Homélie du 29 mars 2020 (Jn 11, 1 – 45)

Fr. Michel Fontaine, OP – Église St-Paul, Cologny, GE

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Thème : À qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les Paroles de la Vie éternelle (Jn 6,68)- Jésus, NOTRE PÂQUE

Ne trouvez-vous pas que notre Carême prend de plus en plus de sens dans la mesure où tout ce que nous avions prévu, plus ou moins préparé tant dans notre quotidien personnel, professionnel, familial que dans les activités religieuses et liturgiques, est déconstruit, nous obligeant à vivre quasiment dans une incertitude quotidienne : que de changements, que d’annulations nous obligeant à innover, à trouver d’autres espaces, à vivre différemment le temps qui passe… mais aussi peut-être à ne pas pouvoir, ni savoir rebondir… Ce Carême a donc tout d’un coup une densité particulière et inédite. Plus nous avançons, bousculés dans notre quotidien et dans notre vie, par cette pandémie, plus notre rapport au monde, aux autres, à nous-mêmes, à notre foi, nos institutions, est interpellé, voire remis en question.

Une prise de conscience qui laisse passer la lumière

En fait, nous sommes convoqués croyants et non croyants à revisiter ce que nous vivions jusqu’à présent. La question est, et elle est difficile : comment penser que cette situation grave et sérieuse peut être l’opportunité d’une ouverture au monde différente, d’un nouvel espace, d’une authentique prise de conscience qui laisse enfin passer la lumière car la lumière est là. Elle n’est jamais éteinte et elle ne nous a jamais abandonné ? Et c’est de cette certitude et de cette espérance qu’est fait notre Carême… Et c’est pour cela que nous continuons à avancer.

Rappelons-nous notre chemin depuis un mois environ…

Une 1ère étape au désert, poussé par l’Esprit, et nous réaffirmons avec le Christ notre identité d’enfants de Dieu, ensuite avec Pierre, Jacques et Jean, nous faisons l’expérience dans notre quotidien de ce « déjà là » de la vie éternelle, puis c’était la découverte, au bord du puits avec la samaritaine, de la puissance de la Parole comme une eau vive qui nous révèle à nous-même, dans un dialogue de vérité avec Jésus. Et encore dimanche dernier, au travers de cet aveugle de naissance qui recouvre non seulement la vue, sa dignité d’être humain, nous nous reconnaissons avec lui « ami de Dieu » devant le Fils de l’Homme qui nous dit : « C’est lui qui te parle », l’avons-nous entendu !

Une Lumière plus forte que les Ténèbres

Et enfin aujourd’hui, cette 5ème étape, s’offre à nous, comme les premiers signes d’une plénitude qui vient habiter  notre route : une Lumière plus forte que les Ténèbres devant le tombeau de Lazare. L’évangile le rappelle d’une manière incisive, la mort est désormais vaincue avec tout ce qui s’y rattache.

Revenons à l’évangile : Qui est cet homme qui vient de mourir et comment Jésus nous rejoint dans notre quotidien, par son attitude et par le dialogue qu’il a avec Marthe et Marie ?

Lazare, qui en hébreu, veut dire « Dieu a secouru », est le frère de Marthe et Marie. Il est gravement malade et c’est un ami très cher de Jésus mais Jésus veut dédramatiser la situation en disant que cette maladie ne conduira pas à la mort.

Jésus est présent à toutes nos réalités

Pourtant, Lazare meurt. Jésus retourne sur ses pas après avoir tardé d’ailleurs. Il prend un risque car il revient dans un lieu où on a cherché à le lapider. Les choses ne sont pas simples pour lui. Il est totalement homme et totalement Dieu.  Devant la parole de Marthe et Marie « si tu avais été là, Seigneur, il ne serait pas mort », Jésus déplace la question de son absence physique, en réaffirmant combien il est Présent à toutes nos réalités. Celles de Lazare, de Marie, de Marthe et celles d’aujourd’hui. Cette certitude s’exprime clairement dans les mots de Jésus. Il dira : « cette maladie n’aboutira pas à la mort… et je suis heureux pour vous de ne pas avoir été là afin que vous croyiez… car Je suis la Résurrection et la Vie ».

