Homélie du 24 janvier 2016 (I Pierre 2, 9-10)

Abbé Philippe Matthey  – Temple de Vernier

Célébration œcuménique autour de l’Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d’asile (AGORA).


 

« LA RACE DE DIEU »       I Pierre 2, 9-10

« Vous êtes la race élue ! »

Quelle audace dans cette parole ! Le mot race, qui est devenu aujourd’hui symbole de fermeture et de refus, est utilisé ici comme le symbole de l’unité du peuple et même de tous les peuples. Alors que les racistes de tous bords stigmatisent les différences entre les humains pour les opposer et les classer selon leur naissance, leur origine ou leur culture, voilà que l’apôtre Pierre ose s’adresser à « ceux qui vivent en étrangers dans la dispersion » pour leur révéler le choix de Dieu d’unir les hommes dans la grâce et dans la paix.

Ces paroles que nous lisons dans le début de la lettre de Pierre étaient adressées aux étrangers dispersés dans les différentes provinces de l’Asie mineure – I Pierre 2, 9-10. Deux mille ans après, la situation a-t-elle vraiment changé ? C’est du proche et du Moyen Orient que viennent les nouvelles de la violence, du terrorisme et de la ségrégation. Ce qui a changé, c’est que la peur s’est étendue à l’échelle du monde. Ce qui se vit dans la communauté de l’Agora en est un des témoignages : vous qui avez dû fuir votre terre pour solliciter l’asile chez nous, vous avez besoin de recevoir un accueil et une dignité nouvelle. Elle est aussi le témoignage que des hommes et de femmes de bonne volonté veillent au sein de l’aumônerie œcuménique à ce que tous aient un lieu d’humanité.

A l’origine de notre humanité il y a un amour créateur et libérateur

En effet, ce qui fait notre dignité d’homme, de femme et d’enfant, quelle que soit notre origine, c’est notre commune appartenance à l’humanité. Les chrétiens que nous sommes veulent croire qu’à l’origine de notre humanité il y a un amour créateur et libérateur. A la suite de Pierre nous voulons oser nous reconnaître comme les bénéficiaires du choix de Dieu. Au point de porter le même nom que lui. Désormais notre identité nous est commune si nous acceptons de nous reconnaître comme ses filles et ses fils. Quel que soit le nom que nos traditions et nos confessions donnent à Dieu, nous croyons et nous espérons que nous sommes tous appelés à être réunis dans le cœur du Père.

C’est parce qu’il est capable de relations et d’unité que l’humain ressemble à Dieu. Voilà pourquoi l’apôtre nous désigne comme le peuple saint. Ces paroles s’adressent à ceux qui, par le baptême, ont accepté de passer des ténèbres à la merveilleuse lumière de celui qui désigne tous les hommes comme ses enfants. Tous ne le savent peut-être pas de façon explicite, mais tous sont aimés par Dieu. Car si nous ne sommes pas les témoins que Dieu aime tous les hommes comme ses enfants, alors notre foi est vaine.

La sainteté n’est pas une affaire solitaire mais un bien collectif

C’est un autre apôtre passionné, Paul de Tarse, qui affirmait qu’ « il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme ni la femme mais que tous nous ne sommes qu’un en Jésus-Christ » – Galates 3, 28.

Un amour premier fonde notre vie commune

Il ne s’agit pas de nier la diversité de notre humanité si riche et plurielle mais d’affirmer qu’en premier il y a notre commune origine à la source de la vie : un amour premier qui fonde notre vie commune.

Affirmer que nous sommes un peuple saint c’est déclarer que nous sommes de la même race que Dieu. Mais attention : même la sainteté peut diviser lorsque les uns veulent se l’approprier au détriment des autres. Ce ne sont pas les individus chacun dans leur coin qui sont des saints. Mais c’est en tant que nous sommes capables d’être peuple ensemble que nous sommes saints.

Quand il nous désigne comme peuple saint, Dieu nous révèle que la sainteté n’est pas une affaire solitaire mais que c’est un bien collectif.

