c’est une triste réalité.

Comment voulez-vous
qu’une personne abusée sexuellement par un prêtre étant encore enfant

puisse dire aujourd’hui,
même si elle avait toute la bonne volonté
d’être bonne chrétienne ou bon chrétien,

« je l’aime cet homme qui pourtant m’a détruite »… Impossible.

D’ailleurs Jésus dit aussi à propos d’un fauteur de scandale:

« Mieux vaudrait pour lui, se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer, que de scandaliser un seul de ces petits. » (Lc 17,1-2)

Et pourtant Jésus nous fait aussi prier :

« Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »

Pardonne-nous, comme nous pardonnons…

L’évangile disait justement :

ne jugez pas et vous ne serez pas jugés,
ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés,
pardonnez et vous serez pardonnés,

car la mesure dont vous vous servez pour les autres,
servira aussi pour vous.

Autrement dit :

pas d’autre moyen de s’en sortir

que de sortir du cercle vicieux de la haine qui répond à la haine,
et qui nous laisse dans la haine,

pas d’autre moyen de vivre bien,

que d’arriver au bien qui fait du bien quand on me fait du mal.

Frères et sœurs,

Mettons-nous peut-être à la place,
non pas de celui ou de celle qui est victime d’un mal et devrait pardonner

mais à la place
de celui ou de celle qui a commis le pire des crimes… :
violé sa nièce ou tué son père !

De celui qui est donc devenu l’ennemi, l’ennemi à abattre,
De celui qui est dans l’attente d’un pardon… impossible…
De celle ou celui qui désespère de qu’il a fait.

Mais on peut aussi imaginer des fautes bien moindres
mais qui ont la capacité de nous culpabiliser à vie…

Que reste-t-il à ce coupable, à cette coupable ?

Il leur reste la blessure infligée et la blessure qu’il s’inflige.

Seuls dans le mal.

Ou bien on se justifie comme on peut et on se fait une carapace contre les autres et contre soi-même,
Ou bien on s’ouvre et on appelle au secours !

Rencontre avec Jésus crucifié

Et c’est là que la rencontre de Jésus est décisive. Décisive.

Une rencontre de Jésus qui a lieu
non pas sur des chemins ensoleillés de Palestine
ni au bord des belles rives du lac en Galilée.

La rencontre décisive de Jésus se fait quand il est sur la croix.

Jésus, le crucifié.

Jésus, crucifié une fois pour toutes par toutes nos fautes.

Jésus l’innocent, qui prend sur lui tout le mal de tous les coupables,

Jésus qui prend sur lui le mal fait
par tous les hommes de tous les temps,
depuis que l’homme existe et jusqu’à la fin des temps.

Jésus qui souffre le martyre et agonise à cause de moi et à cause de toi.

Jésus, qui dans sa parfaite innocence prend de plein fouet tous nos rejets.

Au point de crier :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ? Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Le coupable qui comprend
ce qui se passe là, sur cette croix, une fois pour toutes,

ce coupable voit de fait tout l’effet désastreux de son mal.

Jésus, le Fils de Dieu, l’Innocent par excellence, est atteint.

Jésus est toujours atteint. À chaque péché. Je ne peux pas le rater.
Il l’a voulu.
« Ce que vous avez fait au plus petit, c’est à moi. »

Eh bien là, justement là, sur le Christ en croix,

tout coupable rencontre l’amour de l’ennemi, accompli.

Il est là l’amour des ennemis.

Un amour des ennemis tel,

que ce Jésus, qui est vraiment la victime de ses ennemis,
l’agneau sacrifié par mes péchés,

et qui crie et dans sa douleur et dans son amour inimaginable :
« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font »,

eh bien ce Jésus va en mourir oui, mais pour en ressusciter.

Son amour de tout ennemi, dont je suis,

est bien plus fort que tout revanche, toute vengeance, toute haine, tout ressenti, toute peine, qui n’ont jamais fait vivre, encore moins ressusciter !

Jésus ressuscité, c’est la victoire de l’amour pour le pécheur, pour l’ennemi.

Un Jésus toujours dans la douleur pour le mal que cet ennemi a commis.

Mais un Jésus aussi dans la joie pour l’espérance qui est offerte par lui à tout ennemi.

Regarder vers Jésus

Frères et soeurs,

C’est finalement simple.

Un seul est capable d’être chrétien.
Un seul est capable d’aimer ses ennemis.

Le Christ, crucifié, ressuscité.

Alors, que nous faut-il à nous
nous les si peu chrétiens, ou nous les mi-chrétiens si tout va bien… ?

Il nous faut regarder toujours vers Lui.

Que je sois blessé par le mal commis par l’autre,
ou que je sois l’auteur du mal qui blesse l’autre… :

regarder vers Lui !

Et crier de tout notre cœur :
Seigneur prends pitié de nous pécheurs.

Soit pécheur ou pécheresse parce que devenu moi-même ennemi par ma faute.

Soit pécheur ou pécheresse parce qu’incapable d’aimer l’ennemi qui l’est devenu par sa faute.

Mais éblouis par lui, Christ en croix, Christ en gloire,
un chemin s’ouvre pour chacune et chacun d’entre nous.

Et maintenant, frères et sœurs,
faisons surtout attention à ce qui va vous arriver dans quelques instants.

Nous allons communier.
Communier à Celui qui aime son ennemi.
Et l’ennemi que je peux être et l’ennemi que je peux avoir.

Jésus m’aime, Jésus l’aime.

Communier c’est encore plus dangereux que d’écouter.
Mais je viens Seigneur.
Parce que je ne veux pas que tu sois au monde, le seul chrétien !

Amen !

 


7e DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, Année C
Lectures bibliques :
1 Samuel 26, 2.7-9.12-13.22-23; Psaume 102, 1-2, 8.10, 12-13; 1 Corinthiens 15, 45-49; Luc 6, 27-38


 

Vatican: sommet sur les abus sexuels