Jésus ne sera pas compris ni par ses disciples ni par Marthe et Marie. Nous le savons, cette décision de revenir en Judée avait pour sens non seulement de redonner la vie à son ami Lazare mais aussi et surtout de signifier la perspective de sa propre mort, laquelle précisément donne la vie et la vie en abondance à la multitude.

En méditant cet évangile nous actualisons pour notre vie de foi, le mystère de la Pâque, c’est-à-dire du passage de la mort à la vie.

Des temps forts de respiration et de libération

Ces cinq évangiles que nous avons rencontrés tout au long de ce Carême ont creusé en nous des questions, peut-être des doutes mais aussi, nous l’espérons, des temps forts de respiration et de libération. C’est le propre d’un temps de carême de nous aider à grandir et de nous ouvrir à cette expérience d’une liberté dont Dieu est la source.

Il y a là quelque chose de la joie de la Bonne Nouvelle. Nous avons voulu la partager avec chacune et chacun d’entre vous comme une sorte de résonance à tout ce que nous vivons, de beau et de bien mais aussi, de difficile et de lourd, en particulier actuellement.

“Vous êtes la lumière du monde

Nous vous souhaitons de vivre une foi incarnée qui n’a pas peur d’entrer dans les réalités de notre monde.

Et aujourd’hui, par ces 12 lumignons sur cet autel, signes de notre humanité dispersée et inquiète, nous avons voulu « crier » cette parole de Jésus « vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14). Disant cela, il regardait ses disciples, comme il regarde chacune et chacun maintenant, paroissiens de St-Paul bien sûr, mais bien au-delà, vous tous et toutes qui nous écoutez et nous regardez.

Mais n’est-ce pas cette lumière sur le visage de Pierre qui lui a fait dire : « A qui irions-nous Seigneur, c’est toi qui a les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68).

Amen

5ème dimanche de Carême
Lectures bibliques : Ézéchiel 37, 12-14; Psaume 129, 1-2, 3-4, 5-6ab, 7bc-8; Romains 8, 8-11; Jean 11, 1-45

Homélie du 22 mars 2020 (Jn 9, 1 – 41)

Fr. Michel Fontaine, OP – Eglise St-Paul, Cologny, GE

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Thème : À qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les Paroles de la Vie éternelle (Jn 6,68) – Jésus, Parole de Vie en abondance.

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C’est vrai, ce qui se passe maintenant nous concerne tous et toutes sans exception et ce qui se passe n’est pas uniquement ailleurs, au-delà de nos écrans de télévision et de nos journaux. Ce qui se passe est à côté de nous, dans nos familles, nos communautés, nos paroisses, nos rues, nos maisons, nos appartements,  nos lieux de travail…Ce qui se passe est, en fait, au cœur de tout ce que nous vivons.

Alors peut-être que la question du psalmiste surgit « Où est-il ton Dieu?». Cette interpellation du Psaume 42 peut traverser notre désarroi.

Et bien, malgré cette tempête insidieuse qui vient nous déstabiliser, ce Temps de carême, loin de nous tirer vers le bas est une lumière et un repère fondamental pour activer en nous la confiance, la solidarité et l’espérance. N’oublions jamais la réalité de l’incarnation dans laquelle nous puisons, comme une source de vie, la certitude que Jésus partage tout de notre condition humaine, jusque dans sa vulnérabilité. C’est probablement ce qui est le plus difficile à comprendre : tenir ensemble l’amour totalement gratuit de Dieu et en même temps, le sentiment d’une absence, d’un abandon, déjà … ce sont les prémices du Vendredi saint.

Invités à aller plus loin

Pour notre quatrième étape de Carême, toute notre foi est ici convoquée dans ce combat à l’image de ce qu’a vécu cet aveugle né de naissance. Cet homme vient à nous, vulnérable mais confiant, au travers de l’évangile de Jean. Cet homme a fait l’expérience d’un chemin de foi qui l’a conduit au cœur de la Bonne Nouvelle. Il nous aide par son expérience à répondre à la question du psalmiste en nous invitant à aller plus loin.