Ensemble vous êtes la lumière du monde

La parole biblique de ce jour nous révèle la passion de Dieu pour rassembler les différences, mieux, pour unir ce qui est complémentaire et ainsi augmenter le bonheur des personnes. Toutes les images sont bonnes pour l’exprimer. L’union des individus fait la sainteté du peuple ; le sel donne du goût à la vie ; la lumière éclaire le monde. Un seul grain de sel n’assaisonne pas tout un repas, ni une seule bougie ne donne de l’éclat à toute une maison.

Jésus ne dit pas à chacun : tu es la lumière pour toi, mais il nous déclare : ensemble vous êtes la lumière du monde. Ce n’est pas un « vous » de majesté, mais un « vous » collectif. Et il nous en donne la raison en nous parlant de la merveilleuse lumière de Dieu. La lumière nous précède et c’est parce qu’elle nous est donnée à tous que nous pouvons en rayonner ensemble.

Un des symboles des premiers chrétiens était la lune car elle brille de l’éclat du soleil. Si le soleil est caché, la lune est éteinte. Ainsi nous sommes responsables d’être des rayons de Dieu pour toute l’humanité. Nous sommes de la même race que lui quand nous sommes unis pour rayonner de la lumière qui vient de Dieu pour éclairer le monde !

En cette semaine de l’unité des chrétiens nous sommes appelés plus que jamais à témoigner de son amour de Père pour tous les humains. A la suite de l’apôtre nous avons reçu mission de proclamer les « hauts-faits » de Dieu. C’est en prenant la parole en son nom, que nous pouvons agir en son nom, non pas dans la dispersion mais dans la communion. Nos célébrations, nos actions et nos aumôneries communes en sont l’expression.

Alors les Béatitudes deviennent réalité : tout geste de consolation, de douceur et de compassion deviendra signe de la paix et de la justice de Dieu pour ces sœurs et ces frères humains qui en seront enrichis. Le Royaume de Dieu est à ce prix !

Homélie du 17 janvier 2016 (Jn 2, 1-11)

Fr. Marc de Pothuau – Abbaye d’Hauterive, Posieux

2e dimanche du temps ordinaire – Lectures bibliques : Isaïe 62, 1-5; Psaume 95; 1 Corinthiens 12, 4-11; Jean 2, 1-11


 

La mère de Jésus était là.
Une présence discrète
que personne ne remarque
mais qui remarque tout.
Pour Marie, être là, ce n’est pas se faire remarquer mais voir et entendre.
Pour Dieu aussi.
Et sa présence en nous
nous donne d’être comme Lui.
Présents : discrets et attentifs à tout.

Ils n’ont pas de vin dit-elle à Jésus.
Qui l’a vu ?
Les époux ?
Les parents ou les invités déjà grisés ?
Les serviteurs ? Oui en tous cas.
Ils ne savent plus que faire.
C’est souvent ainsi :
Tout le monde sent plus ou moins que quelque chose ne va pas,
mais personne ne dit rien.
Seuls les petits, les plus pauvres sont les premiers dérangés.
Marie est là.

Il est difficile de dire ce que l’on voit

Non seulement elle voit,
Mais elle dit ce qu’elle voit !
Et ce n’est pas si simple de ne dire que ce que l’on voit.
Elle ne dit pas :
Ils ont encore voulu inviter trop de monde !
Ou bien,
Quelle descente ils ont ces Galiléens : Ils ont déjà tout sifflé !
Il est très difficile de dire ce que l’on voit,
seulement ce que l’on voit
sans accuser personne de quoi que ce soit.

Et comment réagit Jésus ?
Mal, semble-t-il ?
On peut vraiment entendre dans cette expression hébreu
qui est littéralement « quoi de toi à moi ? »,
quelque chose comme :
Femme , qu’est-ce que tu me veux ?
Qu’est-ce que cela peut bien me faire ?
Ce n’est pas ni mon problème ni ma faute !
Jésus réagirait-il à sa mère comme face à un reproche ou une obligation ?
Que c’est difficile de ne dire que ce que l’on voit.
Et quand on essaye, on constate aussitôt chez les autres,
qu’il est tout autant difficile d’entendre vraiment ce qui est dit !
Nous sommes tellement habitués à entendre des accusations ou des exigences !
Alors Jésus serait-il comme nous ?