Écoutons cet homme aveugle de naissance, image de notre humanité depuis les origines. Reprenons cet évangile qui vient nous rappeler l’essentiel, au plus profond de nos creux et de nos aspérités. Trouverons-nous dans cet évangile une respiration pour traverser ce que nous vivons en ce moment ? J’en suis sûr.

Un chemin personnel de foi et de conversion

Jésus est avec ses apôtres. Il voit un homme aveugle de naissance qui mendie. Ses disciples aussi le voient et ils posent une question à Jésus : « Qui a péché, lui ou ses parents…? » Sa réponse est claire : « Ni lui, ni ses parents ». Il rejette en quelques mots tous les raccourcis que nous avons pu faire au cours des siècles, entre le péché, la culpabilité et la maladie. Jésus EST la Parole du Père. Il n’est pas l’Envoyé d’un Dieu rétributeur. La Parole de Jésus, bien au contraire, va affirmer, par son geste de guérison sur cet homme qui recouvre la vue, le don de la vie en abondance. Et ce don nous est sans cesse proposé depuis que le monde existe. Il y a là, en quelques mots toute la réalité d’un chemin personnel de foi et de conversion, symbole de toute notre famille humaine, en quête d’un chemin de vie et de bonheur. Cette découverte que nous avons à faire d’un amour totalement gratuit est l’histoire de chacune de nos existences. Ce que nous vivons aujourd’hui avec cette pandémie participe pleinement de ce chemin et nous renvoie à la question que Jésus posera à cet homme qui a recouvré la vue « Crois-tu au Fils de l’Homme ? »

Jésus continue la création

Pourquoi Jésus pose-t-il cette question après l’avoir guéri ? La réponse encore une fois déplace nos schémas d’une compréhension souvent rétrécie de l’évangile. Rappelez-vous : « Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle » (v.6). Il refait  les gestes mêmes du Créateur dans la Genèse qui sculpta l’humain dans le limon du sol (Gn 2,7). « Je dois réaliser l’action de celui qui m’a envoyé » dira-t-il pour éclairer son geste (v.9,4). Jésus se présente devant nous comme celui qui continue la Création déjà commencée et non encore achevée. 

Un homme debout

L’homme alors, vit un acte de renaissance mais il est dans un environnement hostile, comme aujourd’hui. Alors qu’il vient de recouvrer la vue et qu’il est sur un nouveau chemin d’humanité, il est expulsé, exclu de la communauté, tel un contagieux… Sa vie n’est pas plus facile après qu’avant… Mais parce que cet homme est bien plus qu’un aveugle qui a recouvré sa vue, il est fort de cette expérience d’engagement, d’affirmation de foi en la vie et rien ne le fera changer. Cet homme est désormais debout. Quelque chose est en train de naître en lui.

Il se découvre l’ami de Dieu

Et voilà que Jésus pour la deuxième fois a l’initiative (v.35). Il vient à lui pour se faire reconnaître comme le Fils de l’Homme. A la question bouleversante : « Toi, crois-tu, au Fils de l’homme ? », il répond : « Je crois, Seigneur ». C’est là, le jaillissement d’une lumière intérieure… Cet homme découvre qu’il est l’ami de Dieu.

Alors, ne sommes-nous pas au creux d’une interpellation propre à notre carême ? Elle rejoint l’humain en nous dans ce qu’il a de plus grand et de plus beau à offrir, sa capacité d’aimer. C’est le lieu privilégié pour témoigner de la Bonne nouvelle, tel un sacrement de la vie.

Laissons-nous enlever la boue de nos yeux. Jésus vient frapper à notre porte aujourd’hui.

La question n’est plus « où est-il ton Dieu », mais avec l’homme qui a recouvré la vue, nous osons enfin dire en confiance, en ce dimanche de Laetare : « Je crois, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle».

Amen

4ème dimanche de Carême, de Lætare
Lectures bibliques : 1 Samuel 16, 1b.6-7.10-13a; Psaume 22, 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6; Éphésiens 5, 8-14; Jean 9, 1-41