Dialogue difficile à saisir !

Jean nous place au cœur d’un dialogue mystérieux,
entre les deux êtres les plus présents qui soient.
Cherchons donc à bien entendre.
Écouter la Parole de Dieu, c’est aller jusqu’à entendre l’intonation de sa voix,
sentir le mouvement de Son souffle, l’Esprit d’amour, à travers Ses mots.
Jésus n’a pas dit d’un air méprisant :
Qu’est ce que tu me veux !
Et Marie n’est pas une marâtre manipulatrice
qui sait que son petit chéri, aussi grincheux soit-il,
finira toujours par se sentir obligé d’obéir.
Alors que dit-il et comment le dit-il ?
Mon heure n’est pas encore venue.
Là encore on peut entendre le fonctionnaire paresseux
caché derrière sa pancarte : guichet fermé.
Que ce dialogue est difficile à saisir !
Comme souvent chez l’évangéliste Jean,
on a l’impression que Jésus répond à côté de la question,
qu’il provoque le malentendu.
La plupart de nos conflits domestiques sont des procès d’intention.
Combien de couples ne s’écoutent plus
tellement chacun est certain de savoir ce que pense l’autre
avant même qu’il ait ouvert la bouche !

Or Jésus, lui seul justement, saisit nos intentions,
parce qu’il nous écoute toujours profondément.
A plus forte raison quand sa Mère lui parle,
elle dont le cœur est immaculé, si transparent.
Jésus nous rejoint dans la plus cachée de nos intentions,
et pas seulement les nôtres :
Jésus habite l’intention du Père.
Ainsi quand il dit : Mon heure n’est pas encore venue,
Il s’agit bien d’une référence à sa mission reçue du Père.

Jésus questionne le mystérieux lien entre Marie et lui

Par cette réponse :
Femme, quoi entre toi et moi ?
Mon heure n’est pas encore venue.
Jésus questionne le mystérieux lien entre Marie et lui,
et souligne que le temps fixé par le Père n’est encore pas arrivé.
Marie, la servante, si proche de ceux qui servent, leur dit alors :
Faites tout ce qu’il vous dira.
Effectivement, eux ne savaient plus que faire.
Comment parler sans être accusés d’avoir saboté la fête ?
Marie ne provoque rien sinon leur disponibilité.
De fait Jésus peut très bien leur dire :
Allez dire aux mariés que les outres sont vides.
Marie n’exige pas le miracle.
Elle voit.
Elle dit ce qu’elle voit.
Elle conseille l’humble disponibilité.
Elle, l’Immaculée, est justement celle qui a devancé l’heure du Salut.
Et ici encore son fiat devance l’œuvre du Fils, mais sans aucune prétention.

Soyons certains que Jésus nous rejoint dans nos intentions.

Nous devons entendre dans ce dialogue la mystérieuse délicatesse
qui existe entre Jésus et Marie.
Marie a la douceur sidérante des petits qui ne prétendent à rien et demandent tout.
Contrairement à nous, elle a confiance.
Elle sait que Jésus la rejoint dans son intention.
Alors elle nous conseille d’écouter et d’obéir à Celui qui toujours nous entend.
Cela provoque le signe du renouvellement de l’Alliance :
Le changement des eaux de la purification en vin des noces de l’amour.
Essayons donc d’être vraiment là comme Marie.
De ne dire que ce que nous voyons et pas plus.
De n’entendre que ce que nous entendons ni plus ni moins.
Soyons certains que Jésus nous rejoint dans nos intentions.

Et faisons ce qu’il nous dira de faire.
Alors nous verrons tout se transformer autour de nous.
Et précisément maintenant nous allons changer,
non pas l’eau en vin, mais le vin en Son sang
pour célébrer les Noces éternelles de l’Agneau,
pour que la surabondance de l’Amour
qui agit partout de manière cachée
soit manifestée à tous !